‹ Et puis après?Chapitre 2 sur 4 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

. Marie répandit sur les pieds du Sauveur un parfum de grand prix, el, cassant le vase fragile (1), loule la maison fut embaumée de celte odeur (2). »

(1) MATCH., xrv, 3.

(J) JOAK., XU, S.

On était en juin. Alictte se marierait le mois suivant.

Dans la vallée de Biella, à Cossila, à une trentaine de kilomètres de Turin, la princesse Aslesano possédait une très vaste et très vieille propriété de famille, emplie de souvenirs pour chacun.

C'est là que l'abbé Pierre de Ligné viendrait bénir l'union projetée.

En attendant, Mlle de Rycke et Lyca goûtaient la fraîcheur muette de la Villa Reale (1). Celle-ci devait son nom modeste à d'illustres visites qui se perdaient maintenant dans la nuit des temps.

M. de Laurois était à Paris avec Claude, qui attendait le mariage de sa sœur pour partir.

La vie d'Aliette et de sa tante se passait

(1) Villa Royale.

en auto sur la route de Turin. Toutes deux s'offraient de fréquentes escales «en ville », ou elles demeuraient parfois deux ou trois jour?.

Elles s'adonnaient aux emplettes avec furie. Les valenciennes balayaient tout, dans l'âme actuelle de la princesse Astesano.

La Direction de la « Revue » avait été confiée pour six mois à Mlle Docte, ivre de cette gloire. Et la versatile Princesse devait faire effort pour se remémorer ses joies de l'hiver !

Lyca jouissait de cette halte qui lui donnait Mlle de Rycke plus qu'elle ne l'avait jamais eue. Très stricte à sauvegarder d'ordinaire, ses heures de travail, Emmanuelle se laissait accaparer, sans résistance cette fois, par l'affection péremptoire. Avec une bonne grâce complète elle cédait à tous les caprices absorbants. Lectures, promenades, musique les deux amies partageaient tout.

Autour d'elles, c'était la griserie joyeuse de l'été dans la vallée fraîche, toute bruissante d'eaux vives. Le paysage aimable, le moutonnement vert des châtaigniers n'offrait rien de sublime. Mais la qualité de la lumière et la profondeur de l'azur disaient, à eux seuls, l'Italie !...

Un jour, au milieu d'une conversation, Mlle d'Arvières s'arrêta court et demanda :

— Pourquoi me regardes-tu de cette façon, Emmanuelle?

— De quelle façon, ma chérie?

— Je ne sais pas définir... D'une façon singulière, angoissante pour moi. On dirait que. tu me plains. Que je te fais pitié... Je ne sais pas... J'ai déjà eu cette sensation deux ou trois fois.

Elles allaient sortir.

Un instant Mlle de Rycke hésita. Puis elle sourit un peu tristement et dit seulement.

— Comme tu es folle, Lyca !

Il n'y avait aucune conviction dans ces mots. Mais, parce que Mlle d'Arvières avait la volonté instinctive de chasser cette ombre, elle dit avec docilité :

— Oui, n'est-ce pas, comme je suis folle...

Elle vivait toujours dans l'avenir. Elle abîmait- ou perfectionnait ainsi chacune de ses joies présentes avec une inquiétude, ou une évaluation présomptueuse.

Elle répétait très souvent :

— Emmanuelle, puisqu'Aliette et Claude nous abandonnent, il faut souder de plus en plus nos vies, vois-tu... Dis que tu seras

bonne? Que tu me laisseras t'encombrer?

Vois comme je suis sage et douce dès que tu es là... Comme je ne suis plus ni fantasque, ni extrême... Tu as le don de me pacifier, Emmanuelle. Tu portes l'équilibre avec toi. On ne peut pas vivre dans ton ombre sans devenir plus calme et meilleure..-.

Et Lyca ne voyait pas le regard anxieux de Mlle de Rycke la contempler et « la plaindre ».

La fièvre de l'amour heureux transportait Aliette. Elle correspondait avec le cher fiancé. Et l'absence venait, très opportunément, ajouter son épice à la tendresse.

Le lyrisme de la Princesse s'exaltait à cette flamme. Et, bien que tout eût été sans cahots ni heurts sur la route la plus unie, la nièce et la tante éprouvaient un plaisir extrême à se persuader mutuellement qu'un roman savoureux gisait le long de cette avenue matrimoniale.

Au demeurant, la réalité eût suffi à combler Aliette. Elle faisait, ici. de la littérature surtout pour plaire à sa tante. A lui seul, son mariage lui paraissait un événement assez grandiose pour justifier tous les enthou-

siasmes. Elle était belle, elle était jeune, elle aimait. Il était beau, il était jeune, il aimait. Toutes les facilités de vie, toutes les gâteries du destin étaient sur leur prochain foyer : n'avait-elle pas le droit de trouver son bonheur magnifique? Quel besoin d'ajouter à une certitude radieuse?

Lyca tourmentait sa sœur :

— Aliette... songes-tu que dans quelques semaines tu seras mariée... Mariée, entendstu? Tu ne seras plus la libre petite Aliette, mais la secondaire moitié d'un monsieur dont tu ignorais jusqu'à l'existence il y a un an, et que tu ne quitteras plus jusqu'à ta mort...

— Oui, Lyca.

— Et tu ne trouves pas cela horrible ?

— J'aime Maurice.

— J'aime Maurice !... Mais, ma pauvre ?œur, j'aurais eu beau avoir le malheur d'aimer Maurice ou l'un de ses quelconques congénères, jamais je n'aurais poussé l'aberration jusqu'à lui consentir le présent de ma vie !

— Qu'est-ce que tu aurais fait alors?

— Je ne sais pas. Je l'aurais réduit en servitude. J'en aurais fait ma chose et mon

esclave. Mais je ne l'aurais sûrement pas épousé.

— Lyca, tu es impossible.

— Je ne suis pas impossible. Je suis logique. Je sens très bien que ce serait fou à moi de m'engager par serment à aimer toute ma vie le même monsieur. C'est au-dessus de mes forces. Tandis qu'il est très bien dans mes moyens d'être la sœur de Catherine II.

— On voit bien que tu n'as jamais aimé !...

— Voyez cet air entendu ! Ne m'écrase pas de ta supériorité. Il n'y a pas de quoi. Aimer est une sottise à la portée de tout le monde.

— On ne le dirait pas. Tu as dépassé vingtcinq ans. Et tu n'as jamais pu y réussir. Tu embrases les gens. Mais, toi, tu restes en brique réfractaire.

— Poésie !...

Et Lyca, fâchée, tape la porte et s'en va. Un peu plus tard, elle demande à Mlle de Rycke :

— Pourquoi as-tu l'air si agacée quand je persécute Aliette, Emmanuelle?

— Je n'aime pas te voir railler sans cesse, Lyca. J'ai toujours peur que cela finisse par fausser ta jolie âme droite.

— Je ne raille pas. Je suis véridique. Tu sais bien que je ne comprends pas l'amour.

— Non, tu n'es pas véridique. Si, tu comprends l'amour. La preuve, Lyca, c'est que tu souffres de l'ignorer. Tu envies le bonheur d'Aliette,et c'est pour cela que tu te moques de lui.

Un peu interdite, Mlle d'Arvières passa ses doigts minces dans les boucles de ses cheveux noisettes, coupés à la hauteur de l'oreille.

— Oh ! non, je n'envie pas le bonheur d'Aliette... « Aimer Maurice... » redit-elle avec un sourire un peu méprisant.

— Ris. Tu me comprends tout de même.

Tu n'envies pas le bonheur d'Aliette, mais celui qui s'adapterait à ton cœur.

Une hésitation arrêta Mlle d'Arvières. Puis elle avoua :

— En effet... Il y a peut-être du regret dans mes sarcasmes. Cette aisance à être heureux me stupéfie. Et me fait un peu mal aussi. Je sens qu'elle ne sera jamais mienne. Je sens qu'il me faudra toujours de l'impossible et que ce qu'on touche du doigt ne suffira jamais à me satisfaire... Ce n'est pas gai, Emmanuelle...

— Aliette et Claude sont dans la normale et dans la vérité.

— Oui... Ils sont positifs et rassis. Pour ceux qui leur ressemblent, tout est simple. Pour les autres.. Ah ! pour les autres !... soupira-t-elle avec un découragement pensif.

Loin de s'élever contre cet aveu inquiétant dans la bouche de la vivante et brave Lyca, sa compagne interrogea :

— Pour les autres?...

Les yeux sur le couchant vermeil qui s'encadrait dans la haute fenêtre, Mlle d'Arvières acheva :

— Pour les autres... j'ai peur, je commence à avoir peur qu'il n'y ait, ici-bas, que leurre et désenchantement. J'ai peur que l'or des chimères soit de mauvaise qualité. J'ai peur qu'il reste aux doigts de ceux qui les poursuivent...

— L'étrange aveu... Lyca.

— Étrange? M'imaginais-tu donc toujours grisée des félicités humaines?

— ■ J'imaginais mon alerte Walkyrie très éprise du goût des jours. Je me rappelle certaine profession de foi, au printemps, en chemin de fer, en allant chez l'oncle Pierre...

Avec un sourire ambigu, Mlle d'Arvières se défendit :

— Un quart d'année a passé sur cela, Emmanuelle. Et c'est beaucoup pour la solidité d'une profession de foi... Et puis, si je mets une nuance de méfiance dans ma tendresse pour elle, s'ensuit-il forcément que je dénie tout charme à la Vie, cette fourbe !

— Oh ! si tu recommences à plaisanter... Agenouillée sur le tapis, contre la table de

travail de Mlle de Rycke, Lyca d'Arvières, le menton dans sa main, murmura :

— Je n'en ai pas du tout envie. Écoute, Emmanuelle. Il n'y a rien d'étrange dans mon aveu. Tous ceux qui ont dans l'âme un peu du terrible « je ne sais quoi » en viennent là. Et toi-même, serais-tu l'artiste que tu es, si la vie te satisfaisait ! Ose dire qu'elle te satisfasse?

— Non, répondit nettement Mlle de Rycke.

— Tu vois bien ! Toi aussi. Toi le calme et l'équilibre faits femme. Et, d'ailleurs, tout est bien ! Car, s'il en était autrement, tu n'écrirais pas de la musique divine. C'est avec de l'inexprimable seulement qu'on fait des chefs-d'œuvre, tu le sais beaucoup mieux

que moi... C'est avec toutes nos soifs infinies et mystérieuses, pour lesquelles il n'est que de brefs soulagements, mais nul remède véritable, je commence à le craindre abominablement...

Mlle de Rycke ne dit rien. Elle songeait.

Cette rêverie inquiéta Mlle d'Arvières. Le coude meurtri par l'angle de la table, elle se pencha vers Mlle de Rycke, la regarda jusqu'au fond des yeux et interrogea, le ton un peu dur :

— A quoi penses-tu? Dis-moi à quoi tu penses?

De sa belle voix nette, Mlle de Rycke prononça :

— Lyca. Tu vas me promettre de m'écouter avec ton cœur.

Une pâleur instantanée modifia le visage étroit.

— ... Avec ton cœur, redit Mlle de Rycke. Tu vas laisser de côté ta tête, ta mauvaise et folle tête. Tes paradoxes et tes violences... Veux-tu me promettre?...

Le pressentiment de quelque chose de tragique écrasa Mlle d'Arvières.

— Je te promets. Mais dis-moi très vite. Il se fit un silence cruel.

Mlle de Rycke était assise très droite derrière sa table. Toujours à genoux, Lyca la dévisageait avec avidité.

Par la fenêtre, on voyait le soleil qui mourait très doucement.

Mlle d'Arvières sentit qu'elle n'allait plus jamais pouvoir oublier cette heure perfide dans ce décor si amical.

— Ce que tu viens de me dire touchant la vanité de tout ici-bas me décide à te' faire ce soir cette confidence, ma chérie...

— Ne m'appelle pas ta chérie, je t'en prie, Emmanuelle, puisque tu vas me faire si mal...

Mlle de Rycke soupira.

— Tu m'as promis « avec ton cœur », Lyca... reprocha-t-elle.

— Mon cœur est là. Il t'écoute. Mais il est déjà si torturé. Et il ne sait rien encore.

Cette voix brève effraya Mlle de Rycke. Elle joignit ses doigts. Et l'on vit ses dents mordre un peu le fruit qu'était sa lèvre au dessin ferme.

— Lyca, souviens-toi... Tu m'as dit un jour que tu avais observé dans ma vie beaucoup de changements significatifs et de lentes modifications... Te rappelles-tu?

Mais, tout de suite, Mlle d'Arvières jeta :

— Je t'en conjure, pas de préparations. Dis-moi immédiatement l'horrible énigme.

Devant cette supplication, Mlle de Rycke céda :

— Soit. Lyca. Je vais entrer au couvent, très prochainement... articula-t-elle lentement, en proie à l'attention secrète et anxieuse du chirurgien qui épie la douleur sur les traits de son patient.

D'un jet, Mlle d'Arvières fut debout.

— Qu'est-ce que tu dis... Emmanuelle !...

— Je vais entrer au couvent, après le mariage d'Aliette... répéta Mlle de Rycke. Je n'ai pas voulu t'en parler plus tôt. — Et je vois que j'ai bien fait... acheva-t-elle...

En effet, bouleversée, méconnaissable, Lyca était maintenant tout près de son amie.

La voix soudainement rauque, elle demanda :

— Emmanuelle... Je t'en supplie... Dis-moi quel malheur t'arrive? Quel chagrin assez brûlant pour te donner, même pour un instant, cette idée effroyable ?

Un sourire complexe où il y avait de la pitié, du triomphe et de la sérénité répondit seul.

Il fut si éloquent, que Mlle d'Arvières s'écria :

— Comment!... Vraiment tu n'as rien, rien... Et tu penses à commettre une chose qui me paraît bien plus terrible qu'un suicide !

— Lyca... Je te pardonne parce que tu souffres...

— C'est vrai !... Je ne pèse pas mes mots... Je ne sais plus si je rêve ou si je suis lucide... Mais c'est ta démence, aussi, qui me rend folle !

— Et tu es croyante...

— Oui, c'est entendu, je suis croyante. Je trouve très naturel que n'importe qui entre au couvent. Mais que tu penses à cela, toi !... Je répète que c'est de la démence. Et que la terre entière sera de mon avis !

Mlle de Rycke eut un petit rire amer, bien inhabituel chez elle :

— Oui... qu'on se tourne vers Dieu quand on n'a rien à espérer de l'existence, ou que cette existence vous a trahi, cela, c'est encore admissible n'est-ce pas? On comprend, jusqu'à un certain point, ce pis-aller, ou ce refuge ! Mais présenter à Dieu une vie heureuse et enviée, lui donner un cœur intact, oser lui consacrer quelque chose qui n'est ni brisé, ni

meurtri!. . Quelle audace!... Quelle impertinence !... Quelle trahison ! N'est-ce pas, Lyca? ... Que des êtres au cœur borné et à la générosité brève parlent ainsi, c'est dommage... continua Mlle de Rycke avec tristesse. Pourtant je m'en consoie ! — Mais toi, Lyca. Ah ! quelle pitié...

Les mots vibrants moururent. Emmanuelle était la douceur même. L'énergie cassante de cette constatation abattit le courage de Lyca.

Elle se tut et resta là, debout, sans pensées comme sans paroles.

Par la fenêtre une brise entra qui fit voler quelques papiers.

Pendant très longtemps on n'entendit rien. Et rien non plus ne bougea dans la haute pièce où le jour caressant agonisait.

Enfin, Mlle de Rycke se leva et vint vers Lyca.

Mais celle-ci, d'un recul, fut loin.

— Laisse-moi... Oh ! laisse-moi, fît-elle avec une rage douloureuse.

Et comme Emmanuelle murmurait :

— Ma pauvre, pauvre petite...

Lyca cria :

< — Ne me plains pas, si tu ne veux pas que

je Le haïsse plus fort que je ne t'ai aimée.

Elle allait s'enfuir.

Avec autorité, Mlle de Rycke lui coupa la retraite.

— Je ne te laisserai pas t'en aller, déclarat-elle avec une énergie froide. Tu m'as promis de m'écouter, tu m'écouteras.

— Je t'ai écoutée. Tu m'as fait la plus horrible peine de ma vie. Maintenant je t'assure qu'il faut me laisser. Nous n'avons plus rien à nous dire aujourd'hui.

— Voyons, Lyca, ne sois pas l'enfant impulsive livrée à toutes ses colères. Rappelle la volonté calme qui, à de certaines heures, est en toi. Assieds-toi là. Écoute-moi. Je prévoyais tes larmes, tes fureurs, mais non pas cet éloignement hostile qui, tout à coup, te jette loin de moi.

— Un abîme s'est ouvert entre nous deux vois-tu, Emmanuelle. Et, si vite, que quelque chose s'est cassé, je crois, dans mon cœur...

L'inllexion amollie de ces derniers mots prouva à Mlle de Rycke que la fuite n'était plus à craindre.

Dans l'attachement des deux amies, si tendrement enthousiaste pourtant chez MUe d'Ar-

vières, nulle place n'était faite aux démonstrations physiques. Très éloignées, toutes deux, de la mièvrerie féminine, elles professaient une égale horreur des douceurs et des câlineries chères à leur sexe.

L'idée de cajoler Lyca pour la calmer ne vint même pas à Mlle de Rycke.

Voyant la révoltée plus calme, elle l'obligea à s'asseoir. Puis elle dit lentement.

— Crois-tu donc que je n'aie pas de peine... Crois-tu donc qu'il ne me soit pas affreusement dur de me séparer de toi... affreusement dur... Lyca?...

Sans répondre, celle-ci remua un peu la tête avec un découragement lassé :

■ — Et dire, songea-t-elle tout haut, dire que depuis si longtemps je sentais sur moi, sur ma tendresse pour toi, une menace confuse et inconnue... Tu ne m'aimes pas comme je t'aime, alors tu ne peux pas comprendre !

— Si, je comprends.

— Oh ! non... Tu ne peux pas savoir quelle impression de désastre est la mienne en ce moment... Il me semble que ce n'est plus toi, que ce n'est plus moi... Il me semble qu'un sortilège nous a subitement isolées dans deux

mondes différents. C'est abominable... Dire que c'était cela, la menace imprécise...

— N'avais-tu vraiment jamais rien pressenti? demanda Mlle de Rycke avec de la pitié dans sa voix.

— Mais non, voyons!... Rien! Jamais!

Est-ce qu'on peut prévoir une folie pareille, une chose inouïe, une résolution si dénuée de sens qu'elle vous abasourdit et vous casse !...

Cette véhémence éteinte, Mlle de Rycke prononça :

— Es-tu décidée à raisonner, Lyca? Ou souhaites-tu seulement me dire des choses pénibles et vaines?

Cette possession de soi agit sur la colère de Mlle d'Arvières.

Elle connaissait, d'ailleurs, trop son amie pour nourrir l'illusion enfantine d'ébranler en elle, une résolution de cette gravité, annoncée avec une netteté définitive

Très équilibrée sous les complexités miroitantes d'une nature trop riche et trop peu dirigée, Lyca méprisait les luttes stériles.

Pas une lueur de doute ne lui était permise maintenant. Mlle de Rycke ferait ce qu'elle venait de lui confier.

Le premier élan de colère animale tombé, elle vit l'inanité de tous les mots amers.

Avec la docilité acerbe des vaincus elle dit :

— C'est vrai. A quoi bon les vaines et. pénibles choses. Tu as raison. Il n'y a que les enfants et les fous qui combattent pour le seul bénéfice de se meurtrir. Oui, Emmanuelle, je veux raisonner avec calme.

Ses yeux étincelants ne s'accordaient que très peu encore à ses paroles.

Néanmoins, Mlle de Rycke eut un sourire triste où son inquiétude se détendit :

— Ma chérie...

Et, devant ce mot répété, Mlle d'Arvières ne se cabra point cette fois.

Elle déclara :

— Ce qui me désoriente, ce qui m'accable, c'est une folie venant de toi. Toi si pondérée, si ennemie de tout excès et de toute exaltation.

— Il faut être très lucide, très paisible, pour accomplir ce que je fais, Lyca... Pour abandonner doucement, en pleine sérénité, en pleine période favorable, une vie comblée comme la mienne...

Aiguillonnée par tout ce qui s'évoquait là. Mlle d'Arrières s'écria :

— Ta vie comblée!... Ta jeunesse!... Ta beauté !... — Et puis cela, poursuivit-elle, à la rigueur je finirais peut-être par en accepter le sacrifice... Mais ton talent!... ton talent!..- As-tu songé à lui?... Oh ! Emmanuelle... cette puissance merveilleuse, ce don de créer des choses si nobles, si émouvantes qu'elles font sangloter une salle de blasés... Emmanuelle... Tu n'as pas réfléchi... Voyons, tu n'as pas le droit de détruire ton talent! L'oncle Pierre, dont le jugement est si droit, ne t'a donc pas dit que c'était une aberration? Qu'on n'enfouissait pas dans un cloître cette faculté miraculeuse qui fait frissonner d'envie tous les hommes depuis que le monde est né !...

— L'oncle Pierre, et tous ceux qui parlent le même langage que moi, disent que Dieu est bien bon d'avoir mis en mes mains quelque chose à lui apporter, répondit très doucement Mlle de Rycke. Si tu savais la joie de Lui donner ce que nous possédons de plus beau... Le trésor auquel nous tenons le plus...

Le front barré, MUe d' Arriéres gémit :

— Quel dommage !... Oh ! quel dommage !...

Une impatience accéléra le ton de Mlle de Rycke :

— Ne dis pas ce mot cruel et vulgaire î Cette chose basse et petite qui vient aux lèvres de tous les aveugles et de tous les sourds !... Lyca, ne pressens-tu pas que, pour me tirer hors de la voie si douce qui est mon chemin humain, il faut un aimant incomparablement plus puissant que les enivrements de ma vie actuelle?... Voyons, réfléchis.

— Évidemment... Tu es sous un charme, sous une attirance que je ne peux pas m'expliquer.

— Eh bien ! veux-tu, causons d'âme à âme une fois. Il y a longtemps que je l'aurais fait, si je ne t'avais sentie si loin de me comprendre. Mais, aujourd'hui, il faut que je t'explique tout. Il faut que nos cœurs tentent de se pénétrer. Je t'en prie, mets-y quelque bonne volonté.

— J'essaierai. Mais je ne pourrai pas... Un instant, Emmanuelle, de Rycke songea.

Puis avec une subite décision :

— Au fait!... A quoi bon tant de paroles.

Allons tout de suite au nœud de la question. Écoute, Lyca, c'est très simple : Dieu, ce Dieu dont tu as peur, que tu n'as jamais envisagé que lointain et terrible... Dieu m'a fait un présent mystérieux et sans prix : La grâce de l'aimer. Comprends-tu, Lyca?...

Les yeux sur le beau visage serein, celle-ci écoutait.

Mlle de Rycke continua :

— C'est là tout le secret de ce que tu nommes ma Folie. Ou mon Sacrifice. Tu vois : il n'y a, en réalité, ni Folie, ni Sacrifice. Il y a de la Logique et du Bonheur. Je ne sacrifie pas ma vie à Dieu : j'ai la joie incomparable de la lui donner. Humainement parlant, je ne fais même pas la Folie de briser un Présent certain et magnifique, en vue d'acquérir un Futur nuageux et approximatif. Non : je consacre logiquement, je le répète, ma vie, au seul Amour qui ait jamais possédé mon cœur. Il n'y aurait ni ciel, ni enfer... j'agirais de même, Lyca. — Ne comprends-tu vraiment pas qu'il puisse être aussi doux de vivre pour Dieu que pour la créature la plus tendrement aimée?...

Nulle ardeur brûlante dans ces mots mesu-

rés. Nulle inquiétante flamme dans les yeux si purs et si profonds.

Et ce calme était beaucoup plus pathétique que toutes les fougues.

La stupeur muette de Lyca se traduisit enfin :

— Emmanuelle... toi si peu mystique, prise de cette façon... Et analysant avec cette implacabilité le pourquoi de cet envoûtement... Est-ce donc cela, une vocation...

— Laisse-moi achever, Lyca. La vocation, vois-tu, ce n'est pas exclusivement cela, ce sentiment bienheureux, qui vous jette à Dieu. C'est aussi, c'est surtout, un goût irrassasié d'Infini que les jours aggravent... Mon cœur a toujours eu l'intuition que rien d'humain ne pourrait combler son insatiable soif de bonheur et d'amour. Alors, il a cherché plus haut... C'est là ma véritable grâce, le vrai appel : cette inaptitude à être heureux humainement...

Lyca gémit :

— Et je dis parfois presque ces mêmes mots. Seulement, moi, j'espère toujours parvenir à calmer ma soif et ma faim. J'ai peur, par moment, que la vie soit menteuse. Et je

chéris tout de même ses mensonges. Je sais que je n'aimerai peut-être jamais. Et j'aime qu'on m'aime. J'ai besoin de la sensation de l'amour qui me frôle. — J'ai peur que les fleurs 3e fanent, mais je veux cependant les cueillir. J'ai peur, je te l'ai dit, que toutes les apparences se dédorent sous mes doigts, mais je veux pourtant user mes heures à les poursuivre...

— Ma Lyca... tu vaux mieux que tout cela. Je redoute tant que tu saignes et que tu pleures !...

— Parle-moi encore de toi, Emmanuelle...

— ... De l'or qui déteint. Des fleurs qui se fanent... redit Mlle de Rycke, c'est bien cela... Dieu m'a fait sentir d'instinct ce néant de tout, cette poussière, ce vide...

— Et c'était là le secret singulier de ta tranquille indifférence, pendant qu'on t'adulait... Qu'on t'encensait !... Oh ! Emmanuelle, je ne sais pas si je te plains, je ne sais pas si je t'envie... Je ne sais plus... — Dis-moi encore... dis-moi tout...

— D'abord, avoua Mlle de Rycke, je ne savais pas ce que signifiait cette sensation de dégoût universel, Cette décoloration inex-

plicable de l'horizon en dépit des joies, des triomphes, des attachements les plus chers. Alors j'ai lu, j'ai prié, j'ai pris conseil... Et Dieu s'est fait sentir...

— Mais comment?... De quelle façon?...

interrogea, presque bas, Mlle d'Arvières.

Les yeux de Mlle de Rycke devinrent plus beaux encore. Sa voix s'émut un peu. Lentement elle répondit :

— Ceci... Lyca, c'est le Divin Secret. L'âme a ses raisons que la raison ne comprend pas... Tout ce que je peux te dire, maintenant du moins, c'est que ce miracle de grâce intime s'est opéré lentement, sans heurts. ...Voiles qui s'écartent un à un... Fleurs qui, une à une, s'épanouissent... — C'est tout... Lyca...

Pendant plusieurs jours Lyca demeura invisible.

Elle allégua un travail intellectuel intense, joint à des maux de tête encombrants, et obtint aisément de la libérale Princesse la permission de mener une existence déraisonnable et claustrée.

Mlle de Rycke connaissait trop le tempérament de « sa malade » pour tenter d'amollir cette rancune. Le temps seul pouvait quelque chose ici.

Plus rien de profond ne fut dit. De part et d'autre, on s'en tint à la migraine, que Lyca ignorait, d'ailleurs, totalement.

Le soir du cinquième jour — Mlle de Rycke étant à Biella, la Princesse et Aliette à Turin — Lyca descendit dans le jardin.

Elle s'installa dans une partie du parc qui dominait de très haut la grande route toujours

déserte et, de très loin, la petite ville rose et jaune tassée dans un coin de la plaine.

Il y avait, là, des buis touffus dont l'odeur amère enchantait Lyca.

Après un jour accablant, il venait de pleuvoir un peu, et Mlle d'Arvières espérait que les buis sentiraient très fort ce soir.

Un landau de louage, immense et démodé, traîné par deux petits chevaux rapides, parut au bout de la route.

Dans la voiture qui était ouverte, quelqu'un se leva et toucha le dos du cocher...

Lyca cligna un peu et se pencha sur la balustrade.

— Comment, c'est vous...

— Mais oui, Mademoiselle, répondit Pierre Dorbel avec une gaieté et de la jeunesse sur son visage ordinairement las et désabusé

— « Mais oui ! »... — Vous répondez cela comme si c'était tout naturel. Vous êtes étonnant.

Mlle d'Arvières et Pierre Dorbel avaient frayé beaucoup ensemble pendant la huitaine qui avait suivi la grande fête de Cap-Sauvage. Ils étaient devenus assez bons camarades. Ils avaient mis de côté, aussi, l'encombrement des vaines formules.

— Dites-moi ce que vous venez faire?

demanda Lyca toujours sur sa balustrade.

— Permettez-moi de monter vous rejoindre.

— Non. Avant, dites-moi.

— Pas du tout. Nous causerons beaucoup plus confortablement là-haut qu'ici, à dix mètres de différence de niveau.

Et Dorbel fit repartir son landau défraîchi sans plus s'inquiéter de l'impérieuse.

Celle-ci vit la voiture s'engager dans la montée qui était à cent mètres plus loin.

— Quel être, ce Dorbel... songea-t-elle en écrasant du buis dans sa main pendant qu'elle se rasseyait en tassant des coussins dans son dos.

Et, en attendant le voyageur, elle s'amusa à chatouiller sa vanité, bien blasée pourtant avec la pensée rafraîchissante de Pierre Dorbel quittant Paris, la préparation d'une pièce, etc., etc., pour tomber en bolide en face d'elle écrasant du buis dans une vallée perdue du Piémont. Cela, quand il devait revenir un mois plus tard pour le mariage d'Aliette.

— Allons, il y avait encore des minutes sympathiques ici-bas...

Dorbel arrivé et assis, elle dit :

— Enfin, qu'est-ce que vous venez faire?

— Ah ! qu'on est donc bien ici, attesta-t-il, l'air ravi, en caressant ses yeux, vraiment très bleus et très enfantins, au paysage harmo nieux étalé devant lui.

— Bien, fit l'hôtesse résignée. Vous me répondrez quand vous voudrez.

— Croyez-vous que je pourrais voir Mlle de Rycke? demanda-t-il enfin.

A ce nom, le front voilé de boucles mordorées s'embruma :

— Je n'en sais rien du tout.

— Elle n'est pas ici?

— Elle est à Biella.

Alors Dorbel se décida à expliquer qu'il venait de faire neuf cents kilomètres pour obtenir de Mlle de Rycke la musique d'un poème qui le hantait.

Il commençait à compter avec l'avis de Lyca. Sa pénétration, l'originalité nette et ordonnée de son jugement, le surprenaient. Aussi, prit-il la peine de dessiner devant elle les grandes lignes de son sujet.

Mlle d'Arvières l'écouta en mâchonnant les petites feuilles vertes et luisantes dont

l'âcreté lui brûlait la bouche. Et lorsqu'il eut achevé :

— Eh bien ! croyez-moi, exposez tout cela à Emmanuelle, elle vous entendra avec un intérêt!... conclut-elle avec le calme le plus engageant.

— Vraiment? Vous croyez?

— Oh! un intérêt!... redit-elle pour toute réponse.

— Je crains que Mlle de Rycke n'ait cent projets de travail devant elle...

— En ce moment, vous serez le bienvenu. Vous verrez.

... Ainsi Dorbel venait tout simplement pour cette collaboration...

De ce fait, Mlle d'Arvières, égratignée dans ses conjectures, acquérait le droit de s'employer de son mieux à égarer l'écrivain.

Elle n'y manqua point.

Après un quart d'heure de conversation.

Dorbel voyait son drame lyrique sur pied. La musique de M110 de Rycke commençait à bruire à ses oreilles.

... La Princesse et Aliette revinrent très tôt, ce soir-là^-La surprise les enchanta.

Dorbel, le grand homme, le Parisien endurci transporté tout vif à la villa Reale en juin ! Quelle fête...

Et Lyca guérie ! Quelle accumulation de bonheurs...

Le comble à tout cela lut apporté par l'énoncé du projet de Dorbel.

— Le talent d'Emmanuelle et le vôtre..

Quel ensemble ! Comment n'avez-vous pas, n'avons-nous pas, eu plus tôt cette idée !... Je suis heureuse... Heureuse comme si je voyais déjà le chef-d'œuvre!... Comme si je l'entendais... — Le ferons-nous représenter à Monte-Carlo, ou à Paris?

Sur cette toile, la Princesse peignit.

— En tout cas, arrcta-t-elle, bien entendu vous nous restez jusqu'au mariage d'Aliette. Nous sommes en pleine période de calme. La villa Reale est une Thébaïde. C'est unique comme ambiance de travail. Pendant ces trois semaines, vous aurez le temps, tous deux, de jeter les fondations de l'édifice.

On était dans un grand salon d'arrangement surchargé, avec des tentures et d'immenses meubles de damas cerise à bois doré

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et noir, d'une laideur sympathique parce que très italienne.

A côté, le même salon se répétait cruellement, d'un vert somptueux et invraisemblable, cette fois : brocart d'église et grandes fleurs tissées.

Comme dédommagement, des glaces dans le goût vénitien le plus certain : cadres de dentelle de bois sculpté, ciselé plutôt, avec une adorable pureté de ligne dans la richesse; des bibelots très discutables à côté d'autres d'une orgueilleuse vérité. Un ensemble, à tout prendre, savoureux et inhabituel.

Dorbel sourit et accepta. Oui, il ferait très bon travailler là.

Avec une joie mauvaise et brûlante, Lyca, qui ne savait plus si elle aimait ou si elle abhorrait Emmanuelle, Lyca songea que nul ne connaissait encore, ici, la décision fantastique de Mlle de Ryckc...

Celle-ci allait donc être obligée de la révéler beaucoup plus tôt qu'elle n'en avait l'intention...

L'assaut serait dur et cruel.

Lorsqu'on aime beaucoup, on est tout de suite sauvage. Mlle d'Ârvières imaginait quel

acre soulagement lui apporterait le fait d'écorcher sa blessure à une certitude renouvelée et irréparable.

Et elle attendait Emmanuelle avec une rancune voluptueuse.

Et l'assaut fut très rude, en effet. Si rude et si cruel que la tendresse de Mlle d'Arvières submergea, momentanément, la rancune. Elle se mit à plaindre Emmanuelle, sans pouvoir jouir une seule minute de voir sa désolation vengée.

Ce furent quelques jours de désarroi inexprimable.

Bonne chrétienne, la Princesse eût consenti allègrement au ciel bien des holocaustes... Mais donner Emmanuelle !... Cette filleule merveilleuse dont la jeune célébrité faisait son orgueil et sa joie!...

L'héroïsme reste un sommet abrupt. Et la princesse Astesano manquait, ici, de souffle.

De plus, la nouvelle tombait au milieu de sa joie quiète sans nulle préparation. Sans aucune de ces gra/îations que lui ménageait la sagesse de M,le de Rycke.

Sa sérénité fauchée comme un coquelicot,

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