TROISIÈME PARTIE
• C'esl le combat qui nous plall, et non pas la vicloire. • Pascal.
La vie aime beaucoup jeter son sable dans nos plus orgueilleux engrenages.
A l'automne qui suivit le mariage d'Aliette, le départ de Mlle de Rycke pour le couvent et l'envolée de Claude vers les extrémités du monde, Lyca fut prise d'une petite fièvre inoffensive qui la brisait un peu seulement. Elle venait de se fatiguer beaucoup. Une grande partie du « Conte de Fée » s'achevait, grâce à une ardeur de travail entêtée. On attribua ces malaises au surmenage. Mais les accès se multiplièrent, la température monta et la fièvre de Malte la plus impitoyable coupa l'énergie de la jeune fille. Cela dura près de quatre mois : jusqu'au début du printemps.
Nul danger mortel, selon les lois de cette étrange maladie. Mais une prostration telle, que la force d'exister semble abolie à jamais.
Lyca guérie, il fallut réparer le dommage et refaire l'organisme.
Et la moitié de Tannée s'usa en cures alternées, altitude et soleil, dans un air balsamique, loin de toute fatigue mondaine : Saint-Moritz et Montreux. Vie normale suspendue, et horizon borné par les courbes de température et l'échelle de la balance de régime.
La Princesse exagérait les précautions, tant son angoisse avait été violente. Et Lyca se laissait vivre dans la torpeur lourde des êtres vibrants, quand ils sont touchés profondément.
... On était maintenant en avril.
Depuis longtemps le cerveau de Mlle d'Arvières avait repris toute son agilité.
Le « Conte de Fée » qu'on répétait en ce moment à Monte-Carlo et qui allait être donné dans quelques jours, au moment où la Grande Semaine d'Aviation faisait de ce coin du monde le centre de l'oisiveté somptueuse, ce « Conte de Fée » enfin réalisé en était la vivante preuve.
Lors du départ de Dorbel, l'avant-dernier été, Lyca devant les billets décisifs demeura longtemps plus effarée qu'heureuse.
L'amour?
L'hôte encombrant et merveilleux était-il vraiment là?
Et qu'était ce mot singulier, cet « Enfin ! » qu'une période d'excitation cérébrale lui avait arraché?
L'amour?... Pierre Dorbel?...
Elle fut à deux doigts de mettre ce dernier au fait de ses indécisions.
Des lettres enivrées l'en dissuadèrent.
Elle le revit se prenant le front et disant :
— Vous allez recommencer à me faire si mal...
Et la magie des mots de tendresse que l'éloignement aggrave compléta l'œuvre.
Alors un soir Lyca, âme d'une loyauté d'un seul morceau et qui méprisait ce qui n'était pas le grand jour, Lyca alla chez la princesse Astesano qui finissait ses prières.
— Tante Sophie. Je vous préviens honnêtement que Dorbel me fait une cour incandescente. Et que j'ai la faiblesse de l'encourager. Il n'a pas eu l'impertinence d'articuler les trois mots fatidiques. Mais il me les a écrits. Maintenant il les commente avec abondance.
Voilà.
Cette révélation mit la Princesse à la limite
de la félicité. Elle estimait le grand écrivain, et le mettait à la cime de son cœur, aussi. Très accueillante, elle discernait cependant très vite la race morale de ses invités : cette qualité d'âme qui ne transparaît pas toujours dans l'Œuvre d'un homme, mais qui se révèle fatalement par quelque menu trait, après un peu de temps de vie commune.
Et ceux qu'elle jugeait de délicatesse approximative, la princesse Sophie — si enfantine, si bienveillante — les rayait avec tact mais sûreté de son orbe. Cela, malgré les supériorités intellectuelles les plus éclatantes.
Grâce à cet intransigeant appétit de salubrité, que nulle indulgence esthétique ne pouvait pervertir, la bonne Princesse réussissait à maintenir parfaitement pure l'atmosphère qu'on respirait autour d'elle. Si optimiste en général, un secret instinct la prévenait des nettetés douteuses : cet instinct admirable des jolies consciences.
La confidence de Lyca l'enchanta. La liberté qu'elle accordait à sa nièce lui apparut comme la plus louable des tactiques.
Imprudente, cette liberté l'était probablement en soi. Mais ses périls s'atténuaient grâce
à la solide droiture de Mlle d'Arvières et à l'élévation de sentiments de ceux qu'on admettait auprès d'elle, dans sa proche intimité.
Une fois pour toutes, Lyca avait donné sa parole d'honneur à sa tante de lui dire exactement le nom de ses victimes.
L'engagement fut toujours tenu : Lyca eût trouvé le contraire si indigne d'elle.
Lorsqu'elle fut bien documentée, la Princesse demanda :
— Va-t-il te convertir?
— A quoi.
— Eh bien !... au mariage !
Lyca bondit sous la menace :
— Me marier... moi...
Dans un sourire désolé, tout le désarroi de la Princesse s'écrivit.
Elles se regardèrent avec perplexité.
Le bon sens de Mlle d'Arvières dit enfin :
— Évidemment... Évidemment...
Et la Princesse, soulagée, répéta sur le même ton :
— Évidemment... N'est-ce pas...
La détente fut brève.
Lyca expliqua :
— Mais c'est que je n'avais pas prévu cela du tout, tante Sophie ! Je trouvais déjà bien beau...
— Quoi donc, Lyca?
— Eh bien ! mais... ce qui est. Mon indulgence pour Dorbel. La quasi-conversion qui me fait me confesser à vous ce soir... Mais le Mariage !... — Non, tante Sophie, achevât-elle durement. Ne m'en parlez plus. Vous gâteriez tout.
Fort ennuyée, la Princesse s'avisa subitement qu'il faisait bien chaud. Elle ouvrit la fenêtre et dit :
— Alors, Lyca, mon petit, explique-moi avec clarté ce que tu comptes faire de ce malheureux Dorbel.
Mlle d'Arvières regarda les fleurs du tapis d'un air absorbé :
— Je n'en sais rien du tout. Avant cette minute il me semblait que Dorbel me plaisait. Maintenant je ne sais plus qu'une chose, c'est que je ne peux pas lui faire cadeau de ma vie.
Logique,^ la princesse affirma :
— Alors tu ne l'aimes pas.
Lyca, malgré son assurance, rougit. Elle n'était pas faite au redoutable mot.
— Mettons, fit-elle seulement.
— Si tu l'aimais, continua la Princesse avec ferveur, lu ne comprendrais pas la vie sans lui. Tu ne discuterais même pas la possibilité de l'épouser.
— N'y a-t-il donc qu'une façon d'aimer, tante Sophie?
Un grand sourire illumina le visage rose sous les cheveux blancs :
— Aimer, c'est tout donner et se donner soi-même. Non, Lyca, il n'y a pas deux façons d'aimer... finit-elle gravement.
Et la discussion s'était éternisée.
Rentrée chez elle, Mlle d'Arvières se malmena sans indulgence.
Elle avait eu tort, décidément, d'écrire cet « Enfin ! » qui permettait tous les espoirs. C'était vain. Et absurde.
Sur tant de perplexités la fièvre de Malte souffla très à propos.
Engourdie, Lyca n'avait plus pensé qu'à son mal. Et Dorbel qu'à la voir guérie.
Cette guérison venue, le travail en commun fut repris le plut tôt possible. Use poursuivit par correspondance, selon le projet initial, après quelques visites de Dorbel en Suisse.
Une correspondance très intellectuelle, mais peu confidentielle, courut entre eux, parallèlement.
Aucune allusion à la période qui avait précédé la maladie de Mlle d'Arvières. Dorbel, le tact fait homme, avait deviné bien des choses sous les considérations spéculatives dont s'enrichissaient leurs lettres, et les discours de leurs revoirs.
D'ailleurs, l'ivresse de retrouver vivante et gaie celle qui venait de perdre le goût des jours, représentait une saveur qui valait d'être dégustée.
Son habileté lui dicta de se montrer mentor sévère dans l'élaboration de l'œuvre reprise.
Ils s'étaient partagé les scènes, au gré de leurs prédilections.
Dès l'origine, Dorbel posa qu'il ne lirait pas son propre travail à Lyca, pour ne pas risquer d'influencer l'élève. Elle seule soumettrait le fruit de son labeur.
Il se révéla impitoyable. Rien ne fléchissait sa sévérité. Sans ambages, il dénonçait la faiblesse des envois qui lin' étaient faits.
Après bien des essais, il déclara que la part
choisie par sa collaboratrice ne seyait point à celle-ci. Les scènes écrites étaient mal venues. Il lui fallait trouver sa voie dans d'autres sentiers.
Désorientée, Lyca se vit contrainte d'annuler tant d'efforts. On lui attribua délibérément les parties du travail réservées tout d'abord à Dorbel.
Et il ne lui épargna même pas la glorification de sa prudence. Il avait agi sagement en comptant sur les tâtonnements d'une débutante ! Sa propre tâche, heureusement, n'était pas encore mise au point. Oui, c'était vraiment de la sagesse !
Lyca, découragée, eut cent fois des velléités de tout laisser.
Sa persévérante volonté, son horreur des tâches inachevées et des efforts avortés, la dominèrent.
Peut-être aussi, souhaita-t-elle, contre vents et marées, forcer l'approbation de celui qui, sur ce terrain, était son maître.
Le labeur cérébral annihilait pourtant en elle toute autre préoccupation. Dans le glorieux tourbillon de cette flamme, les pâles ileùrett'es bleues se dissociaient.
Le théâtre du Casino avait sa chambrée des grands jours.
Marie Lecomte, Georges Berr, Féraudy et Duflos donnaient à Pont-1'Azur deux représentations de « Gladys » en allant à Monte- Carlo.
Cette pièce, déjà ancienne, de Dorbel, venait d'être reprise avec un succès toujours neuf.
Lyca avait une délicieuse robe très floue et très pâle, d'un singulier bleu mourant qui lui allait mal, parce qu'elle n'était ni assez blonde ni assez éclatante pour ne pas paraître terne dans cet azur.
L'oncle Max se divertissait à étiqueter la salle. Il y avait là tous les rastas connus, enchevêtrés dans la vraie colonie élégante.
La princesse Sophie souriait, saluait, et serrait les doigts d'habits et de smockings, qui venaient rôder autour de la grande loge de rez-de-chaussée.
Dans le petit salon, Lyca méditait sur le divan rouge.
— Que fais-tu, ma Belle? viens donc... proféra M. de Laurois, qui avait besoin d'un interlocuteur et que la Princesse négligeait.
Et il vint, lui, près d'elle.
— Oh ! que je suis laide, ce soir, oncle Max... C'est invraisemblable. Je ne me lasse pas de contempler dans la glace cet affligeant spectacle.
— Ne délire pas, Lyca... conseilla l'oncle Max serein et consolant. Viens plutôt considérer la reine de Poméranie qui a vraiment des émeraudes stupéfiantes. On dirait du sucre d'orge à l'absinthe.
— Non, merci. Si c'était des opales...
— Oui... De l'anisette dans de l'eau, encore ! M. de Laurois, qui examinait sa nièce avec
une déception croissante, s'informa, le ton désolé :
— Pourquoi as-tu mis cette robe-là, enfant?
— Vous vous apercevez enfin que je suis hideuse... Que voulez-vous, je l'ai mise parce qu'elle était ravissante à la main. Seulement elle a cessé dès que j'ai été dedans.
— Mais non, elle n'a pas cessé. Cette robe est toujours charmante. Malheureusement...
— ... Son charme et le mien s'excluent ! Voyez l'hostilité des choses : ma robe et moi nous sommes exquises séparément. On nous réunit, c'est un désastre.
— Oui... C'est curieux, curieux... Tu n'essaies donc pas tes robes, Lyca?
— Pas toutes ! C'est au-dessus de mes forces. Gaston m'habille très souvent de loin. Celle-là, je l'ai enfilée au moment de partir.
— Tu aurais pu changer?...
Lyca émit un :
— Oh ! d'ailleurs, ça m'est si égal ! où criait son énervement, égratigné par l'insistance bizarre. — Dites-moi, oncle Max, pourquoi vous êtes tellement désespéré de me voir vilaine ce soir. Ce n'est pas naturel.
— Mais, mon Ange, parce que j'aime voir ton museau accommodé à une sauce digne de lui.
La tête frisée s'agita :
— Oui... Racontez cela à une autre, oncle Max, mais pas à moi. — Allons, dites le pourquoi de votre étonnante compassion. Dites.
Vous avez encore un candidat dans votre poche? Vous savez, ça fait deux en bien peu de temps.
M. de Laurois assura l'œillet blanc de son revers, en affirmant avec le calme d'une mauvaise conscience :
— Tu sais bien que je suis incapable de ces choses-là, Lyca.
— Bon. Son nom, oncle Max...
— Voyons, ma Reine, de grâce, ne détériore pas le pan gauche de mon habit.
— Son nom, oncle Max.
— Tu sais, on sonne.
— Son nom.
— Je te promets que tu le sauras avant la fin de la soirée.
— Alors je vous laisse aller. Mais quel ennui ! A quel âge cesserai-je d'être une dot à couver?
En faisant une grimace à sa silhouette, cependant précise et point gâtée, elle, Mlle d'Arvières soupira :
— Enfin !... Ce soir, au moins, j'ai bien de l'esprit, d'être laide...
Et puis elle s'assit, parce que le rideau était levé.
Elle n'avait jamais vu jouer encore de pièce de Dorbel.
Vite, elle s'aperçut qu'elle ignorait toute la puissance de son talent avant cette heure. Ce talent, à la fois si littéraire qu'il enchantait à la lecture, et si vivant... si fait pour passer par des lèvres humaines !
Dans la salle silencieuse et de très bonne compagnie, on percevait le frisson de la satisfaction générale. Dans l'air flottaient ces discrets soupirs d'aise, ces approbations ébauchées en quoi palpite le succès.
A l'entr'acte tous ces blasés n'avaient qu'un mot :
— Ah ! oui... Dorbel...
Et cela disait tout.
Pensifs, fervents, péremptoires, ces trois petits mots enfermaient la consécration renouvelée de l'auteur imposé par cette triple force : le talent, la mode et la sympathie.
Sous la loge, adossés à la paroi, des hommes causaient.
Lyca songeait :
— Si le Destin valait son nom, je devrais classiquement entendre, ici, une petite infamie intéressante, une calomnie rageuse ou une
vérité énorme. Le tout débité sur Dorbel.
Mais c'est dans les livres seulement que le Destin mérite son nom.
Lyca n'entendit rien du tout.
Pendant le second acte, elle rêva les yeux clos, la tête appuyée au chambranle, dans l'obscurité propice de la salle où la scène vivait seule.
De temps en temps un sourire lui venait. Elle reconnaissait des mots familiers, des tournures si personnelles. Dorbel était vraiment là...
Puis, en écoutant l'expression de cet attendrissement blagueur qui représentait l'émotion chez cet auteur ambigu, elle sombrait dans une lassitude heureuse : sa façon de vibrer, à elle.
A Fentr'acte, on disait encore :
— Ah ! oui... Dorbel...
Mais on ajoutait maintenant :
— Il n'y a que lui.
Ou bien :
— Il est unique.
Ce qui devait combler d'aise les littérateurs épars.
— Eh ! bien... Lyca... fit l'oncle Max.
Peu aimable, son rêve intérieur coupé, elle offrit un :
— Eh ! bien... Oncle Max..., qui en disait long sur ses velléités de causerie.
— Crois-tu?... Ah! quel être!... répéta M. de Laurois avec la persévérance de l'enthousiasme.
— Oui... Oui... Oui...
Cette onomatopée, destinée à enrayer une conférence sur Dorbel, ne priva pas l'oncle Max d'interroger :
— Avoue que tu es fière?
Le blanc visage de Lyca brûla.
Déjà sur la défensive, elle s'enquit sans aménité :
— Pourquoi, fière?
— ■ Mais d'être associée, sous peu, aux triomphes d'un tel homme...
Alors ici, Mlle d'Arvières commença avec honte à s'aviser qu'il n'y avait peut-être plus pour elle qu'an triomphe. — Et la foule restait si à l'écart de celui-là !...
Elle se détesta d'avoir l'émoi si spontané et le teint si révélateur.
— Oh ! oui. Je suis fière, concéda-t-elle, comme on accorde : « Dieu vous bénisse. »
Est-ce que l'oncle Max n'allait pas la laisser un seul instant tranquille?
Heureusement la Princesse réclama son bras pour aller à côté, faire une visite.
Elle demeura seule.
De peur qu'on ne vienne lui tenir compagnie, elle passa dans le salon du fond.
— Laide... laide... laide... égrena-t-elle, en retrouvant dans la glace son teint trop mat et ses cheveux qui n'étaient presque plus mordorés. — Mais contente... contente...
contente...
A cet instant on frappa.
Elle dit :
— Entrez !
Parce qu'elle ne pouvait pas crier :
— Procurez-moi la paix.
La voix calme et sans couleur de Pierre Dorbel prononça :
— Bonsoir... en chantant un peu sur la finale qui traîna.
La nature féminine est un puits obscur. Pour en éveiller les échos inconnus, une très petite pierre suffit parfois.
Un agacement misérable domina tout chez Mlle d'Arvières à cette minute. L'ennui pas-
sionné et brûlant de se déplaire précisément ce soir-là s'agrandit en souffrance folle.
Avec une stupéfaction dégoûtée, elle regarda émerger en elle cette sensation inhabituelle, disproportionnée, qui la rendait soudain étrangère à son propre moi.
Et elle comprit.
Ce minuscule incident caché en elle, ce drame nain et ridicule fut la toute petite pierre...
— Elle aimait Dorbel... Il tenait en elle une place insoupçonnée jusque-là...
Elle eut encore assez de bon sens pour se dire :
— Oh ! que la vie est plate. Ce n'est rien de sublime, c'est une impression stupide et pauvre qui m'ouvre les yeux.
Cependant Dorbel parlait.
Il expliquait qu'il avait eu la curiosité de venir de Monte-Carlo à Pont-1'Azur ce soir, à cause de Gladijs..., etc., etc.
Lyca écoutait en se reculant dans le coin le moins éclairé.
Dans son cerveau, un petit grelot insolent roulait en chantant : laide... laide... laide...
Pour la première fois de sa vie, elle s'inquiétait de déplaire...
Il n'y avait en elle plus rien d'avisé. Le sens d'observation aboli, elle ne se souvenait plus qu'il est une période dans l'amour où l'homme ne voit plus dans la bien-aimée que son amour à lui. Une phase où il ne sait plus l'entrevoir qu'à travers une flamme dont le rayonnement, s'il brûle, transfigure, aussi.
Devenue niaise momentanément, parce qu'elle aimait, l'orgueilleuse Walkyrie s'anesthésiait avec la conviction apaisante que Dorbel goûtait plus son esprit que son teint.
Mais les reparties mouraient dans sa gorge. Butée devant l'impossibilité de songer à autre chose qu'à la saveur amère de cet instant, elle apprit en une seule fois quel dieu intelligent est l'amour.
L'homme absurde est celui qui ne change jamais.
Mlle d'Arvières n'était pas absurde.
A l'abbé de Ligné, en face de qui elle déjeunait ce jour-là dans la claire salle à manger de l'Observatoire de Pont-1'Azur, elle déclara donc :
— Oui, oncle Pierre, j'ai tout à fait pardonné à Emmanuelle.
Depuis son entrée au couvent, Mlle de Rycke — Mère Marie de l'Eucharistie — avait légué Lyca à l'oncle Pierre.
Approfondi, affiné encore par sa divine vocation, le cœur d'Emmanuelle avait beaucoup souffert de la révolte de Lyca. L'éloignement de celle-ci, sa tenace rancune, attristèrent les dernières semaines terrestres de la jeune fille. En effet, il lui était extrêmement dur de voir leur ultime intimité d'ici-bas abîmée par ce cruel malentendu. Et de perdre à
Tamais ces heures, dont le souvenir aurait pu garder tant de poignante douceur.
Après le mariage d'Aliette, pendant le séjour de l'abbé de Ligné à la villa Reale, le cher souci de Mlle de Rycke fut l'objet de bien des causeries entre elle et son confident.
Le grand niveleur qu'est le Temps ferait évidemment son œuvre. Mais en attendant l'apaisement, quels seraient les effets de l'amertume sur l'âme qui s'éloignait de Dieu en raison directe de la déception éprouvée?
Qui remplacerait Emmanuelle auprès de Lyca si encensée? Qui lui dirait les graves paroles dont la semence lèverait quand il plairait à Dieu?...
L'abbé de Ligné promit de veiller sur la fantasque petite tête bouclée. Mlle de Rycke se rassura.
Et puis, comme tout s'arrange généralement ici-bas, à l'instant précis où l'horizon se révèle le moins encourageant, voici que Mlle d'Arvières s'humanisa quinze jours à peu près avant le départ d'Emmanuelle.
C'était le moment où Pierre Dorbel venait de quitter la villa Reale, parce qu'il ne pouvait vraiment pas s'y éterniser. La prose frémis-
santé de cet homme célèbre amollissait le cœur altier, autant que la flamme littéraire exaltait le cerveau ambitieux.
Et Lyca devint extrêmement bonne, parce qu'elle était très aimée et très contente de l'être.
Sur tout cela : les remontrances attendries de Jacques de Rycke, les paternelles gronderies de l'abbé de Ligné, les obscurs reproches d'un bon sens qui sommeillait seulement chez Lyca. — Et par-dessus tout, l'amitié exclusive de sa jeunesse qui se révoltait, à son tour, de tant de rancune...
Dans les grandes larmes de la réconciliation totale, la tendresse de jadis perdit son outrance cabrée. Dans cet attachement fortifié, un élément nouveau s'insérait. Nuance inconnue et complexe qui aurait pu se nommer Respect... Si Lyca n'eût honni ce mot grandiose.
... Depuis longtemps, l'oncle abbé et Mlle d'Arvières n'avaient pu causer en repos. Cap-Sauvage n'était pas un asile de recueillement. Ils se sentaient, tous deux, ravis de ce bon petit déjeuner solitaire.
— Racontez-moi Ospedaletti, puisque vous en arrivez, oncle Pierre.
— Mais tu le connais, Petite.
— J'y suis allée avec ma tante. Cela ne compte pas. C'était entre deux trains. Nous revenions de Montreux pour réintégrer Cap- Sauvage. J'ai à peine pu causer avec Emmanuelle. Et puis... j'étais écrasée de la retrouver si belle dans ce costume blanc qui paraît conçu exprès pour elle, avec ses lignes nobles et sa haute allure...
— Oh ! Petite... Est-ce donc là tout ce qui t'a touchée à Ospedaletti? reprocha l'abbé de Ligné.
— Ne vous fâchez pas, oncle Pierre. Je ne dis pas que ce soit tout ce qui m'a touchée. Je dis que cette première impression a tout dominé en moi. J'étais transportée en voyant que l'Emmanuelle du bon Dieu n'avait rien à envier à mon Emmanuelle à moi.
Rasséréné, l'oncle Pierre concéda :
— A cause de ceci, je pardonne.
— Si vous saviez... avoua-t-elle, jamais, jamais je ne pourrai abstraire le décor. Je ne suis qu'une argile. Méprisez-moi.
— Je compte bien m'y mettre.
— En attendant, racontez-moi Ospedaletti...
— Eh ! bien... Ospedaletti, c'est, connue Lu
as pu le voir, une très petite ville de Ligurie déserte et misérable. Avec de grandes montagnes nostalgiques comme toile de fond. Une mer éclatante et une végétation insensée comme ceinture immédiate. Voilà.
— Et puis, oncle Pierre...
— Et puis... Dans cette petite ville, comme dans toutes celles de la Rivière de Gênes, se trouvent de grands palais délabrés qu'on a réparés tant bien que mal, pour en faire des couvents. Dans l'un d'eux, les Réparatrices se sont réfugiées, puisque la pauvre France aveuglée ne veut plus des prières de ses meilleurs enfants. Puisqu'elle a chassé les oiseaux blancs, comme les noirs, comme les bruns...
— ...Ce n'est pas la France, oncle Pierre, qui a fait cela ! Ce sont ceux qui lui ont bandé les yeux ! Ce sont les voleurs et les...
Lyca allait s'emporter.
Le prêtre l'arrêta :
— J'aime ton âme droite qui frémit devant l'Inique. Mais il ne faut pas, ma petite, dire des injures aux...
— ... Sales gens qui...
— ... Même aux égarés ! Il faut seulement prier pour eux.
— Jamais !
— Donc à Ospedaletti, continua-t-il, il y a un couvent de Réparatrices. Et dans celui-ci une belle âme sereine qui s'épanouit dans un bonheur...
— ... Inconcevable!... finit Lyca en oubliant son assiette.
Et puis après un silence, car l'oncle abbé ne prêchait jamais qu'à l'église, la songeuse hasarda :
— Dites, mon oncle...
— Quoi donc, petite fille.
— Jurez que vous ne vous moquerez pas de moi.
— Ce n'est pas mon métier, Lyca.
— Eh bien ! figurez-vous qu'en disant « inconcevable » tantôt, je retardais sur moimême de près de deux ans. Quand je suis la Lyca d'aujourd'hui, bien sincère, je ne suis pas très loin de comprendre approximativement Emmanuelle. Oui... Avant, son état d'esprit m'était fermé. C'était un mur.
Maintenant il y a des fissures.
— Écoute, Lyca... Tu ne vas pas songer à rejoindre Emmanuelle?... Je ne te connais pas très, très à fond, mais je mettrais ma main au feu que tu n'es pas faite pour le cloître.
Au lieu de rire, Mlle d'Arvières dit gravement :
— Non... Non. Soyez tranquille. Mon âme est de qualité secondaire. Et le sublime lui est défendu.
Elle eut envie d'avouer :
— Ainsi... tenez, si je commence à comprendre Emmanuelle... Si la flamme de sa grande âme ne m'est plus une énigme tout à fait noire... C'est parce que mon pauvre cœur très humain a frémi ces jours-ci pour la première fois... C'est parce que l'amour d'ici-bas m'a bouleversée, que j'ai pressenti l'Autre, le Vrai.^ Celui dont nos tendresses mortelles ne sont que l'ombre... selon Emmanuelle !
Mais elle n'osa point. Elle acheva :
— ... Je me contente de regarder dans le Jardin d'Emmanuelle. Et je trouve déjà bien bon d'entrevoir quelque chose. De ne plus être derrière l'opacité de mon mur.
Ils s'en furent sur la terrasse prestigieuse qui domine de si haut Pont-1'Azur,4 la mer, et toute la féerie de cette côte, gâtée par tant de pâtés en stuc qui sont des maisons abominablement neuves.
Sur eux, les pins chauffés par le soleil de
JeUx heures mettaient une tente verte et térébenthinée. Autour du banc, le thym en fleur distillait son arôme rude, qui fait rêver de solitude brûlée, de chèvres et de terre rouge.
— Tenez, oncle Pierre, dit Lyca : voici une lettre sur laquelle je voudrais vous voir exercer votre art de graphologue.
Il sourit.
— Tu te convertis?
— Non... j'enquête. Vous m'avez dit déjà des choses si étranges...
Après quelque silence, l'oncle abbé décréta :
— Ici je trouve une intellectualité d'exception. Régulièrement disjoints, les mots révèlent le plus rare équilibre entre l'intuition et...
— Oui, fit Mlle d'Arvières, brève... Je crois que c'est cela. Mais s'il vous plaît, laissons l'intellectualité. Cela m'est léger. Voulez-vous passer aux qualités morales.
L'oncle Pierre leva les yeux et vit l'altière Lyca aussi émue qu'une pensionnaire. Sans aucune réflexion, il poursuivit :
— C'est un cœur très tendre et très bon.
C'est un être trop vibrant. Et bien loyal aussi.
Il commençait.
— Tiens, remarque ces signes de défense de soi, où se cache la sensibilité la plus...
Mais il s'interrompit :
— Lyca... je veux bien achever. Mais il faudra me payer de ma peine...
— Avec quoi, oncle abbé?
— Avec ta franchise. Tu me diras qui c'est, petite. Et pourquoi tes yeux sont pleins de larmes parce qu'il est tendre, loyal et de valeur inhabituelle?...
Un recul. Une hésitation. Un long silence. Et Mlle d'Arvières, ses yeux dans ceux de l'oncle Pierre, dit :
— C'est Dorbel...
Et le prêtre songea :
— Mon pauvre Paul...
Pierre Dorbel était installé à Monte-Carlo, où les dernières répétitions des Trois Fléaux absorbaient tout son temps.
Lyca savait, en somme, bien peu de choses de leur pièce.
Appuyé de M. de Laurois et de la Prircesse, Dorbel voulait lui offrir la surprise de l'ensemble.
Et comme elle protestait, arguant de sa curiosité et de son impatience légitimes, il lui ferma, un jour, la bouche par ceci :
— Gomme vous voudrez. Mais vous me priverez d'un plaisir.
Domptée par le ton découragé, elle se tut.
Souvent elle rêvait à son cas.
Alors, .. c'était cela l'amour? Une force obtuse qui annihile ou galvanise tour à tour?
Les rapports de ces deux êtres restaient singuliers.
Nul propos décisif n'était revenu tendre entre eux son ruban de feu. Aucun retour troublant vers le passé. Pas de tentative ouvrant la route de l'avenir : Une apparence de sérénité, une volonté de calme et de recueillement attentif, qui aboutissaient à la situation la plus fausse et la plus intolérable.
A peu près chaque semaine, Dorbel venait dîner ou déjeuner à Cap-Sauvage.
Régis par la Puissance ironique qui s'amuse à rendre nuls les spirituels, et sublimes les pauvres d'esprit, ils causaient en apparence comme tout le monde. Avec plus de banalité que tout le monde, parce qu'ils n'apportaient plus aucune attention aux mots et aux discours.
Dès qu'ils étaient ensemble, ils n'aspiraient plus qu'à se taire, puisqu'ils ne voulaient rien dire de ce qui les bouleversait.
Lyca entrevoyait le moment où, près de lui, elle perdrait jusqu'au pouvoir de lier deux idées.
Et chez Dorbel, ce pouvoir était mort depuis longtemps.
Il savait, maintenant, que la jeune fille était sienne, comme on sait qu'il fait du
soleil dehors bien qu'on soit enfermé dans le noir. Ne voyait-il pas, dans son regard, l'émoi inanalysable avec quoi les yeux qui aiment contemplent l'élu?.
.Mais il voulait patienter. Il voulait être plus fort que son émoi, à lui. Il voulait préparer le jour où la bouche dédaigneuse murmurerait l'aveu... L'aveu, puéril et vieux comme le monde, qu'il raillait si durement dans ses dernières œuvres. Et dont la seule attente le laissait blême et brisé.
Tendu vers ce vouloir, il dominait ses nerfs assez strictement pour demeurer impassible devant le visage précieux. Pour écouter, sans frémir de douceur, la voix impérieuse se faire humble, docile et enfantine.
Quand il se sentait sur le point de succomber, quand il avait trop envie de crier tout simplement son amour et de tomber sans habileté aux pieds de Mlle d'Arvières, il se gourmandait de ce romantisme inguérissable. Il évoquait ses souvenirs lointains.
La leçon corrosive du passé lui avait enseigné que l'amour n'est pas une chose simple. Il savait, pour ne plus l'oublier, que le cœur d'une femme ne l'est pas non plus.
Parfois, la hantise de l'heure confiante où, toute tactique balayée, il n'avait éfé devant Lyca qu'un pauvre homme amoureux, parfois cette hantise obscurcissait sa claire vue...
Il se disait que ces instants de maladresse féconds avaient porté d'inoubliables fruits... Il déraisonnait au point de rêver que, sincère, Lyca possédait une âme belle et droite dont l'abord seulement était enchevêtré... Il se remémorait la légende qui fait de la défaite masculine le plus sûr argument de conquête...
... Mais le grand Dorbel se reprenait d'un sursaut. Il rejetait loin derrière lui ces obsessions entêtées, et malmenait le candide Dorbel, celui de jadis, dont la naïveté mourait si lentement.
L'Académie Féminine agonisait en douceur.
Les séances se tenaient maintenant dans le salon de lecture de la Revue.
La Princesse se désintéressait du Concours. Et Mlle Docte régnait, là, en souveraine.
Grisée par ses fonctions, Mlle Docte nourrissait encore assez de clairvoyance pour comprendre que la fin du printemps marquerait probablement aussi celle de la Revue et de l'Académie.
Le jouet était démodé.
Toute l'ambition résignée de Mlle Docte tendait à s'attacher un noyau d'abonnées entêtées. Leur fidélité, jointe au vraisemblable et solide présent d'adieu de la Princesse, lui permettrait de s'accrocher à sa chimère vivante : la Propriété d'une Revue dont sa prose intarissable serait l'élément primordial !
Pratique, la Directrice delà Revue essayait
de gagner la petite Sage. Celle-ci était chez elle à Cap-Sauvage, et son intimité avec Mlle d'Arvières se consolidait de plus en plus.
Hélas, le démon littéraire épargnait Mlle Josette. Elle manquait de conviction pour promettre des suffrages que sa discrétion lui interdisait de présenter à la Princesse.
D'ailleurs une atmosphère nouvelle et toute chargée de soucis plus hauts enveloppait Cap- Sauvage.
Comme le vice, la beauté morale est contagieuse. Les âmes vulgaires, seules, échappent à la glorieuse épidémie. En quittant le monde, Emmanuelle de Rycke avait laissé dans son sillage le ferment des inquiétudes qui ennoblissent.
Sa décision avait ébranlé le bloc d'indifférence, d'irréflexion et de dilettantisme très chrétien d'allure, qui synthétisait la mentalité religieuse de son entourage. La stabilité était perdue. Le bloc oscillait, s'effritait. Sous ses ruines et sa poussière, on pouvait entrevoir la poussée lente, obscure mais certaine, d'une floraison inattendue...
... Des livres aux titres inhabituels étalaient sur le bureau de la Princesse des annotations anxieuses,
M. de Laurois réfléchissait inlassablement aux plans d'un patronage modèle, où l'esthétique aurait sa part.
L'abbé de Ligné était assailli de questions inattendues et de lettres dont les réponses voulaient parfois de longues recherches et des méditations absorbées.
A la Lumière de l'Acte d'Emmanuelle, M. de Laurois avait vu sans fierté que ce qu'il nommait son christianisme tenait, tout entier, dans un vague respect très artiste de l'harmonie de ce christianisme. Il chérissait celuici comme il chérissait l'Art en général. C'était l'Art d'être haut moralement, voilà tout...
Les yeux de la Princesse saignèrent sous la clarté impitoyable... Pauvre Princesse au cœur tendre, au cœur aisément ravi de soi comme des autres!... Hélas!... Hélas!... sa religion facile, ennemie de l'effort crucifiant, de la lutte dure à la nature, sa façon ingénue de gagner le ciel en palanquin offrait-elle une différence notable avec le sybaritisme bienveillant d'un Sage comblé, aimable et accueillant?...
La prescience de Jacques de Rycke l'avertit de tant d'éveils.
Il passait une semaine, de temps en temps,
à Cap-Sauvage entre une visite à Emmanuelle et un séjour chez l'abbé de Ligné à l'Observatoire. Et sa flamme apostolique ne laissait pas, autour de lui, le tourment divin s'apaiser.
C'était une de ses ivresses que cette répercussion profonde du « Sacrifice » d'Emmanuelle ! D'un œil ébloui, il regardait les ondes mystérieuses gagner, d'un prolongement sûr, les rivages jusque-là stériles, ou futilement parés de vaines fleurs.
L'évolution depuis plusieurs mois commençait chez la petite Sage : attachante à suivre, entre toutes, pour Jacques le rêveur.
Il se rappelait ses étonnements des puériles objections où butait, au début, ce cerveau d'intellectuelle qu'il pensait armé de redoutables « impossibilités d'admettre ».
Quel amusement lorsqu'à leur première causerie profonde, elle avait dit gravement :
— Hélas !... quand on a beaucoup lu, beaucoup réfléchi, comment conserver cette Foi intraitable qu'exige le christianisme?...
Les yeux gris de Jacques de Rycke brillèrent d'une amicale gaieté. Presque tendrement il déposa ceci à ses pieds ;
— Mais... Mademoiselle Josette : Pascal?... Bossuet?... Pasteur?... Ampère?... Brunetière?... Branly?... etc., etc., etc., etc.
— Peut-être qu'ils avaient un peu lu, et quelquefois réfléchi?...
Gentiment, Mlle Sage rougit. Puis profondément, elle rêva...
Un autre jour :
— Oui... Mais Jésus-Christ... l'Évangile... que c'est loin !... Il est des êtres, si vous saviez, qui ont une répugnance invincible à admettre ce qu'ils ne pourront jamais ni voir, ni toucher...
Cette fois, le jeune homme rit tout simplement :
— Mademoiselle !... Quand rencontrâtesvous Clovis, Socrate ou Néron? Et quelle imprudence d'admettre ce mythe : l'Asie, où vous ne fûtes jamais !... Et la Science, petite Mademoiselle... qui n'est qu'un perpétuel acte de Foi pour moi, pour vous, pour les cinq sixièmes de l'humanité...
Mais le front un peu barré, elle poursuivit :
— Écoutez... Même si j'arrivais à croire à Jésus-Christ... à l'Évangile... j'ai peur de ne jamais pouvoir plier mon esprit à cet en-
semble si compliqué qu'est la Religion Catholique.
Jacques de Rycke ne sourit plus :
— Cette petite phrase m'est dure à entendre, je la connais si bien ! C'est le bouclier omnibus : « Je ne peux pas admettre les choses si compliquées qu'enseigne la Religion Catholique !... » — Tout le monde redit cela. Mais personne ne sait le premier mot de cet enseignement si compliqué. On enseigne tout, on apprend tout : excepté l'exposé loyal et précis de la doctrine catholique. Les ennemis exploitent cette incompétence universelle. La légende « compliquée » est procréée. Le tour est joué. Dites, Mademoiselle Josette, quelles sont ces choses si compliquées? Les savezvous?
— Non... J'avoue.
— Répondez-moi encore : Vous trouveriez indigne de votre conscience intellectuelle de discuter la valeur d'un inconnu, quel qu'il soit?
— Sans doute...
— Eh bien ! dit Jacques, de sa voix qui pénétrait singulièrement le cœur de Mlle Josette, ne faites pas comme les aveugles qui
discourent sur l'éclat des couleurs. Avant de trouver complique''...
— Apprenez-moi nettement l'objet de votre Foi... interrompit-elle. Plus tard, nous continuerons les objections.
... Pris par l'enchaînement sobre et logique des formules dogmatiques, l'esprit très droit de la petite Sage poursuivait la route qui s'éclairait progressivement devant lui.
Souvent Jacques de Rycke récapitulait le gain conquis déjà. Et il se sentait plein d'un respect accru pour cette recherche loyale et consciencieuse.
Quel allégement, le jour où l'élève déclara :
— Vous aviez raison. La doctrine catholique est quelque chose de très simple et de très beau...
Dans des causeries plus confiantes, ils en venaient à se raconter eux-mêmes, presque inconsciemment.
Avec une curiosité tremblante, Mlle Josette découvrait, un à un. les trésors de dévouement enfermés dans la vie simple et sublime d'un être d'exception pour qui le mot jouir
n'avait pas de sens humain, et qui le traduisait par être bon.
Elle se faisait expliquer longuement le mécanisme des œuvres sociales de Jacques de Rycke. Pendant qu'il s'animait un peu pour lui parler des misères complexes qu'il rêvait d'atténuer encore, toujours, elle se sentait enveloppée d'un sentiment indéfinissable. Admiration éperdue, attachement presque religieux : elle ne savait pas au juste. Elle subissait, et savourait la douceur désolée de l'Impossible...
Jacques, lui, apprenait discrètement à connaître les tristesses d'enfance de la petite agrégée, son isolement effroyable. Alors il se troublait un peu devant la sensibilité frémissante où s'étaient décuplées toutes les meurtrissures pressenties, plutôt que clairement aperçues. Une pitié attendrie le bouleversait : pauvre jolie petite âme solitaire, que pouvaitil pour elle î...
Depuis qu'elle connaissait l'abbé de Ligné, MUe Sage n'avait plus osé avouer une de ses objections de jadis :
— Il y a des prêtres indignes : n'est-ce pas une incompréhensible possibilité?
Elle se répondait à elle-même :
— Il y a des « abbés de Ligné » : n'est-ce pas un argument inébranlable?
Quelque chose, en elle, souhaitait ajouter :
— Il y a aussi des Emmanuelle... et des Jacques de Rycke...
Tant il est vrai que l'apologétique la plus efficace n'est pas celle des livres. Un exemple vivant restera toujours autrement entraînant que tous les mots !
Un prêtre très intelligent et très saint, un homme gâté par la vie qui choisissait TApostolat comme but à la sienne, une jeune religieuse qui était hier une grande artiste et une mondaine fêtée : ces trois réalités tangibles illustraient plus magnifiquement l'Évangile, aux yeux bientôt dessillés de Mllc Sage, que les commentaires les plus savamment étayés.
On fêtait ce soir à Cap-Sauvage le retour de Claude et l'arrivée, pour un séjour de quelques semaines, du jeune ménage Balensy.
C'était entre la fin du grand dîner et le commencement du boston.
La princesse Astesano rayonnait. Elle venait de faire appeler une vaste nourrice à rubans généreux.
Et dans le grand hall inharmonique, on faisait cercle autour d'une petite chose endormie : le bébé de trois mois qu'Aliette avait rapporté de Constantinople.
— Pour un petit Turc, il n'est pas trop mal, déclara Mlle d'Arvières en guise d'ovation à l'héritier Balensy.
Subitement grand'mère, la Princesse pâlit de ce blasphème :
— Pas trop mal! Cet enfant est exceptionnel. Ce n'est pas le banal bébé. C'est « quelqu'un ». Il n'y a qu'à le regarder dormir pour s'en convaincre...
Et tout le monde regardait dormir Jean Balensy.
Légèrement engraissée, Aliette, plus jolie que jamais, paraissait la plus heureuse créature du monde.
Elle contemplait un peu le précieux petit Turc, souriait gentiment à Maurice et célébrait surtout son ravissement de se retrouver à Cap-Sauvage.
Les deux sœurs avaient très peu causé encore. Depuis l'arrivée, trois jours auparavant, on vivait dans un tourbillon.
Claude, lui aussi, était content de réintégrer Pont-1'Azur et ne voilait pas sa joie. C'était un voyageur modèle. Il oubliait de raconter ses prouesses. On devait le supplier pour qu'il se résignât à dire de quelle couleur était la mer autour de Ceylan.
Il semblait si enchanté de voir danser, ce soir, que Lyca, passant son bras sous le sien, vint partager l'encognure solitaire où il se tenait.
— ■ Pourquoi cette béatitude devant ce pauvre spectacle de civilisés anodins, Claude?
— Parce que c'est, bon le « chez soi », Lyca.
— Etrange. Iy
— Qu'est-ce qui est étrange?
— Ta satisfaction, si grande, du retour.
— Mais non, cette satisfaction est normale. C'est même la meilleure joie du voyage.
Elle leva un peu la tête pour regarder si Claude était sérieux. Sa voix, peu expressive, ne renseignait pas toujours sur la pensée qu'elle véhiculait.
— C'est toi qui dis cela, Claude !
Il rit un peu.
— Mais oui !
— ... « Pas les petits déplacements bien sages... Non, la course fantaisiste à travers tous les horizons... » cita Mlle d'Arvières, lentement...
— Que veux-tu, Lyca, tout cela date de deux ans bientôt. Et, depuis, j'ai vu tout ce qui me tentait...
Il se tut, comme si la fatale conclusion résignée était enfermée là, implicite.
Elle secoua un peu le bras de Claude qu'elle enserrait de ses deux mains.
Elle soulïrait bizarrement, maintenant, chaque fois qu'elle heurtait le rappel nostalgique de la brièveté de nos soifs.
S'appliquant à oublier qu'elle avait, raillé,
jadis, les appétits exotiques de Claude, elle dit avec quelque impatience :
— Mais voyons, Claude, tu es certainement heureux de ton voyage!... Il t'a valu sûrement des minutes rares, inoubliables!...
— Évidemment, au début. Mais ensuite!
Elles furent souvent terriblement les mêmes, mes minutes ! Ce que le « rare » devient vite quelconque, c'est effrayant, Lyca !
Singulièrement anxieuse, la voix insista :
— « La fête des yeux... Le ragoût des latitudes ignorées... » Si tu savais comme tes mots d'alors sont restés intacts dans mon oreille ! Je t'enviais tellement ton entrain, ta certitude... Claude...
Sans pénétrer l'angoisse cachée, le jeune homme poursuivit :
— La présentation a beau varier : il n'y a qu'un soleil, Lyca, qu'une mer et qu'un ciel...
Un petit frisson la parcourut. Elle se tut un instant. Un abattement frippait sa gaieté devant la" fleur éclatante des rêves de Claude qui s'effeuillait. Encore de l'or aux doigts. Encore le vide.
— Oui, mais les variations d'aspect sont
infinies ! s'écria-l-clle en sortant de ses pensées muettes.
— Erreur, ma pauvre petite rêveuse, fit Claude, que l'absence avait rendu tendre, les variations d'aspect ont un champ indigemment limité, je t'assure ! Ceux qui déclarent le contraire sont des imaginatil's qui n'ont probablement jamais abandonné leur bureau... Ce sont nos yeux qui colorent le Monde... Nous portons l'infini en nous. Il ne faut pas le chercher ailleurs. — Tu as dit quelque chose de ce genre, le soir où j'ai annoncé mon départ, il y a deux ans... C'était très vrai... Très juste... Seulement, moi, j'ai dû aller au bout de la Terre pour découvrir cette vérité-là !
Lyca se taisait.
Elle tentait de maîtriser le découragement qui la saisissait, avec la pensée que son frère, cerveau paisible et rassis, n'avait pas su goûter le miroitement éternel des choses. Elle se rafraîchissait le cœur en songeant Shopenhauer que réserve aux artistes et aux philosophes le don exclusif de rajeunir perpétuellement l'univers. — Et puis, se souvenant que Shopenhauer était un casanier entêté,
elle se son! il de nouveau encline au plus noir marasme.
Claude continuait :
— Si tu savais comme là-bas, au loin, j'ai souvent revu l'affirmation instinctive et si grave de ma folle petite Lyca !... Lorsqu'un horizon merveilleux évoquait un autre horizon merveilleux... Lorsque le bariolage d'une foule me ramenait à quelque autre bariolage dont les éléments, seuls, changeaient... Lorsque les mœurs neuves, un instant, d'une contrée pas encore vue, me conduisaient à d'autres mœurs : grimaces à peine variées de marionnettes à peine diverses !...
Ils se turent très longtemps.
Devant eux le glissement du boston se poursuivait. De temps en temps, Aliette apparaissait. Elle dansait avec une grâce un peu alanguie et nouvelle chez elle. Lyca la trouvait plus jolie que jamais : « C'est le bonheur qui lui va bien », pensait-elle avec une gratitude pour sa délicieuse sœur qui lui offrait, elle au moins, une réconfortante vision.
Lyca précisa :
— Donc, Claude, tu regrettes ton voyage.
Serein, il caressa la main posée sur son bras.
— Mais non, Lyca, mais non. Je ne regrette rien du tout. Mon voyage fut une belle chose. Il me procurera des souvenirs. Je lui pardonne de tout mon cœur d'avoir fauché des imaginations un peu collégiennes pour un garçon de mon âge !
Aucune amertume dans la voix paisible.
Dans une dernière révolte contre la certitude redoutée, elle cria :
— Oh ! Claude, que tu es ingrat... Revois combien tu étais vibrant, au moment de t'embarquer !... Souviens-toi bien!...
Il sourit avec une très légère mélancolie en regardant au-delà du salon, le voyageur qui, deux ans plus tôt, quittait la terre comme on s'envole...
— Oui... Oui... Lyca... Je me souviens. — Eh bien ! alors, que veux-tu, la vraie ivresse du voyage, c'est celle qu'on goûte avant de s'embarquer. Le meilleur moment, c'est la veille. C'est l'instant d'attente où l'on se sent libre, léger, maître de soi et du monde. C'est cela !... Cela seulement...
Une larme d'agacement aux yeux, elle murmura :
— Claude... que c'est triste !...
Mais Claude était un homme bien équilibré. Assez raffiné pour philosopher sans amertume, il ignorait, d'autre part, toute inquiétude d'esprit. Il restait de ces heureux qui, s'ils accordent un regret à la mort des chimères, ramassent les plumes de leurs ailes pour s'en faire un oreiller.
Avec un sourire encourageant, il répondit :
— Triste ! Pourquoi donc ? Mais non.
C'est la vie, Lyca... Voilà tout.
Dans le lointain de l'immense pièce, Lyca aperçut Dorbel qui arrivait.
Et, soudain, quelque chose cria, en elle. Quelque chose de joyeux, d'éperdu qui étoulïa la plainte triste du découragement.
Et elle ne songea plus à rien, qu'à lui.
Elle était contente de se savoir assez invisible pour n'être pas découverte tout de suite.
Elle le regarda, si grand, si calme, d'une courtoisie si absente, saluer à droite et à gauche et inventorier du regard, avec application, le grand salon de danse.
Elle imagina le durcissement énervé des yeux bleus qui ne la trouvaient pas. Et cette évocation la fît s'enfoncer un peu plus dans l'embrasure sombre.
Claude avait ouvert la fenêtre et contemplait la douce nuit.
Dorbel se lassait de son inquisition silencieuse.
Il vint vers Aliette. Lyca vit le geste incertain de sa sœur qui disait : « Je ne sais pas... Elle était là tout à l'heure... »
On recommençait à danser. Bloqué, l'arrivant s'adossait maintenant au mur.
Une joie maligne et savoureuse soulevait Mlle d'Arvières. Jamais elle ne se lasserait de la déguster... Dorbel était là, anxieux, tout à elle, comme un aveugle et comme un sourd au milieu de la clarté et du bruit... Elle le rejoindrait à l'instant précis où elle le désirerait.
Elle tenait cette certitude ,à sa portée comme un fruit encore intact...
Dès qu'elle le voudrait, elle goûterait le trouble de se sentir marcher vers lui, puis l'émoi de voir les yeux découragés s'éveiller, s'illuminer en l'apercevant, tenter, enfin, de se voiler d'indifférence à mesure qu'elle avancerait...
Elle pâlirait sous le choc de sa voix entendue à nouveau, cette voix terne et sans couleur apparente, dont elle avait appris à connaître toutes les inflexions mesurées, toutes les intonations subtiles et nuancées.
Et ce serait le grand éblouissement intime.
Elle verrait ses pensées lui échapper, tourbillonner, se dissocier. Une douceur Fenvahirait, inanalysable et stupide. Elle causerait, très calme et sans fièvre, et personne, pas même Dorbel, ne devinerait que dans son cerveau, veuf d'idées, ces seuls mots s'inscrivaient de temps en temps : « Il est là. — Mais il va partir. — Quelle heure peut-il être? — Oh ! ce temps qui passe si vite... si vite. »
Elle sentait sur ses lèvres le gel exquis de l'angoisse vertigineuse, rien qu'à rêver l'instant poignant qui allait naître, qui serait sien dès qu'il lui plairait de l'appeler.
— Pourquoi retarder cet instant... gémit la moitié d'elle-même.
Et l'autre moitié riposta :
— Parce que le fruit est plus doux à regarder qu'à mordre... Parce que la minute qui précède le bonheur est plus précieuse que celle où il vient...
Lyca perçut les deux voix. Elle secoua les boucles mordorées de sa petite tête impérieuse.
— Quelle folie ! dit-elle entre ses dents, avec une subite colère.
Et, rapide, elle alla tout droit vers Dorbel.
On soupait par petites tables.
Lyca et Dorbel, Aliette et Jacques de Rycke étaient en quatuor.
Aliette ne se rassasiait pas d'interroger l'écrivain sur « Les Trois Fléaux ». L'idée qu'elle était la sœur d'un des auteurs de cette pièce, célèbre avant d'être née, la ravissait.
Jusqu'à cette heure, les « indiscrétions théâtrales » l'avaient beaucoup mieux documentée que l'obligeance de Lyca. Lointaine et détachée, celle-ci prétendait ne détenir que des aperçus inconsistants.
Aliette tenait cette affectation d'ignorance pour la réserve hermétique d'un auteur tout neuf, qui ne veut pas qu'on subodore le régal avant qu'il soit servi.
Elle l'excusait d'ailleurs. Mais elle se rabattait avec gloutonnerie sur Pierre Dorbel, moins fermé — ou plus rompu à l'art de sembler tout livrer, en ne disant rien.
L'air ailleurs, Lyca écoulait sans passion les propos échangés autour d'elle. Ce soir, sa robe feuille de rose lui allait si bien qu'elles paraissaient destinées l'une à l'autre de toute éternité.
Jacques lui demanda à demi-voix :
— Vrai... vrai... Vous vous désintéressez à ce point de votre pièce?
Elle s'arrêta d'arroser de citron son caviar, pour examiner sur la figure de Jacques la petite inquiétude qu'il n'avait pas voulu laisser passer dans les mots.
Elle eut envie de hausser ses épaules au galbe pur. Elle eut envie de dire à son ami :
— Voyons ! Qu'est-ce que vous voulez que ma pièce me fasse, maintenant... Est-ce que vous ne savez pas que l'amour fait le vide autour de lui? Qu'il annihile et stérilise?...
Mais on peut très rarement dire ce qu'on pense, ici-bas. Une excellente raison guette presque toujours notre franchise pour la juguler.
A temps, Mlle d'Arvières s'avisa que Jacques avait cru l'aimer, jadis, autrement qu'en ami désintéressé. Elle refréna sa confidence et affirma énergiquement :
— Oh ! oui... Les « Fléaux » me sont légers ! Croyez-le, mon petit Jacques.
Devant la conviction indubitable, il se tut, sans cesser de scruter le cher petit visage d'une pâleur si transparente, où les prunelles grises lui parurent comme élargies et approfondies depuis quelques semaine.-.
Toujours bas el presque timidement, il demanda encore :
— Vous n'avez pas de chagrin, Lyca? Rien qui vous tourmente ou vous soit désagréable?...
Si tendrement fraternelle, la sollicitude l'attendrit.
Jacques avait parfois de sûres intuitions à son endroit. Un peu de l'âme d'Emmanuelle habitait en lui.
Avec une très affectueuse moquerie, elle sourit :
Mais non, Jacques, je n'ai rien. Pourquoi avez-vous des idées pareilles?
— Parce que je trouve anormal chez vous, si vivante, ce désintéressement qui vous fait attendre sans fièvre la première d'une pièce qui vous passionnait jadis... Elle vous a coûté tant de peines, cette collaboration! Vous
avez tant travaillé... Vous souvenez-vous du jour où vous me lisiez avec désespoir des pages entières que Dorbel déclarait inutilisables?
— C'est vrai, fit-elle, j'ai terriblement travaillé...
Et elle pensa que l'appât de satisfaire Dorbel l'avait, seul, soutenue.
Avec flegme, elle émit :
— Je suis très persévérante. C'est mon vice. Je n'aime pas rester en route.
— Mais, maintenant, vous êtes au but ! Vous devriez être très contente, très impatiente, très curieuse de la consécration solennelle.
Mlle d'Arvières leva sa fourchette avec insouciance :
— Oh ! moi, vous savez, le but ! Cela m'est très égal. C'est le chemin qui m'intéresse.
— ... Oui... cueillir les cerises, mais non pas les manger... fit Dorbel en se retournant vers elle.
Il estimait que sa magnanimité avec Aliette valait un salaire.
Mais comme récompense il obtint un :
— « Comme c'est vrai ce que vous dites là !... » extasié, d'Aliette.
— Tu n'es pas polie pour Maurice, Aliette, observa Lyca avec un sérieux total.
— Pourquoi?
— Mais parce qu'il est ton Panier de cerises. Et le But de ton Chemin.
On rit. Jacques, candide, regretta :
— Tiens, au fait, en nous serrant un peu, nous aurions pu lui l'aire une petite place à ce pauvre Maurice.
Cette ingénuité enchanta Aliette.
— Eh bien ! si vous croyez qu'il n'est pas plus heureux où il est, le pauvre Maurice ! Tenez, regardez-le, là-bas, à côté de cette jolie robe mauve... Dites, a-t-il l'air à plaindre?
Chacun regarda le pauvre Maurice qui riait de toutes ses dents et semblait fort loin d^ toute conjugale nostalgie.
Lyca s'exclama :
— Et dire qu'il y a deux ans vous échangiez des fleurs symboliques et des regards mourants dès qu'à table on avait la cruauté d'interposer un quidam entre vous !
Réjouie par cette réminiscence, Aliette conclut :
— Oui..., mais, maintenant nous sommes mariés !
— Et après?... fit Lyca inconsciemment agressive.
Tout à fait amusée, Aliette prit Dorbel à témoin :
— Non ! Mais est-elle drôle ? — Après ? Eh ! bien, on supporte courageusement la séparation, tu le vois !
Une cinglante réplique venait à Mlle d'Arvières. Elle eut la présence d'esprit de la retenir. Et elle se moqua d'elle-même.
Très gentiment, elle acheva :
■ — ... Et l'on devient sociables et possibles. Allons, c'est très bien. — Je prends note, fit-elle un peu trop gravement.
Ici, Dorbel leva brusquement la tête. Leurs yeux se croisèrent. L'éloquence de son regard fut telle, que le teint blanc de Lyca blêmit tout à fait.
L'incident n'offrait rien d'enivrant, cependant. Ils s'étaient trouvés vingt fois dans une atmosphère autrement émouvante que celle de cette fête joyeuse et quelconque^ Pourquoi, à cet instant précis, la petite phrase irréfléchie de Lyca projeta-t-elle soudain ces deux êtres dans la zone inconnue et brûlante
où s'établit le terrible courant qui brise les plus braves?
Un instant, ce qui les entourait disparut. Ils ne virent plus, lui, que les vivantes agates, elle, que les yeux bleus si jeunes dans le visage fatigué.
Tout l'infini d'eux-mêmes affleurait sous leurs paupières à peine battantes, tout ce que le langage humain ne traduira jamais, tout ce qu'on ne peut communiquer eu pénétrer que par l'intuition mystérieuse du Silence...
Lorsqu'avec une douleur presque physique ils laissèrent leurs yeux se disjoindre, tous deux revenaient du monde où les âmes, pensaient-ils, se donnent pour toujours.
Tout à leur irradiation intérieure, ils éprouvaient la plus grande peine à reprendre pied dans la réalité.
A côté d'eux, Jacques de Rycke regardait maintenant son assiette avec la gêne des délicats surprenant le secret qu'ils n'ont pas le droit de connaître.
Aliette déplora :
— Comme tu as peu d'entrain, Lyca... Vous ne trouvez pas qu'elle était plus gaie jadis?
L'incriminée suçait des fraises glacées avec recueillement. Acerbe, elle jeta :
— Que veux-tu, ma petite, tout le monde ne peut pas avoir la gaieté de ceux qui sont mariés depuis deux ans !
— Qu'est-ce qu'elle a? Quelle mouche la pique? s'exclamait déjà la jeune femme, lorsque Jacques de Rycke saisit avec une charité preste le bout traînant de la conversation, pour le renouer à quelque chose de moins brûlant.
Bravement, il se mit à passer en revue, avec Aliette, toutes les anciennes relations de celle-ci, quelque peu négligées pendant le séjour à Constantinoplc.
Bientôt, il eut la satisfaction de voir Lyca venir les rejoindre sur ce terrain de tout repos. Cette sûre tactique pacifiait les esprits.
Inlassablement, on entendit :
— Et Jeanne de Vilmieu?
— Elle est mariée, ma chère !...
— Non?
— Oui, ma chère.
— Tiens... — Et Simone Arnauld?
— Elle a un bébé, ma chère !
— Un bébé !
— Oui, ma chère.
— Oh ! crois-tu, ma chère !
Etc., etc.
Et cela continua longtemps, longtemps.
Seule dans son grand cabinet de toilette, clair, net et harmonieux dans la gamme de ses gris-perle, Lyca écrivait.
Elle aimait beaucoup cette pièce. Souvent elle se demandait ce qu'elle préférait : l'accueil de la vaste baignoire lisse et rose comme une dragée, ou la complaisance de la table de travail large, basse et trapue?
Habillée pour sortir, Aliette entra.
— Lyca, prête un livre à ta sœusœur... Depuis son retour de Constantinople, la
jeune femme bêtifiait aisément.
Mlle d'Arvières la considéra et dit :
— Mon Dieu, que tu es laide avec cette robe, ma pauvre petite chérie.
Avec un regard de philosophie au tailleur évidemment très manqué et dont, par surcroît, la teinte demeurait fâcheuse, Aliette convint, sereine :
— Oh ! oui, je sais; mais ça ne fait rien. Je
vais seulement retrouver Maurice, et nous reviendrons directement sans voir personne. Les yeux gris de l'écrivassière clignèrent un peu. Elle suça la nacre de son porte-plume, puis elle soupira doucement
— C'est effarant.
— Quoi donc? fit Aliette par acquis de conscience.
— Rien. Toi. Enfin... Vous.
— Rien. Toi. Enfin... Vous ! redit le joli rire aimable. — Tu es toujours invraisemblable, Lyca.
Très attirée par l'onyx vraiment spécial de la table à coiffer, nouvelle folie de la Princesse, l'arrivante détaillait tous les aspects de cette merveille.
Lyca examinait sa visiteuse sans quitter le goût fade et sucré de son porte-plume.
— Tu sais, elle est encore mieux que la mienne... affirma Aliette.
Lyca sourit avec dédain.
— Oui... C'est le comble d'avoir une table à coiffer comme celle-là, quand on ne se coiffe jamais !
— Voyons, Lyca... Tu soignes bien tes cheveux pourtant !
— Oui, je les peigne. Je les brosse. Je les lave. Mais je ne me coiffe pas. Et encore moins, je ne me fais coiffer ! Ma brosse, mon ruban noir : la voilà arrangée, ma toison de chien-loup !
Aliette jeta un coup d'œil sans bienveillance aux boucles très courtes, traversées d'un ruban qui courait de la nuque au sommet de la tête.
— Enfin, quand tu te marieras, tu te décideras, j'espère, à laisser pousser tes cheveux.
— Pourquoi, s'il te plaît?
— Pour plaire à ton mari.
Après un sourire circonspect :
— Aliette, demanda Lyca, laisse-moi te dire la vérité...
— J'écoute. « Ce doit être quelque chose de bien désagréable », dirait l'oncle Max.
— Je m'étonne que tu te soucies de me voir plaire au mari que je n'ai pas, puisque tu te moques de déplaire à celui que tu détiens...
Suffoquée, Aliette protesta :
— Moi? Je me moque de déplaire à Maurice?
— «Ça ne fait rien que cette robe soit laide, je vais seulement retrouver Maurice... » cita Mlle d'Arvières.
S'ébrouant sous l'irréfutable, Aliette gémil :
— Tu as la manie de pousser au noir. Tu dramatises. Tu me tourmentes.
La voix, d'ordinaire assez mordante, de Mlle d'Arrières se fit très encourageante.
— Mais non, mon petit, je ne te tourmente pas. Je t'assure que je ne suis plus taquine du tout, maintenant. Je cherche seulement à comprendre... Je t'assure...
Rassurée, la jeune femme affirma angélique :
— C'est bien simple. Je suis très contente quand je plais à Maurice. Mais, naturellement, j'aime mieux que ce soit lui qu'un autre qui voie ma vilaine robe. Voilà tout.
Lyca sourit sans gaieté.
Elle se leva, et très complaisante, chercha pour sa jolie sœur le livre le plus propre à la captiver : le plus gai, le plus tendre, le moins déconcertant...
— C'est bien, ça?... demanda Alielte en considérant le volume jaune.
— Cela te plaira, assura Lyca dubitative.
— Ce n'est pas triste?... D'habitude, Jean Daniel me déplaît. On ne sait jamais s'il est sérieux ou s'il plaisante. Et son dénouement est stupide !...
— Non, Jean Daniel a fait des progrès ! Cette fois-ci tu seras contente. Il a compris qu'il ne fallait pas fatiguer ses lecteurs. Dans son nouveau livre, on rit un peu, on pleure à peine et tout s'arrange à la fin. Aussi, tu vois : quarante-cinquième édition !
— Oh ! alors, ça doit être très bien ! Donne. Elles causèrent. Aliette insouciante et prolixe, Lyca songeuse.
Au beau milieu d'une phrase elle s'interrompit.
Et d'un ton grave, avec un regard soucieux, elle demanda subitement :
— Aliette, tu te rappelles il y a deux ans, quand tu avais si peur d'être mal coiffée les jours où Maurice venait dîner?...
— Oui !... fit Aliette avec un petit soupir de quiétude parfaite.
— Et... cela ne te fait pas un singulier effet de constater que, maintenant, tu mets gaiement une vilaine robe pour aller le retrouver?
La jeune femme prit l'air exténué de ceux qui ne travaillent jamais :
— Je ne constate pas les choses fatigantes. Lyca, je ne suis pas de force. D'ailleurs, je t'assure que tu ne comprends pas...
— Si, je comprends. Ou plutôt j'essaie. Et bien malgré moi, va !...
Mlle d'Arvières regarda, dans le lointain, des certitudes que sa sœur ne pouvait entrevoir.
Puis, avec précaution, elle interrogea :
— Aliette... Tu crois que tu aimes toujours Maurice?...
Le rire confiant s'envola :
— Oh ! que tu es extraordinaire ! Mais bien sûr ! Nous nous adorons. Seulement que veux-tu, nous sommes mariés depuis deux ans. Alors, n'est-ce pas... forcément...
— Forcément?...
— Eh bien ! forcément... Nous... Enfin... Nous sommes très sûrs de notre affection. Et nous n'avons plus besoin de faire des frais l'un pour l'autre...
— Très sûrs de notre affection... Des frais l'un pour l'autre... lépéta Mllc d'Arvières lentement. — Oh ! quels incroyables mots dans ta bouche... Dans cette bouche qui disait... Tu te rappelles, Aliette... « J'ai peur de mourir avant après-demain !... »
Un nuage léger courut sur le front où les cheveux blonds brillaient. Lyca entrevit le
fantôme de l'amoureuse recueillie qui n'était pas revenue de Constantinople... Et qui avait renvoyé à sa place une jeune femme gaie et banalement satisfaite.
Pressentant la minute propice, Mlle d'Arvières insista :
— Je t'en prie, Aliette. Explique-moi comment on peut changer ainsi... Je ne peux pas comprendre...
Face à face avec ce qu'elle n'avait jamais osé, ou voulu regarder encore, Aliette balbutia :
— Je ne sais pas... C'est indéfinissable... C'est insensible...
Avec brusquerie, sa sœur appuya, toute à sa recherche angoissée :
— Mais enfin, Aliette, toi et Maurice vous vous aimiez follement, vous êtes partis graves, enivrés, aveuglés... Et vous revenez gais, dégrisés et lucides... Et... vous vous aimez toujours ! C'est ce que je trouve de plus désolant...
— De plus désolant !
— Oui. Bien sûr. Vous vous détesteriez, vous vous seriez trompés l'un sur l'autre, j'admettrais encore : la haine et l'amour sont
frères. Mais voir la couleur ardente de l'amour déteindre lentement, progressivement... se délaver paisiblement sous la pluie tiède de l'habitude. Ce doit être abominable... si abominable, Aliette !
Celle-ci ne répondit pas tout de suite. Elle revoyait les deux années écoulées qui éteignaient, une à une, d'un souffle sûr et imperceptible, les lumières éclatantes de la fête éphémère.
Enfin, dans un élan, elle protesta :
— Il n'y a rien là d'abominable, Lyca ! Il n'y a qu'une modification normale et nécessaire en somme !
Le ton véhément ne s'accordait pas aux mots.
Mlle d'Arvières écoutait, en la notant, cette discordance ironique et inconsciente.
Aliette achevait sa petite conférence :
— Le résultat de cette modification est quelque chose de très bon. Notre amour s'est transformé. Il est devenu une solide camaraderie qui nous permettra de passer côte à côte la plus agréable des existences. Il faut être raisonnable et peu exigeant si on veut être heureux ici-bas. L'amour ne peut pas
durer éternellement. Son évolution est...
— ... Tais-toi, Aliette !... coupa Lyca. Cesse d'égrener ces choses mornes et sages qui me donnent l'envie brûlante de faire immédiatement quelque belle et glorieuse folie. — Réponds... Est-ce que tu as eu très mal, quand tu as vu que... c'était fini...
— Fini... Quoi?...
— Eh bien !... l'Amour, le grand Amour stupide et merveilleux? Celui qui te rendait si jolie et si fervente. Explique.
— Mais que tu es jeune pour ton âge, Lyca ! On dirait que tu parles de quelque chose qui se découpe en tranches. Ici l'Amour.
Là, cette transformation qui te révolte ! Ce n'est pas cela du tout. C'est l'exaltation qui tombe lentement et qui laisse la place à quelque chose de très bon et de très solide. Je te le répète.
— Et tu n'as vraiment pas eu mal?
Redit Lyca entêtée.
— Pas eu mal du tout.
— Pas même de mélancolie... Oh ! Aliette?...
La voix était si implorante, Lyca montrait si clairement qu'elle ne pardonnerait pas à
sa sœur de n'avoir pas souffert un peu, au moins !
Aliettc avoua :
— Oui, un brin de mélancolie, de tristesse inutile comme en laissent les délicieuses heures envolées.
— Tristesse inutile...
— Mais oui... Puisqu'après ces délicieuses heures, il y en aura d'autres, un peu différentes, très différentes, mais très bonnes aussi ! acheva-t-elle avec un triomphe.
Se parlant à elle-même, Lyca soupira :
— Mon Dieu... Dire qu'il y a des êtres qui ont une telle chance !
Aliette entendit, ne comprit pas. Et décréta :
— On a la chance qu'on mérite, vois-tu, Lyca. Il ne faut pas demander à la vie plus qu'elle ne peut donner.
— Comme tu es devenu sage à Constantinople !...
Avec dignité, la jeune femme remarqua :
— Je l'ai toujours été. Claude et moi nous sommes raisonnables. Mais toi, Lyca... Tu ne l'es pas beaucoup... Avoue. !
Écrasée par la supériorité de ceux qui s'ar-
rangent benoîtement du tangible, et ne réclament pas avec désespoir l'Impossible, Mlle d'Arvières, toute son ironie tombée, murmura humblement :
— J'avoue...
Cachée au fond d'une des très rares loges du Théâtre de Monte-Carlo, Lyca, muette, énervée, et fâchée de ne pas se sentir calme, se préparait à écouter « Les Trois Fléaux ». — Corde de Fées en Irais actes par MM. Pierre Dorbel el Dick Morhjn, disait l'affiche.
Dorbel et tous les habitants de Cap-Sauvage avaient dîné ce soir-là à l'Hôtel de Paris. Au dernier moment, Paul de Ligné, qui devait être là, télégraphia l'impossibilité classique et absolue.
Depuis qu'elle avait aperçu Dorbel sur le quai étroit et encaissé de la gare de Monte- Carlo, Mlle d'Arvières avait presque perdu l'usage de la parole. Il était si pâle, d'une impassibilité si tendue, si volontaire, sous quoi tant d'angoisse fébrile grondait !
— Comme il tient au succès... Comme son art lui tient au cœur aussi...
songea-t-ellc, déçue.
Dans l'agitation de ce dîner joyeux, dans la salle merveilleuse où Tout-Paris se combinait, ce soir, à tout 1 exotisme fastueux de la Riviera, Lyca ne vit que les yeux bleus de Dorbcl, dans sa figure tirée d'énervement.
Plus tard, elle se rappellerait probablement les plus petits détails de cette soirée. Maintenant elle était la proie d'un somnambulisme conscient et un peu pénible.
— Oh !... On ne peut pas dire que la gloire te grise...
Cette plaisanterie inoffensive répétée par toute sa famille, sauf par M. de Laurois, bien grave ce soir-là, et Jacques de Rycke, bien silencieux aussi, répercuta cette riposte :
— Oui... La gloire d'être tirée par un câble solide !
— « Le Remorqueur et le Chaland » — « Fable », — cita Dorbel.
— Vous avez bonne mémoire.
— Assez.
Éblouissante dans sa robe de gaze brodée d'or, mais fâcheusement inspirée dans ses propos, Aliette remarqua :
— Les deux collaborateurs seraient-ils à couteaux tirés, ce soir?
— Cette jeune femme turque est d'une perspicacité effroyable. On ne peut rien lui cacher 1 s'extasia l'oncle Max, féroce et glacial.
Sans se compromettre, la Princesse concilia :
— ... Un soir de Première...
... .Maintenant, MUe d'Arvières pouvait, en paix, reprendre son air absent. Chacun l'avait aidée à se dissimuler dans le fond rassurant de la loge.
Le public ignorait qui était Dick Mortyn. Toutefois, pris d'un trac bizarre, celui-ci eût souhaité s'enfoncer dans un trou insondable. L'oncle Max venait de prier très sérieusement Claude et les Balensy de laisser MUe d'Arvières tranquille tout le reste de la soirée.
Personne ne s'occupait plus d'elle.
Dorbel tira, une fois de plus, sa montre.
— 11 va être neuf heures... Voulez-vous que je m'en aille?... demanda-t-il, à demi-voix, à Lyca.
Sans trop savoir ce qu'elle disait, elle répondit :
— - Comme vous voudrez.
Une intolérable émotion grandissait en elle : toute l'émotion qu'aurait dû lui donner,
depuis tant de semaines, la préparation de cette soirée décisive.
La préoccupation de l'artiste qui revoit d'un coup d'œil le raccourci de son œuvre, la griserie de l'effort et du cher labeur, reprenaient, d'un seul coup, possession de son cerveau.
Le doute de l'auteur qui manque de recul pour se juger lui était épargné par le fait de Dorbel et de son égide. Il ne l'avait pas ménagée. Il n'avait laissé subsister, de ses vers, que les solides et les bien frappés... Une reconnaissance la transportait, tout à coup. Une sécurité la baignait.
— Faire une pièce toute seule... quelle sottise... songeait-elle, vaguement prise de rancune pour Paul de Ligné qui l'encourageait dans cette folie !
L'appel électrique tinta.
Elle entendit Dorbel lui dire :
— Non... décidément... Je m'en vais. A tout à l'heure. — Écoutez... poursuivit-il, la voix basse et changée tout à coup, laissez-moi vous dire merci... de tout mon cœur. Vous avez été très bonne.
Et sous l'interrogation de son regard, il acheva rapidement :
— ... Très bonne d'avoir été docile.
II sortit.
Le rideau s'écartait.
Lyca savait que la fin du premier acte, le commencement du deuxième et la seconde moitié du troisième représentaient sa part.
Avec une curiosité tremblante elle attendait l'enchantement de la maîtrise de Dorbel.
Un étonnement déçu lui vint d'entendre résonner dans le silence attentif son début à elle. Celui que Dorbel avait déclaré inutilisable :
— C'est curieux... J'ai dû confondre.
A présent, dans un songe, elle écoute la musique de sa Pensée. De ce poème né d'elle. Fait avec son âme.
Devant ses yeux, son Rêve vit, illustré par des décors amoureusement harmonisés à lui. En face d'elle, s'agitent les êtres créés sous son front, dans le palais noir et magnifique de son imagination.
Les moindres aspects de la présentation affirment la perfection d'un effort d'art savant et complet.
Les interprètes sont de grands artistes. Sous leurs lèvres, les mots s'habillent d'or et de lumière : c'est à peine si Lyca ose les
reconnaître !... Et par les raffinements d'une mise en scène inoubliable, toutes les faces de l'œuvre se parent et se transfigurent. Lyca pense, malgré elle, aux lettres bleues et rouges des Missels que l'or touche et, soudain, fait briller.
Parfois, elle sent que Jacques la contemple à la dérobée, toute sa tendresse au bord de ses yeux fervents.
L'oncle Max lui serre de temps en temps le bout des doigts.
Mais elle oublie de goûter, maintenant, la saveur inconnue qui s'offre à elle ce soir...
Elle écoute... Elle écoute...
... Enfin les deux draperies du rideau se rejoignent...
La salle vibre nettement dans des applaudissements décisifs, indiscutables.
Et Lyca, revenue à elle, redit à voix basse :
— Il a laissé tout le premier acte...
La pièce s'achève. Dorbel n'a pas reparu.
Mais Mlle d'Arvières sait, maintenant, quel Présent il a voulu mettre à ses pieds : le triomphe des « Trois Fléaux » — Son œuvre à elle. A elle, loule seule!...
Après tant de rappels et d'acclamations, on réclame les auteurs avec une fièvre passionnée.
Percluse d'un émoi qui la brise, Lyca.
beaucoup plus blanche que sa robe de crêpe de Chine argenté, regarde Dorbel qui salue, sur la scène.
Elle ne reconnaît pas le visage transfiguré. Elle n'a jamais vu le front de ce conquérant. Ni les yeux impérieux de ce vainqueur...
On fête Dorbel. Et l'on crie :
— Dick Mortyn... Dick Mortyn...
D'instinct, Mlle d'Arvières se recule un peu plus dans son noir.
C'est une minute horrible et interminable,
Elle ferme les yeux.
La voix de Dorbel articule, nette :
— Dick Mortyn n'est pas ici...
Et il s'en va dans le bruit des bravos.
Le sang remonte aux joues glacées.
Enivrée, elle songe. Elle savoure...
Elle voudrait que l'instant merveilleux s'éternise... L'instant invraisemblable où l'amour, l'orgueil et l'art ne forment plus qu'un seul joyau. Elle le tient, tremblante, dans ses doigts. C'est Dorbel qui vient de lui donner...
... De son côté, Dorbel se recueille. Son œuvre est achevée : difficile et complexe entre toutes !
Il a offert à l'Aimée le jouet qu'elle souhaitait : le public ! La sensation, aussi, qu'elle voulait : cet amusement orgueilleux de sentir la foule à sa merci. Forcée de pleurer de ses larmes, et de rire de sa gaieté.
Par lui, elle a connu l'ironique régal de berner ce troupeau, doucement...
Par lui, surtout, elle a bu la liqueur incomparable qui se nomme la révélation de soimême. Grâce à lui, elle vient de prendre subitement conscience de son talent; du don vigoureux qui lui amènera demain la renom-
méc — si elle veut étendre la main pour la saisir.
Car il a vu clair dans cette ambition de qualité curieuse. Il sait que le bruit vulgaire fait autour d'un nom n'est pas ce qui peut griser cotte prodigieuse dilettante :
— Le talisman à sa disposition. La certitude de posséder le luth miraculeux quitte à le laisser muet, éternellement.
Ah ! comme il la connaissait bien, son inhabit uelle orgueilleuse, pour avoir jeté d'une voix si sûre :
— Dick Mortyn n'est pas ici !
Désormais, si la fantaisie venait, à Dick, de
donner une pièce à son nom seul, il le pourrait : le chemin de gloire était préparé devant lui. Et cela, sans que l'éloignement hautain (lr Mlle d'Arvières pour l'exhibition eût souffert...
... Oui, le Présent restait royal et singulier. Ce n'était pas celui d'un quelconque amoureux.
L'extase de la princesse Astesano n'admettait pas qu'une nuit semblable pût s'achever bourgeoisement dans un lit.
— Dormir ! — Meurtre. Profanation !
Triomphante elle annonça :
— Mais... j'ai tout prévu ! Arezzo (c'est un si bon garçon !) m'a offert l'autre jour son yacht qui mouille ici. 11 nous l'abandonne pour cette nuit. Tout est préparé à bord. Nous allons croiser jusqu'au jour. Et nous retournerons ainsi à Cap-Sauvage.
L'admiration de tous fusa.
— C'est une idée d'or, Sophie ! approuva M. de Laurois. Ce romantisme est la suite normale de ce Grand Soir. Et quand nous serons saturés de clair de lune et de flots argentés, nous pourrons par surcroît, ne t'en déplaise, nous coucher. Je sais les cabines de la Stella 1res confortables, Sophie !
Le souper inénarrable où des trésors de verve furent éparpillés venait de finir.
On remontait maintenant sur le pont.
Sous sa cape de soie blanche, Mlle d'Arvières touchait à sa ceinture la tubéreuse, prise dans la gerbe mise par les soins de Dorbel devant son couvert : « En souvenir d'une belle heure. »
Une folie de gaieté avait transporté -les convives. Elle commençait à tomber lentement. Bientôt ce serait l'obligatoire réaction : la vague de mélancolie qui suit la joie aiguë.
La Princesse et M. de Laurois connaissaient de longue date le secret des Trois Fléaux; Dorbel ne pouvait se passer de leur complicité pour retenir Lyca dans l'indifférence. — Mais la pauvre Princesse étouffait sous ce poids : crier, enfin, son orgueil et son bonheur la mettait aux anges, ce soir.
Claude et les Balensy trouvaient a l'aventure- un ragoût inépuisable. Ils ne se lassaient pas de se faire redire toute l'histoire de celte « collaboration » qui les sacrait bel et bien frères et sœur de l'Auteur... Tout Seul !
— Celte Lvca...
Un lustre tout neuf l'habillait, à leurs yeux impressionnés.
Son pays, lui-même, s'agenouillait devant le prophète que tant de mains venaient de glorifier dans son œuvre !
Les étrangetés de Lyca, ses bizarreries, tout ce qui dépassait, jusqu'à cette heure, leur champ de vision et les faisait hocher le front si souvent, tout cela s'expliquait, prenait un nom. C'était le don artistique... Touchée du mal mystérieux qui fait créer, Lyca devenait rassurante et sacrée à la fois. On n'éprouvait plus, en la regardant, que le petit frisson révérant de l'admiration qui sait ce qu'elle fait !
Discrètement, on s'employa à ménager aux deux collaborateurs le tête-à-tête qu'ils souhaitaient, très probablement.
... Ils étaient donc seuls, enfin, à l'avant du bateau.
Tout d'abord ils ne parlèrent pas. Que pouvaient-ils se dire? — Qu'ils s'aimaient?
Commenter l'aveu écrit, puis répété tant de fois, depuis, par leurs regards, par leurs silences de jadis, par leur embarras d'aujourd'hui?
A quoi bon !
Dans un salon, sous un plafond et dans des murs, ils auraient peut-être subi l'emprise physique des mots qui veulent être dits.
Mais, ici, sous le ciel, avec ce désert d'eau brillante et sombre autour d'eux, dans ce décor de silence et d'infini, parler d'amour devenait quelque chose de si solennel ou de si misérable, qu'ils reculaient d'instinct, déconcertés.
Longtemps, ils demeurèrent ainsi, abîmés dans une béatitude sans pensée.
Et puis Dorbel se souvint violemment qu'il avait gagné cette minute au prix de tant d'eiïorts et de tant de maîtrise de lui !...
Il voulut avec âpreté son salaire. Cette félicité unique : l'aveu tombé de la bouche altière.
Que fallait-il dire pour que les lèvres de l'Aimée s'ouvrent? Pour qu'elle réponde enfin par les syllabes éternelles?
Il avait tant rêvé l'heure qu'il vivait maintenant dans cette nuit si bleue, si muette, si immobile !
Comme un poème bien-aimé, il avait préparé tout le détail de cette soirée,..
Et Lyca se taisait. Se taisait toujours...
Assise de côté sur le banc, tout près du bord, sa tête couchée sur sa main que soutenait le dossier, Lyca respirait la nuit irréelle.
Elle songeait :
— Il est là, tout près de moi... Il frémit d'impatience... Oh !... vivre... divine, divine chose...
Mais les êtres infirmes que nous sommes, ne pénètrent pas toujours ce qui palpite sous le Silence.
Dorbel demanda :
— Je vous en prie. Dites-moi quelque chose...
Levant un peu la tête, elle le regarda, debout à côté d'elle.
— Pourquoi voulez-vous parler? Tout est si calme, tout est si doux... reprocha-t-elle.
Alors il se pencha un peu.
Dans la clarté laiteuse, elle voyait les traits bouleversés, les yeux où l'amour mettait tant d'angoisse...
Et elle se rappela le visage transfiguré, de tantôt, les yeux impérieux du vainqueur.
Elle allait apprécier tout le prix d'être
celle qui faisait pâlir d'émoi Dorbel... Soudain le souvenir ridicule du premier amour de ce grand homme s'interposa insolemment entre elle et son émotion.
— « Pourquoi l'aimait-il, maintenant? Pour son cerveau moins mal conformé que tant d'autres? Avait-elle la simplicité d'imaginer cela?
« Folie... Folie... »
Celle qui avait eu la primeur de l'amour de Dorbel n'était qu'une quelconque nullité. »
Un travail obscur d'analyse sournoise la dégrisait :
— « Non. Non, l'amour n'a cure ni de l'âme, ni du cerveau. Les gens célèbres aiment surtout les sottes. Et les grands cœurs se donnent généralement à des égoïstes.
« L'amour reste un mal qu'on enregistre, en renonçant à le comprendre. »
Sous la souffrance de cette déduction banale, dont l'importunité impie la glaçait, elle demanda :
— Dites... Savez-vous pourquoi on aime?
Une douceur inattendue oignit le cœur de
celui qui commençait à tant souffrir à côté d'elle :
— ... Parce qu'on aime... Voilà tout, articula-t-il ardemment.
Si Mlle d'Arvières avait eu dix-huit ans, si elle avait été une femme nerveuse, si la moindre sensualité l'eût régie, elle eût vraisemblablement défailli sous la caresse de cette voix.
Mais ce n'était qu'une âme inquiète sur le point de demander à l'amour, comme à la vie, ce qu'ils ne pouvaient pas lui donner.
En écho, elle redit :
— Parce qu'on aime... Voilà tout.
Elle se tut. Songea. Et frissonna un peu. Railleuse, une voix, en elle, répondait :
— « Pourquoi cesse-t-on d'aimer?
— Parce qu'on n'aime plus. Voilà tout. » Et, à côté du Grand Dorbel énamouré qui,
penché vers elle, oubliait l'univers, elle plaça, malgré elle, le premier Dorbel. Celui qui avait failli mourir de la fourberie d'une petite oie... Quoi qu'elle fît pour l'éloigner, la vision impertinente demeurait.
— «Dorbel l'a aimée sincèrement. Et maintenant il m'aime sincèrement aussi. Alors qu'est-ce que l'amour? Un émoi de l'organisme? Une ivresse cérébrale? Une illusion
sentimentale? Qui naît pour quoi? Qui meurt comment? »
Dans la nuit si douce, le rythme de la marche coupait délicatement la soie miroitante do l'eau.
Dans le cœur de Lyca, Les minutes ironiques coupaient délicatement le tissu doré de son rêve.
Elle souffrait.
Une tristesse non encore éprouvée fondit sur elle.
Sans raison apparente, par une de ces mystérieuses illuminations intimes qui suivent quelquefois les joies parvenues à leurs faîtes, elle endura la torture subite de voir clairement, comme à découvert, le néant vertigineux de toutes les apparences humaines : amour... ambitions... plaisirs...
Prolongement d'un travail lointain, réalisation de causes anciennes et latentes, l'éclair intérieur — allumé par un choc si infime ! — n'épargna rien : l'amour que nous voyons commencer et finir, dont nous portons le jouir sans rien savoir de lui; les ivresses d'ici-bas, qui ne grisent que de loin...
Et, parce que la philosophie animale lui
manquait, qui se contente des saveurs accessibles et des félicités confortables, la duperie d'exister pour exister l'écrasa...
Depuis bien longtemps, un combat sans merci jetait son âme vibrante contre une certitude abominable : la disproportion entre les soifs démesurées de cette âme, et les soulagements offerts à ces soifs. Même quand ces soulagements s'appelaient les plus rares faveurs du destin ! — En vain, elle luttait par de brusques volontés de joie, en vain elle variait les sensations fines, en vain elle s'appliquait à croire au goût toujours neuf de la vie. Plus forte que son énergie passionnée, la certitude sournoise et patiente montait... montait toujours. Ce soir elle affleurait. Bientôt elle serait une force sombre et têtue qui saccagerait tout.
Malgré le royal enchantement de tout à l'heure, à cause probablement de cet enchantement absolu, le triomphe de la détresse mystérieuse se faisait proche.
Jusqu'à ce soir, Mlle d'Arvières avait eu quelque chose à désirer curieusement. Le merveilleux ensemble de ses bonheurs n'était pas complet. La saturation délicate restait inachevée, des complaisances du sort.
Avec une terreur désespérée plie sentait que tout venait d'être révolu. Et qu'après ce soir elle ne pourrait plus avoir envie de rien.
Quelque chose lui disait que ce soir s'appelait le Bonheur. Et que les matins à venir n'en seraient plus que le Lendemain.
Ce soir, elle avait à peine effleuré du doigt la Gloire : l'or adhérait encore tout entier au Fantôme vermeil !...
Ce soir l'amour demeurait encore tout voilé d'Infini !...
Et ce qu'elle savait de lui, ce qu'elle avait lu, constaté, pressenti, lui murmurait que les ardents secrets de l'avenir, les révélations fiévreuses de l'amour exaucé ne vaudraient pas l'oppression qui serrait leur gorge aujourd'hui, quand leurs regards se joignaient.
Oui... Ce soir restait une cime !
... Avec l'impuissance paradoxale où nous sommes, de pénétrer si peu que ce soit, le cœur qui réagit le plus étroitement sur notre cœur, Dorbel finissait par imaginer M1Ie d* Arriéres submergée par le délice de l'heure et la féerie précieuse de la nuit.
— Lyca... N'est-ce pas que vous voulez bien me donner votre main pour toujours?...
Les paroles décisives étaient prononcées. La période de rêve mourait.
Un trouble profond gagnait Mlle d'Arvières. Un trouble impérieux, précis. Il fallait parler. Agir. Faire souffrir. Et se meurtrir, en même temps, à cette besogne impossible : tenter de communiquer la couleur exacte de sa pensée...
« Épouser Dorbel?
«S'engager à aimer toute une vie. Sans lassitude — ou malgré le rassasiement?...
« Renoncer à la liberté d'être irréductiblement soi-même?... »
L'éparpillement de son désarroi condensé dans cette formule, un « non! » éperdu jaillit du plus profond d'elle-même.
Tandis que ces ripostes intimes fulguraient :
— « Mais je l'aime !...
Non. Non. Folie. Déloyauté. Demain serait le « déjà vu ». Et le « toujours pareil ».
... Oh ! quel interminable silence !
Elle demanda, enfin, avec une. timidité implorante :
— Soyez très bon. Écoutez-moi.
Elle ne reconnut pas la voix de Dor-
bel, lorsque ces mots hésitants tombèrent :
— Vous ne voulez pas !...
Brusquement ouvert sous ses pas, un
gouffre perfide le prenait... Tombé d'une apothéose enflammée à des ténèbres sans nom, il ne souffrait que très peu encore. Il haletait imperceptiblement, les lèvres jointes.
Trop émue, Lyca se taisait de nouveau. Il murmura :
— Expliquez-moi...
— Ecoutez... poursuivit-elle avec lenteur... Je crois que les êtres de mon genre n'ont plus le droit de disposer d'eux, de se marier, lorsqu'ils ne l'ont pas fait en plein âge d'inconscience... Ils ne peuvent plus être sincères quand ils s'engagent à croire à l'éternité de l'amour...
Le désenchantement des mots, à cet instant, dans cette bouche suppliciait Dorbel avec raffinement.
— Pourquoi m'avez-vous laissé croire que vous alliez m' aimer ! interrompit-il âprement.
Spontané, ce cri vola jusqu'à son cœur saignant :
— Mais parce que c'était vrai !
Il connaissait la loyauté de cette âme. Désarmé, il demanda :
— Faites-moi comprendre... C'est horrible, si vous saviez !
Lassée, déjà, par la vision écrasante de l'explication, elle commença cependant à lui matérialiser courageusement la grave et subtile angoisse qui la déchirait. Avec sa plus stricte droiture elle retraça les phases de sa souffrance alourdie de petits faits significatifs et de grandes leçons. Son anxieux souci de sincérité lui fit donner tout son effort pour apporter devant Dorbel les éléments si multiples de son mal. De toute sa volonté, elle essaya de lui faire voir clair en elle.
Mais sa psychologie, flexible et acérée pourtant, mise en déroute par sa passion, Dorbel cria :
— Mais c'est fou ! Vous niez l'amour. Vous doutez de sa puissance. De la solidité de cette puissance... Et vous n'en connaissez rien ! Votre nature si spéciale ne vous laisse envisager en lui que le côté sentimental, et vous concluez brièvement à l'indigence ! Mais l'amour est innombrable... Des forces sont en lui que vous ne soupçonnez pas et qui se renouvellent éternellement !...
Avec une audace mélancolique, elle secoua son front renseigné :
— La zone torride?... Oui... Seulement Péquateur n'est pas mon pays. Sinon, je n'eusse évidemment pas attendu vingt-sept ans pour choisir mon compagnon de voyage !
Dans un frémissement, il gémit :
— Laissons les théories, les mots et les axiomes ! L'amour c'est le bonheur simple, le bonheur fou qui jette bas toutes les prévisions, qui s'amuse de toutes les craintes. Laissez-moi vous aimer, Lyca...
Assis, maintenant, auprès d'elle, il tremblait d'envie de saisir la jeune fille dans ses bras. Sa maîtrise de lui l'accablait. Manteau de plomb, il la rejetait.
Cependant l'inaccessible réserve physique de Mllc d'Arvières la gardait si complètement, qu'il n'osa même pas faire un mouvement. Quelque chose, malgré sa fièvre, lui disait que ce serait, à cet instant, la maladresse par excellence.
Des remous pourtant vivaient en Lyca...
— « Elle et Dorbel sauraient peut-être l'art de faire durer l'amour? ... Leur passion à eux, êtres de raffinement, restait, sans proportion avec celle des cerveaux brefs... Si
elle passait vraiment à côté du bonheur?...
Complice de ces oscillations, l'engourdissement absurde, exquis d'être seule dans la nuit à côté de Dorbel, enveloppée de sa tendresse, émiettait ses forces.
Un échange subtil de troublantes électricités les faisait, tous deux, pâlir à présent. Il lui semblait qu'elle n'était plus elle-même tout à fait.
Dorbel avait repris l'expressive variété de sa voix atténuée. Son visage mobile guettait Lyca désarmée et hésitante. L'espoir diligent chassait au loin la désastreuse certitude.
Et il se mit à la bercer, à la griser avec les cantiques d'amour que chérissent toutes les femmes. Les femmes les plus lucides et les plus raisonneuses. Il lui chanta l'hymne si vieux, où les frissons de tant de cœurs extasiés s'attardent. Poète et amoureux, Dorbel était bien fort cette nuit, où le ciel, et la mer et la brise se mettaient si tendrement à son service... •
Charmée comme une oiselle par le rossignol, Lyca, muette, écoutait...
Par les antennes mystérieuses de l'amour, Dorbel percevait l'apprivoisement.
Alors, très doucement, très lentement, il prit les doigts qui reposaient sur la robe blanche. Et, comme on capture une proie âprement désirée, il les enferma dans les siens...
... Un recul les lui retira, sans violence, mais avec une décision coupante.
— Non... fit Lyca en se levant. C'est impossible ! Voyez, ma main ne peut souffrir qu'on l'emprisonne. Elle ne veut pas.
Une certitude tombait sur ses hésitations comme une pierre.
En elle, une déduction caustique se déroulait en môme temps :
— Si j'épouse Dorbel, je cesserai probablement très vite de pâlir en le voyant. D'avoir mal de plaisir en écoutant sa voix. L'Habitude abîmera délicatement, mais sans pitié, cet émoi-là. Puis ce sera le tour du plaisir de causer,- de se comprendre, de s'aimer. Une heure viendra où nous serons, comme dit Aliette, d'excellents camarades. Payer de ma liberté cette camaraderie?... Non ! Non ! J'ai la chance incomparable de n'avoir nul tribut à payer à mes nerfs, h la zone torride:-.. Profitons au moins de cette supériorité, cadeau de la nature.
Côte à côte, ils regardaient l'eau qui sommeillait au-dessous d'eux.
— Je vous en supplie... Pensez tout haut. Un sourire désolé tira la bouche de Lyca.
Il lui était horriblement douloureux de désespérer Dorbel. D'autre part, elle tremblait de le perdre tout à fait. Contradiction bien féminine : jamais elle n'avait tenu plus fortement à cet amour amical, qu'elle rêvait de fixer, avec la complaisante complicité du temps!... Elle hésita... Mais elle eut la compassion de résister à sa franchise habituelle.
— Je ne pense à rien, articula-t-elle.
— Moi, Lyca... je pense que vous êtes mon bonheur, ma gloire, ma vie... murmura-t-il dans un souffle.
Alors elle se décida :
— Croyez-moi, fit-elle avec un grand calme triste, le Bonheur n'est pas plus dans l'amour que dans la gloire, que dans rien... Rien ne vaut la peine de rien ici-bas, répéta-t-elle un peu plus bas.
— Si... Lyca... le bonheur existe. Jadis, j'aurais dit comme vous. Maintenant, je réprouve ce blasphème !
Elle coupa l'ardeur de cette protestation. Elle affirma :
— Non... Le Bonheur ce n'est pas autre chose que le désir exaspéré, la soif anxieuse, le premier verre d'eau qu'on boit. Pour la gloire : c'est la minute du premier triomphe. Pour l'amour, c'est tout ce qui prépare l'aveu. Pour les joies de la vie, c'est la veille du premier grand voyage... — Après ! C'est de l'art, de la littérature, de la volonté d'être heureux. Ce n'est plus le Bonheur : ce qui écrase et anesthésie ! C'est la Sagesse — Ce qui se résigne et utilise...
Et comme il se taisait maintenant :
— Si vous saviez ! acheva-t-elle, comme je suis sûre de tout cela, vous me laisseriez vous convaincre.
Dorbel était convaincu.
Les coudes au bastingage, la tête dans ses mains, cet homme supérieur pleurait.
Bordighera!...
Vallecrozia!...
Les noms des petites stations s'égrenaient, chantées par des employés aux voix nasillardes et au demeurant exquises aux oreilles de Mlle d'Arvières — puisque ces voix étaient italiennes.
Il faisait chaud, gris et lourd.
Seule dans son compartiment, elle regardait, à droite, la mer étalée et miroitante comme du taffetas couleur de souris.
A sa gauche, et au loin, il y avait des montagnes écrasantes au profil sobre, à la végétation acerbe.
Et, tout près, des jardins abandonnés et effroyablement fleuris. Fleuris de roses trop mûres aux pétales répandus, d'orangers extravagants qui n'étaient plus que des masses blanches, d'œillets couleur de chair, d'or et de sang, qui, trop gonflés, se déchi-
raient. Fleuris de I < »uL ce qui grimpe, escalade, envahit, dévore.
C'était la Riviera do Mai à l'apogée de son printemps'; trop parée, trop oppressante dans sa floraison exagérée et morbide qui écrase et déconcerte.
Dès que le train cessait de courir sans hâte, très près de l'eau couleur de souris, un parfum de chapelle ardente s'abattait dans le wagon.
Et l'on respirait, alors, à la fois, la mort de toutes les roses, l'agonie de tous les orangers, le trépas sanglant ou jaune de tous les œillets, mêlés à d'indéfinissables relents de choses douces qui aigrissaient sous le soleil.
C'était une sensation si écœurante, si enivrante, qu'on n'existait plus, un instant, que pour la subir.
MUe d'Arvières caressait du regard la pauvre Riviera déserte, dont la plénitude dégoûtait tout le monde à cette époque. Et qu'elle aimait tant, dans sa résignation magnifique de beauté inutile qu'on n'admire plus.
Avec tendresse, elle songeait aux splendeurs perdues de tant de fleurs, méprisées parce
qu'elles naissaient en Mai et non pas en Décembre. A la sottise humaine qui apprécie seulement le Rare. Au snobisme qui se détourne de ce qui n'est plus difficile.
Mais rien de tout cela ne l'attristait.
Un immense bien-être la baignait : Elle était libre... Toujours libre ! Elle avait eu le courage un peu barbare d'être sincère et clairvoyante. Elle allait, maintenant, vers Emmanuelle raconter son cœur et reposer son cerveau.
Un sourire imprécis flottait sur sa bouche :
Elle pensait que les roses, après s'être fanées sans qu'on daignât les cueillir, refleuriraient complaisamment pour d'autres yeux.
Elle savait que le cœur des hommes est tout aussi accommodant. Qu'il refleurit comme les roses. Et avec la même conviction.
Oui, la Mère Marie de l'Eucharistie était bien belle sous l'Habit des Réparatrices, blanc, noble, harmonieux comme elle.
Mais, plus que sa beauté, plus que sa grâce un peu majestueuse et cependant si simple, quelque chose en elle retenait et faisait rêver : la paix surnaturelle que ce visage irradiait.
Les premiers mots de l'inguérissable frivole furent, cette fois-ci comme la première :
— Oh !... Emmanuelle... Je crois que tu as encore embelli...
Un sourire et cette réponse :
• — Pourquoi pas? Le Bonheur pare tout ce qu'il touche !
Et à cause de ce mot « le Bonheur », tout le cœur attentif de Lyca avait tressailli.
Maintenant, dans le petit parloir ouvrit sur un jardin muet aux arômes violents, elles causaient depuis des heures.
— Comme avant?...
— Mieux qu'avant ! avait répondu Emmanuelle.
— ... Pauvre Dorbel !
— Je t'en prie. Ne dis pas « Pauvre Dorbel ». Cela me déchire. J'ai peur qu'il ait mal. Très mal pendant quelque temps.
Une détresse accablait la voix tout à l'heure si active de Mlle d'Arvières.
— Je croyais que tu aimais Dorbel... J'en étais heureuse. J'ai appris à le connaître à la villa Reale. Il me semblait qu'il serait assez habile pour te conquérir... avoua Mère Marie de l'Eucharistie.
— Habile !... Je crois qu'il a été beaucoup trop' habile. Il n'a pas su être simple tout à fait. Ni amoureux sans calcul.
— Oh ! Lyca, ne lui reproche pas d'avoir tant travaillé à t'obtenir !
— Je ne lui reproche rien. Je me demande seulement s'il n'a pas laissé passer le tournant... Au début, quand je n'avais encore qu'une méfiance imprécise de l'amour, j'aurais peut-être pu me prendre au piège comme une autre... Je ne sais pas !... Je me demande?.
— S'il était tombé à tes genoux, tu te serais probablement moquée de lui, Lyca.
— Est-ce bien sur? S'il avait fait jouer assez tôt la corde de la Pitié, si je l'avais vu très vite malheureux et beaucoup moins longtemps adroit, qui peut dire ce qu'il serait advenu de ma crédulité ! Tu sais combien nous nous révélons sottes, nous, les femmes, quand on nous apitoie !... Avec quelle attendrissante naïveté nous sommes capables de donner notre vie pour empêcher qu'on souffre un peu... Comme nous sommes trembleuses, aussi, prêtes à croire qu'on expirera si nous détournons la tête !
— Il t'a cru si compliquée...
— Oui... Et si un certain jour, un jour que je vois encore, il avait profité de son émotion pour me jouer la scène classique de la passion désespérée... S'il m'avait débité des choses ineptes et ridicules, juré qu'il se noierait, etc., etc., etc.. Il est plus que probable qu'il détiendrait aujourd'hui mon cœur et ma main... C'est quelque chose de si facile à émouvoir que la femme la plus avertie ! Mais Dorbel était bien trop intelligent pour comprendre cela. Il a voulu raffiner, m'éblouir.
J'ai pu me regarder vivre... Me regarder aimer : Fini le drame, Emmanuelle !... J'ai vu assez tôt que je n'avais pas le droit d'épouser Dorbel de sang-froid. Et sans l'excuse d'une généreuse étourderie !
— Je croyais tant que tu l'aimais !... redit la jeune religieuse.
Une incertitude suppliante trembla dans le regard gris :
— Emmanuelle... Peux-tu me dire, toi, ce que c'est au juste qu'aimer? Vois-tu, je hais ce mot. Il est hétéroclite, imprécis, angoissant.
Dans le jardin tiède et bleuâtre, les yeux noirs regardaient. Ils eurent une lueur.
— Aimer... songea Emmanuelle tout haut, c'est être arrachée de soi-même. Sentir sa vie transportée hors de soi. Plus haut que soi.
Le petit visage passionné observait.
— Pour toujours? demanda la bouche volontaire.
De sa voix égale, avec ce calme si personnel qui, à lui tout seul, persuadait, Emmanuelle précisa :
— C'est sentir chaque jour, chaque année aggraver le mal bien-aimé.
— Sans lassitude... Sans affaiblissement?
— Étincelle qui devient Brasier... finit doucement Mère Marie de l'Eucharistie dans un sourire où il y avait tant d'Ineffable," que l'interrogation des yeux inquisiteurs s'éteignit.
Un allégement complexe le remplaça :
— Emmanuelle, fit Lyca, avec une sincérité timide... Je venais demander à ta loyauté la vérité profonde, entière sur toi-même. Je voulais l'interroger avec minutie, sans discrétion ni mesure. Je voulais savoir, de toi, ce que le temps avait fait de ton rêve.
Mlle de Rycke ne protesta point contre ce mot. Elle voulait que Lyca fût elle, entièrement.
— Je savais que toi, la droiture même, tu me dirais la vérité, toute la vérité, ou que tu ne saurais pas me la cacher, ce qui revient au même...
Elles étaient assises près d'une petite table. Sur le tapis, les mains jointes de la Réparatrice s'appuyaient.
Lyca prit l'une de ces mains, toucha l'anneau des Épouses de Jésus-Christ.
— A présent... confessa-t-elle, je n'ai plus rien à réclamer de toi. Je sais. ... Alors vrai-
ment, Emmanuelle, finit-elle, ses doigts sur la bague symbolique, Celui qui t'a donné cet anneau t'a donné avec lui, te donne encore tout ce que tu espérais? Tout ce que tu attendais? Vraiment tout?...
Une supplication émanait de tout l'être attentif qui guettait quelque chose où étayer son vertige.
— ... Si tu savais... Lyca...
Ce fut là toute la réponse de la jeune religieuse. — Et comme son silence et son regard essayaient d'extérioriser ce qu'on ne peut enfermer dans des paroles, Mlle d'Arvières eut un grand soupir :
— Oh ! Emmanuelle... Enfin !... Enfin j'échappe par toi, par toi qui ne peux me tromper, à l'abominable sensation de vide universel qui est ma torture... Si tu savais ce que représente cette monstrueuse faculté qui vous fait percer les apparences. Voir derrière le clinquant et le toc : le vide, le noir, l'étoupe !...
— Ce n'est pas une monstrueuse faculté. C'est la grâce par excellence : Dieu ne la donne pas à tous...
— Pourquoi...
— Parce que toutes les âmes n'ont pas la force de la porter, cette terrible et sublime
grâce
— ... Terrible el sublime grâce...
— Mais oui... En elle çit l'embryon de la nostalgie divine. Le « goût de cendre » est à la base de tous les retours à Dieu (1), Lyon...
— Et pourtant !... Souviens-toi, Emmanuelle, combien j'ai tenté d'avoir foi en la vie ! Avec quelle ardeur je l'ai repoussé, ce goût de cendre, ce goût de néant qui dormait en moi et dont j'avais horreur. Une si violente horreur !
— Je me souviens, dit lentement la belle voix veloutée.
— Songe, aussi, que depuis des années chaque exemple, chaque expérience me rejette toujours, sans trêve, inexorablement sur l'abominable. « Et puis après?... » L'amour?... La gloire?... Les saveurs de la vie?... Et puis après, Emmanuelle?... Et puis après?... Tiens, je me rappelle des riens qui me faisaient mal : les premières lettres de Claude que j'attendais vibrantes. Et qui
(1) P. Pcrray.
m'arrivaient lasses et raisonnables. Les réflexions pondérées et pratiques qui succédèrent si vite, chez Aliette, à son amoureuse bêtise ! Tout cela n'offrait, en soi, aucune importance. C'était, je le redis, des riens insignifiants. Mais ils revêtaient, pour moi, cette gravité tragique et disproportionnée des toutes petites choses qui viennent à l'heure voulue écorcher une place déjà saignante de notre âme. — J'ai cru, un instant, que l'amour allait me guérir de mon mal. Mais j'ai bien vite senti qu'il n'était qu'une apparence, lui aussi... On peut aimer plusieurs fois ! On ne peut pas jurer qu'on aimera toujours ! Alors qu'est-ce que l'amour? Oh ! Emmanuelle, c'est autre chose qu'il me faut... Je voudrais, je crois, du roc et de l'éternité... acheva-t-elle presque bas, honteuse, un peu, de ces grands mots que ses habitudes d'ironie né reconnaissaient pas.
Elle se tut.
Mère Marie de l'Eucharistie, dans une silencieuse allégresse, regardait l'Inquiétude Sacrée se préciser enfin.
— ... Songe, songe, continua Mlle d'Arvières, que je rencontre aujourd'hui, sur mon
chemin, autre chose que du sable mouvant... C'est la première fois ! Et c'est à loi que je le dois... Devant ta sérénité, devant ce Bonheur que mon cœur secondaire ne comprend pas encore, mais que mon cerveau loyal enregistre, je peux, pour la première fois, dire sans trembler... « Et puis après?... »
Elle rêva. Et, tout haut, murmura :
— ... « Et puis après?... » — Eh bien ! il y a Dieu. Le Dieu d'Emmanuelle. Ce Jésus que je connais de très loin seulement. Et qui, après deux ans d'austérité et de sacrifice, après deux ans de solitude avec Lui, met au front d'Emmanuelle un rayon de félicité telle, que je n'en ai jamais aperçu même l'ombre ici-bas !... Oh ! Emmanuelle, quelque chose qui ne se brise pas sous vos doigts parce qu'on l'atteint... Un rêve qui résiste à sa réalisation... Sentir que nos écrasants désirs d'Infini ne sont pas de monstrueuses moqueries du destin : des tortures vides de sens, inventées par nos nerfs et la fièvre de nos artères !... Tenir, enfin, la certitude que cette soif d'Impossible...
— ... d'Infini, Lyca. Tu l'as dit toimême.
— ... d'Infini, correspond à une Réalité mystérieuse que certains d'entre nous, au moins, peuvent rencontrer!... Quel soulagement... Quelle fin de cauchemar... Si tu savais... Si tu savais !...
C'était presque un sanglot qui vibrait maintenant.
Avec une autorité précise, Mère Marie de l'Eucharistie rectifia :
— Lyca... ce n'est pas certains d'entre nous seulement qui peuvent rencontrer la Réalité qui est Dieu. C'est chacun de nous. Dieu est accessible à tous, sans exception. Avec de la bonne foi dans la recherche de la vérité, du courage et de l'humilité, tous nous pouvons Le trouver. Non pas seulement comme une entité lointaine — Base auguste d'un système philosophique ou Explication de l'Énigme universelle — mais encore comme un Ami. Un Ami proche et vivant, prêt à partager, si nous le voulons, car il faut que nous le voulions (nous sommes libres, et Dieu ne l'oublie jamais), prêt à partager dis-je, toutes les minutes de notre vie... Oh ! Lyca... répéta Mère Marie de l'Eucharistie, vois-tu, je la donnerais, ma vie, pour avoir la fa-
culte do te Taire comprendre victorieusement quel Compagnon de route presque tangible
Dieu voudrait être pour chacune de ses créatures.
— Au cloître, hélas ! Emmanuelle.
— Non. Non, pour chaque être vivant, dans le monde, dans l'existence la plus normale et la plus humainement occupée.
— Si cette possibilité existait véritablement !...
— Non seulement la possibilité existe d'une Intimité divine et incomparable, mais encore nous n'avons été créés et mis au monde que pour parvenir à cette Familiarité si simple et si haute...
Et comme Lyca, les traits tendus, buvait ces paroles si neuves, que la réserve coutumière de son amie faisait plus décisives, Mère Marie de l'Eucharistie sourit :
— Heureusement, des millions d'êtres Bavent bien tout cela ! — Et ceux qui ont une fois goûté à la saveur de la divine Familiarité n'ont plus aucune faim des autres saveurs... acheva-t-elle gravement. Ils usent dé' la vie normalement et doucement. Mais leur cœur est fixé sans retour. Il n'oscille plus, il ne
tremble plus, parce que Dieu a comblé son vide abominable. Ce vide qui fait déraisonner si étrangement ce pauvre cœur à de certaines heures...
— Jamais tu ne m'as parlé ainsi. Pourquoi ne m'as-tu pas appris tout cela plus tôt, Emmanuelle ! jeta Mlle d'Arvières dans un reproche un peu douloureux.
— Parce que ma Walkyrie ne m'eût pas comprise avant aujourd'hui. Parce que c'est à peine si elle pressent que je dis vrai.
Lyca aspira avec une volupté mélancolique l'haleine du jardin. La nuit proche commençait à y allumer des lucioles intermittentes et prématurées.
— Tu as raison, Emmanuelle, je n'aurais pas compris. Et pourtant ! Combien d'êtres vivent sans Dieu !
— Lesquels?... Et dans quel Bonheur?
Comme si ce mot lui eût ouvert quelque
porte lumineuse, Mlle d'Arvières s'écria :
— Oui. C'est vrai. Dans quel bonheur !... Ah ! je vois clairement le Problème, maintenant, Emmanuelle. Il est net et tragique : Il existe deux catégories d'êtres ici-bas : ceux qui ont du Bonheur, une soif immense,
accablante et désespérée. Et ceux qui se contentent de vivre avec des sensations ou des sagesses. Pour ces derniers, vivre pour vivre peut avoir une signification : celle de leurs appétits ou de leurs résignations. Pour les autres, pour ceux qui s'entêtent à demander à la vie mieux que des sensations, mieux que des sagesses, mieux que des appétits... Il n'y a que Dieu ! Oui, je commence à entrevoir Emmanuelle !...
Puis, avec un frémissement, elle soupira :
— Mais comme II est loin des âmes de mon genre... Comment parvenir à Le rejoindre...
— En prenant les chemins qui mènent à Lui.
— Sais-tu comment se nomme mon Chemin?... Si tu le sais, dis-le moi... Emmanuelle, je t'en prie.
Celle-ci, très nettement, prononça :
— Le dévouement... Lyca. C'est ainsi qu'il s'appelle le chemin que tu cherches. La charité... L'amour des humbles... Le dévouement intelligent, intéressant aussi, qui se pratique au milieu du monde. De ce monde qui a tant besoin d'âmes ailées. De ce monde pour lequel ma Lyca est faite... au moins pour le moment.
Avec cette belle impétuosité généreuse qui lui allait si bien, Lyca s'écria :
— Tu vas me montrer ma route, Emmanuelle ! Tu m'en apprendras bien vite, et sans peur, tous les détours et toutes les pentes ! Je voudrais tant devenir quelque chose d'exquis !...
Une cloche tintait.
Mère Marie de l'Eucharistie se leva. Son merveilleux sourire étincela dans le petit parloir assombri.
— Tout ce qui est exquis mûrit lentement, Lyca... souviens-toi... fit-elle, tandis que ses yeux brillaient un peu trop — car elle ne pleurait jamais.