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la Princesse se jeta d'abord dans une de ces fureurs d'impulsifs devant quoi rien ne reste debout. Elle en voulait à la terre entière. A l'ingrate enfant qui prétendait s'arracher à sa tendresse. A ceux qui soutenaient la jeune fille dans ce dessein. A Lyca qui n'avait pas su l'en détourner. Elle se plaignait de savoir. Et gémissait de n'avoir pas su plus tôt.
Puis survint un grand désespoir où le visage rose et ingénu de la Princesse, ses yeux clairs et son optimisme se noyèrent de pleurs inlassables.
Enfin l'optimisme se redressa...
En elle, la bonne Princesse sentit une saine confusion émerger lentement, comme le parfum tonique des feuillages monte sur la campagne, l'été, quand il a bien plu.
Elle se vit soudain bien misérable devant le bon Dieu... Bien misérable de ne pas savoir consentir gaiement le don royal que le Maître demandait.
Elle qui donnait d'un cœur si large à tous les malheureux, pourquoi ne faisait-elle pas le même accueil au Divin Pauvre qui voulait son trésor?...
Quant à Alictte, elle, enfermée dans son amour, imperméable à tout ce qui n'était pas lui, elle regardait, avec une incompréhension respectueuse et ahurie, cette jeunesse, cette beauté, qui renonçaient à jamais la gloire de devenir la propriété d'un Maurice Balensy.
Le témoin involontaire de tout ceci, Pierre Dorbel, avait eu la foi, jadis, il y avait très longtemps. Mal soignée, mal protégée, la petite fleur était morte.
Dans les racines profondes de la plante, une sève, cependant, demeurait : très faible, très immobile, impossible à soupçonner sous l'amas opaque des platitudes normales de la vie.
Et voici que, pendant ces journées pathétiques où Dorbel se vit retenu au centre d'une tempête de larmes par l'obstination de la Princesse, la sève engourdie se remit très lentement à circuler.
Le sens du Beau aida, sans doute, chez l'écrivain, chez l'artiste, le sens chrétien. Et l'ensemble fit jaillir, à la place de l'ancienne petite fleur morte, une grande corolle étrange et inattendue : l'intuition du Bonheur attaché
à la part, mystérieuse choisie par Emmanuelle de Rycke...
Son premier sursaut apaisé devant cette mort terrestre, Dorbel regarda, stupéfait, renaître en lui l'âme religieuse de son enfance... L'âme qui s'assortissait au cœur confiant et jeune qu'il cachait si soigneusement.
Et pourtant ! L'existence le comblait, lui aussi. Sur presque tous ses jours, une lumière avait brillé. Toute son ambition humaine était accomplie. Et l'effeuillement de la chose fragile qu'avait été son premier et puéril amour, ne pouvait suffire à le rendre ingrat envers le destin.
Il était heureux. On l'enviait. Alors, pourquoi une obscure et profonde partie de luimême s'attendrissait-elle devant l'inconcevable projet d'une jeune fille dévorée de renoncement?...
Il se fit son allié.
Et, au milieu de l'effarement de la Princesse, de la rancune de Lyca, de l'indigence d'Aliette, la sympathie, l'approbation inespérée de l'écrivain, furent si douces à Ml,ede Rycke !...
Sans doute, elle était préparée à tous les étonnements, à toutes les indignations, à toutes les incompréhensions. Elle savait que le monde ne pardonne pas qu'on lui échappe. Elle savait que nos meilleurs amis, s'ils supportent parfois que nous leur préférions quelque chose, n'admettent jamais que ce quelque chose soit Dieu.
L'oncle abbé, confident de son grand secret, avait spécialement armé Emmanuelle contre ce qui l'attendait dans son entourage immédiat.
Mais la rencontre initiale avec la réalité meurtrissait néanmoins la jeune fille, dont les allures décisives voilaient une très délicate faculté de souffrir. Sa gêne, en voyant Pierre Dorbel mêlé brusquement à l'intimité de la villa Reale, se muait en soulagement. Un appui était là, surgi, selon l'usage, du côté où on l'attendait le moins.
Des jours passèrent, accablants et interminables.
Chacun s'enfermait dans l'Idée fixe, avec le souci, toutefois, de s'en cacher par-dessus tout.
Cette Idée fixe était comme une chambre mystérieuse où tout le monde passait son temps, mais que personne n'avouait connaître.
Pourtant l'accoutumance opérait son oeuvre de détente. Les larmes s'étaient taries. Et l'on s'abordait avec des allures dégagées, pour de quelconques entretiens.
On parlait de tout, excepté de ce qui obsédait.
Et, à ce régime, un malaise intolérable écrasait la villa Reale, son jardin en terrasses, et jusqu'à l'horizon d'émail bleu où l'été habitait.
Enfin, l'enfantine et délicieuse Princesse
réagit définitivement et se réveilla. Sa robuste volonté de joie et d'harmonie ressuscita un beau matin plus impérieuse que jamais. Son bon sens fit le reste. Et elle s'objurgua ellemême :
— A quoi lui servait sa Foi? Et où avait-elle la tête de se désoler opiniâtrement parce qu'Emmanuelle avait trouvé sa voie?
Rassérénée par un bain d'humilité où elle conclut à l'égoïsme de sa tendresse, la bonne Princesse s'en fut voir sa filleule, pleura encore dans ses bras et lui promit sa sagesse la plus résignée.
Elles causèrent longtemps. Avec douceur, Emmanuelle se risqua à matérialiser son étonnement d'une telle résistance. ..
Et le cœur léger de la Princesse, ce frêle et charmant cœur d'oiselet qui ne pouvait contenir rien de trop douloureux ni de trop grave, ce cœur humble, aussi, avoua :
— Ma pauvre chérie... Nous que la vie a gâtés... nous sommes presque tous des païens de Sybaris ! Nous sentons, par instant, la fragilité de bien des choses... Et nous ne pouvons pas renoncer à cette fragilité ni supporter que certains, autour de nous, y renoncent...
Souvent, va, ma petite, je rougis de la vanité de mes jours, mais je frémis à l'idée de les bouleverser pour les rendre plus féconds...
— Ne vous calomniez pas, marraine, vous êtes bonne, généreuse, compatissante...
— Oui... A condition que cela cadre avec mon programme de gaieté ou d'intérêt intelligent... Ne dis pas non! Je me juge. J'ai la bonté et la générosité de tous les raffinés lorsqu'ils sont en même temps des enthousiastes. C'est tout... Que veux-tu, c'est la trop grande facilité de vie qui finit par encrasser tous les rouages. Pour résister, il faut un moteur puissant et bien solide... Le mien est un jouet de pacotille !...
Cette confession fondit tout ce qui pouvait rester d'involontaire amertume dans le cœur de Mlle de Rycke.
Elle songea que cette mentalité, à la fois lucide et puérile, était celle de beaucoup... Mais que bien peu gardaient le courage d'une si nette condamnation d'eux-mêmes.
Et quand la pauvre Princesse conclut :
— Hélas ! Emmanuelle, combien d'âmes sentent où serait la vérité... Et qui n'ont pas l'énergie d'ajuster leur existence à cette vérité
parce qu'elle est trop dure et trop austère. Tiens... si je n'avais pas peur de to faire rire, je t'avouerais que, ce qui me terrifie peut-être le plus pour toi, c'est l'adieu à toutes les aises matérielles... Songes-tu aux levers matinaux?... A la lingerie rude?... A la nourriture grossière?... Oh ! Emmanuelle... Et moi qui me croyais si peu enfoncée dans la matière, rien qu'en t'énumérant cela, je frissonne... ...Ma petite !... Es-tu sûre de ne jamais rien regretter?...
Et, tout son enfantillage dans la voix, la Princesse raconta : Écoute, écoute l'histoire d'une fdle de la Charité, la comtesse de Saint- Martial jetée à Saint-Vincent de Paul par un veuvage désolé. A son supérieur qui s'informait de ce qui lui manquait le plus au cloître, elle répondit : « Mon Père, c'est ma pâte d'amandes... » Tu vois... Emmanuelle, tu vois !...
MUe de Rycke rêva un peu et sourit.
Non, décidément, elle n'avait pas très peur de regretter sa pâte d'amandes.
— Alors, vous ne voulez pas?
— Non.
— Pourquoi?
— Parce que je n'aime pas jouer les pisaller.
— Les pis-aller !
Lyca d'Arvières eut un sourire de dédain complexe :
— Vous n'allez pas user vos forces à nier l'évidence par cette chaleur? Emmanuelle entre au couvent et vous ravit, de ce fait, l'espoir d'obtenir d'elle la musique de vos vers. Alors vous vous rabattez sur une collaboration avec moi. Vous voulez que nous fassions une pièce. Vous êtes libre d'être impertinent. Mais moi je le suis, aussi, de vous le dire, grâce à Dieu !
Avec patience Dorbel tenta d'expliquer à Mlle d'Arvières qu'il n'y avait, ici, matière à nul parallèle offensant
On ne compare que des unités de mûme espèce. Un drame lyrique n'est pas une pièce en vers. Les deux présentent leur intérêt, aussi personnel, aussi divers que leur charme, etc., etc.
Au fond de lui, il s'admirait : il trouvait Lyca effroyablement orgueilleuse et si inconsciente de la chance offerte !
En dépit de sa tare de modestie native, Dorbel était trop rompu à sa qualité d'auteur célèbre, aux prérogatives du monsieur qu'on adule et qu'on gâte, pour ne pas estimer exagérées les susceptibilités de cette jeune personne au dilettantisme agressif.
Ils discutèrent. Ils se disputèrent.
Quand elle voulait se donner la peine d'être agaçante, Mlle d'Arvières eût fait sortir de son caractère une statue de porphyre. Flegmatique d'aspect, Pierre Dorbel n'était pas en porphyre. Il s'énerva, sombra dans l'ironie. Elle l'accusa de lui servir les meilleures répliques de ses comédies, celles qui passaient le mieux la rampe.
Et ils se quittèrent dégoûtés l'un de l'autre.
Quelques jours plus tard, en errant à Biella,
où elle était venue seule, pour le plaisir négatif de promener son désœuvrement, la désorientation qui la tenait, Lyca d'Arvières eut subitement la sensation que la seule chose capable de l'arracher à elle-même, c'était de faire toute seule une belle, une solide pièce; de la faire jouer et de goûter au fruit juteux du succès. Elle n'avait pas le ridicule de dire la Gloire.
Depuis longtemps, elle roulait sous son front des thèmes et des symboles.
Mais, incohérent défilé de fantômes, le point d'appui restait à trouver.
Dans la lente rêverie de cette promenade engourdie sur les dalles larges de la petite ville, une ambition, latente jusque-là, se précisa. Cette ambition, qui dormait dans l'esprit excessif et divers de Lyca. s'ouvrit tout à coup comme les fleurs des pays tropicaux qui, nourries dans une terre riche, jaillissent et s'élargissent en une heure.
Au détour d'une rue quelconque, devant l'inattendu d'une singulière « piazzetta », d'une tristesse rare et adorable, l'idée génératrice attendait la promeneuse.
Explique qui voudra ce curieux phéno-
mène qui attache à certains paysages la révélation intime, l'illustration décisive d'un songe, jusque-là brumeux comme une vapeur !...
Pourquoi la nuance d'une heure, l'arôme d'un jour, l'agencement d'une perspective, possèdent-ils la faculté de précipiter au fond de nous, en un bloc définitif, ce qui flottait, jusqu'alors, épars et inconsistant?
Parce que le dégradé du crépuscule, ce soirlà, s'accorde à la tonalité de notre âme. Parce que le vent a l'odeur qu'il faut à nos nerfs. Parce que nos yeux rencontrent exactement les lignes qu'ils cherchent. Parce que le sanglot d'une musique errante est celui que nous attendions, nous voyons, à l'instant, s'organiser divinement, dans le mystère de notre cerveau, les éléments vagues et encombrants dont les remous, jusque-là, nous fatiguaient en vain... Pourquoi?...
Sur la petite place de Biella, parce qu'il y avait deux Palais hautains et délabrés qui se faisaient pendant, et deux autres maisons merveilleusement désolées dans leur crépi jaune passé; parce que dans la ruelle proche, une vieille femme brûlait du café, ce qui com-
muniquait à l'air cette si mélancolique et si caractéristique odeur d'après-midi de petite ville; parce qu'une lumière crue, bleue et rousse, baignait le tout et que de brefs nuages éteignaient, par minutes, le soleil, Lyca trouva le sujet de sa Pièce, de sa chère Pièce. Du beau poème inquiet et brûlant qui allait lui donner tant de joies à écrire.
Tout à fait au coin de la place, elle découvrit un petit café stupéfié, désert et frais. Deux tables, fort vertes et fort propres, attendaient sur le seuil, à côté de deux fusains énormes et luisants.
Sur le tout, la pancarte rafraîchissante : « Grande ».
Lyca s'assit et demanda « un très gros granité ».
Il n'y avait personne.
Et puis, l'opinion universelle lui était légère.
Et elle rêva longtemps, longtemps, en mangeant plusieurs glaces, sous la contemplation lointaine et admirative d'un petit « garçon » de treize ou quatorze ans qui enviait la Signora.
Elle avait laissé son carnet dans l'auto et elle dut demander ce qu'il fallait pour écrire.
Puis, dans la somnolence de la piazzetta, dans l'odeur du café grillé et sous les variations perpétuelles de lumière qui dispensaient aux maisons jaunes et aux palais délabrés un reflet si découragé, la jeune fille eut la joie vive de fixer en schéma large l'ordonnance très nette de son Rêve.
A la dérobée, avec la bienveillance intuitive et déférente de ce peuple qui évalue d'un coup d'ceil le forestière de valeur, de rares passants regardaient la rêveuse si sobrement élégante, qui notait, les yeux un peu vagues, la musique de son âme.
On était à dix jours du mariage d'Aliettt.
Le lendemain amènerait l'oncle Max, Claude, Paul de Ligné et Jacques de Rycke.
L'abbé de Ligné avait très peu de liberté et ne viendrait qu'au dernier moment.
Lyca avait eu la jolie pensée d'inviter la petite Sage. Toujours timide au fond, mais bien apprivoisée à la surface, celle-ci passerait ainsi de bonnes semaines dans le milieu le plus propre à l'épanouir.
Maurice Balensy s'annonçait pour le surlendemain. Et la douce fiancée, émue et rougissante, demandait depuis quinze jours à tous les miroirs si le rose soulignait mieux que le bleu son teint de pêche et ses cheveux moirés !
Mlle de Rycke allait souvent à Biella jouer de l'orgue à l'église, déserte l'après-midi. Le bon curé lui donnait toute permission.
Ce jour-là. elle proposa à Mlle d'Arvières de raccompagner.
A part elle, Lyca sourit à la piazzetta où son poème était né, et dit oui.
Aucun abandon maintenant, n'était plus possible à Mlle d'Arvières. Depuis son court attendrissement tout de suite après la grande confidence, après quelque détente, aussi, lors de l'assaut avec la Princesse, elle s'était reprise et se gardait. Actuellement, elle s'enfermait dans l'ironie, et dans l'amertume.
Lyca souffrait trop de perdre Mlle de Rycke et de la perdre par la propre volonté de celle-ci, pour ne pas éprouver le besoin misérable de la faire souffrir à son tour. Les cœurs excessifs sont toujours à deux doigts de martyriser ce qu'ils aiment.
Avec une âpre curiosité, elle avait espéré que Jacques de Rycke se désolerait du départ de sa sœur, et que la chère cruelle saignerait un peu de ce côté...
Mais le frère d'Emmanuelle la comprenait... Leurs âmes se touchaient par tant de points ! Non, lui ne souffrait pas de la résolution qui allait les séparer matériellement à jamais. Il n'en souffrait pas au sens ordinaire de ce mot
Là
écrasant. Certains attachements habitent plus haut que la Douleur. L'admiration^ qui le possédait devant l'Appel dont Emmanuelle était favorisée ne laissait place à aucun autre sentiment dans cette nature d'une élévation si généreuse.
Pensif, il considérait la force merveilleuse de cet Appel que le monde nie parce qu'il ne sait pas le comprendre, de cet Appel si différent de la conviction pourtant ardente, qui était sienne !...
Appel mystérieux ! Grâce ineffable et gratuite entre toutes ! Faveur royale que le Maître donne à l'un et refuse à l'autre sans que nos courtes vues puissent rien saisir, ni rien expliquer.
Un peu triste, Jacques de Rycke enviait...
L'oncle Max, lui-même, avait écrit à Mlle de Rycke une jolie lettre dans cette note de blague attendrie où il excellait.
Il y comparait son impression à l'ahurissement du pachyderme qui regarde s'envoler un oiseau. Et il traduisait en termes infiniment émus le respect qui le saisissait devant ce chef-d'œuvre : une grande âme !
... La conversation se traînait, intermittente.
On venait de parler de Dorbel.
— Il est très, très bon... fit Emmanuelle d'une voix grave.
— Il serait très, très gobe-mouche en effet, transposa Lyca, s'il n'était un intellectuel. C'est-à-dire un être double dont l'un contrôle l'autre, perpétuellement.
— Tu n'es pas juste, Lyca.
— Mais si, je suis juste. Tu chéris Dorbel maintenant parce qu'il s'attendrit devant la poésie de ton cas. Mais la sympathie de Dorbel, ici, est un phénomène exclusivement littéraire. Il trouve que le cloître te va très bien, voilà tout.
On arrivait. Elles quittèrent l'auto et marchèrent un peu sous les arcades fraîches d'une rue torride.
— Écoute, fit seulement Mlle de Rycke, pendant que je jouerai de l'orgue et que tu entendras la musique que tu aimes le mieux, veux-tu me promettre de demander à Dieu sincèrement, loyalement qu'il te fasse me comprendre? C'est horrible de te sentir isolée de moi par tant de glace...
Nulle réponse. Mlle de Rycke interpréta ce silence comme un acquiescement.
Devant réglise,. dédiée à San Martino, dont
la façade, dorée à trois siècles de soleils, dormait dans une rue morte, entre deux maisons vulgaires et neuves, Mlle d'Arvières s'arrêta :
— Adieu, Emmanuelle. Rendez-vous à l'auto, dans une heure.
— Lyca.
— Emmanuelle.
— Tu n'aimes plus l'orgue?
— Non.
— Tu ne veux pas entrer?
— Non.
— Pourquoi?
— Évite-moi de te le dire.
Un peu pâle dans sa robe de tussor blanc, Mlle de Rycke insista :
— Dis-le, Lyca.
Les yeux durs, la voix sourde, elle avoua :
— Je ne peux pas pardonner à Dieu ce qu'il me prend, Emmanuelle...
Mlle de Rycke ne tenta pas de la retenir.
Elle entra seule dans l'église. Mais le prétexte de l'orgue était vain maintenant. Il n'avait pu attirer la rebelle auprès du médecin miséricordieux dont le dictame guérit les cœurs ulcérés.
Sa déception lui fit sentir plus profondé-
ment que jamais, ce jour-là, quel Don lui était accordé.
Aux pieds de l'Ami auquel elle devait se donner bientôt sans retour, Mlle de Rycke rendit grâce d'être attirée si impérieusement que toutes les choses d'ici-bas ne lui fussent véritablement plus rien.
Sacrifice... Renoncement : ces mots baissaient sans relâche autour d'elle depuis qu'on savait. Et cependant ! Quelle difficulté, pour elle, d'adapter ces mots durs et lourds à la merveilleuse paix, à la quiétude intangible qui habitaient en elle !
Où était le sacrifice?
Où était le renoncement?
Quelle proportion existait entre ce qu'elle laissait et ce qu'elle acquérait?
Agenouillée, très calme, devant Celui dont l'Amour est aux autres amours ce que la lumière est aux ténèbres, elle songeait que bientôt elle aurait le droit bienheureux de consumer ses jours en face de cette inconcevable Prison qu'est le Tabernacle.
Le Tabernacle !
Autour de ce mot gravitait, à son sens, le * christianisme tout entier...
Certes, les miracles de l'Évangile lui étaient chers. Elle croyait à cet Évangile parce que sa raison lui disait que rien n'était plus sage que de choisir cette base à sa vie, parce qu'elle avait examiné un à un, aussi, tous les éléments de solidité de cette base.
Mais, pour croire à l'Évangile il faut examiner, raisonner, vouloir. Il faut adhérer par un acte de Foi — raisonnable évidemment — mais un acte de Foi tout de même, au témoio-nasre auguste du Passé.
Passé tout-puissant. Mais Passé.
Tandis que le Tabernacle... L'Eucharistie... Miracle actuel ! Prodige de chaque jour pour lequel nulle foi n'est, pour ainsi dire, requise, nul crédit de confiance demandé, car ce qu'il importe, ici, ce n'est pas tant de croire que d'expérimenter...
... Dans le silence propice, la genèse de son évolution intime se déroula pour la millième
fois.
Elle se revit, quelques années auparavant, avouant à l'abbé de Ligné ses doutes touchant le miracle eucharistique. L'impossibilité, pour son esprit chercheur et un peu rationaliste, d'admettre cette chose terrible et ineffable : la Présence réelle...
Devant Emmanuelle la belle figure du savant repassa. Elle évoqua les yeux pénétrants qui s'attachaient aux siens. Elle écouta le court dialogue...
— Vous voudriez croire, Emmanuelle?
— Oui. Et je ne peux pas. Je ne peux plus... L'Évangile, le Christianisme... oui. Mais l'Eucharistie... C'est impossible.
— Vous avez pourtant fait, je crois, une candide première communion?
— Oui... Mais c'était mon cœur d'enfant confiant qui vibrait...
— Depuis... Avez-vous communié?
— Bien rarement d'abord. Et après, plus jamais.
— Voulez-vous croire, Emmanuelle? Croire à l'Eucharistie? répétait l'oncle abbé.
— Je voudrais... Et je suis prête à lire ce que vous voudrez.
— Il n'est pas question de livres, ici... Il faut goûter. Il faut expérimenter. L'Eucharistie n'est pas une histoire lointaine, une théorie abstraite. C'est une chose vivante. Un miracle qu'on touche du doigt...
Elle se voyait, silencieuse et incompréhensive.
— Avez-vous confiance en moi, Emmanuelle?
— Oui. Toute confiance.
— ■ Eh bien ! donnez-m'en cette preuve : communiez chaque jour pendant un mois. Et si vous n'avez pas conquis la Foi, vous abandonnerez le catholicisme et toutes les religions pour toujours. Acceptez ce traité.
— Mais je vous redis que je ne crois pas... avait-elle insisté, interdite et froissée
— Cela ne fait rien. Vous seriez heureuse de croire? Vous cherchez la lumière de bonne foi? Cela suffit... « Je ne suis pas venu pour les bien portants, mais pour les malades. » — Allez très simplement recevoir la petite Hostie mystérieuse, après avoir plié votre âme au devoir de la confession. Et dites, non moins simplement, à Notre-Seigneur : « Si vous êtes vraiment ici Seigneur, donnez-moi le don de la Foi. »
— Mais je ne suis ni mystique, ni sentimentale... Je ne sentirai probablement rien de ce qui pourrait émouvoir un autre cœur...
Et dans son respect de convenance pour le rite, elle avait demandé, très mal à l'aise, très étonnée aussi de l'insistance de l'oncle abbé, d'ordinaire si mesuré :
— Non... je vous en prie... Ne m'imposez pas cela...
— Je ne vous impose rien, mon enfant.
Vous m'avouez une maladie : le doute, l'incroyance même. Je vous offre le remède, voilà tout.
— Vraiment, selon vous, c'est le remède... Et, devant l'angoisse de cette question, il
avait affirmé.
— Mais oui, Emmanuelle... Le Remède. Et le seul qui soit définitif parce qu'il entraîne des résultats tangibles, maniables. Des résultats où l'imagination n'a aucune part. Il ne s'agit pas d'être émue, selon votre expression de tout à l'heure. Il s'agit d'expérimenter... Je reviens sans cesse à ce mot parce qu'il répond aux besoins les plus angoissants de notre incrédulité. Nous avons tous besoin d'expérimenter : de constater que, hier faibles devant la vie, nous sommes aujourd'hui forts parce que nous avons communié. Ce n'est pas une émotion passagère que nous recherchons dans cet incompréhensible aliment, mais une Force. Et rien qu'une Force.
— Une Force... Je ne comprends pas...
— Écoutez, quand vous constatez qu'un remède vous a rendu la santé, vous ne corn-
prenez pas toujours? Mais vous éprouvez votre énergie, vous la comparez à votre débilité de jadis. Et cela vous suffit. Le remède est classé efficace... Quand des âmes comme la vôtre, incroyantes mais loyales, se décident à tenter l'expérience qui vous épouvante aujourd'hui... Quand ces âmes passent lentement de leur incrédulité à une conviction si impérieuse qu'elle les jette pour jamais au Christ.. Dites-moi... Que faut-il en conclure, Emmanuelle?...
... Mlle de Rycke refaisait le Divin Chemin...
Quelle reconnaissance avait-elle vouée à l'abbé de Ligné !... Grâce à lui, elle avait vu nettement, d'abord, que le miracle eucharistique enferme réellement en lui la solution de toutes les énigmes. Elle avait éprouvé ensuite,1 qu'à cause de ce miracle, le catholicisme, est forcément mis en dehors de toutes les comparaisons.
— Allez, mon enfant, avait appuyé un jour l'astronome célèbre : aucune religion d'origine humaine n'aurait été assez osée pour inventer notre Eucharistie ! L'Eucharistie reste la marque exclusive du catholicisme... Et c'est la plus haute preuve de la divinité de celui-
ci !... Cette Eucharistie qui crucifie à la fois la raison, les sens, les lois de la Nature ! Qui heurte à plaisir tout ce qu'il y a d'humain dans l'homme ! Qui défend à son cerveau de comprendre, à ses yeux d'entrevoir... Qui permet seulement à son cœur d'aimer... Et qui demeure, depuis vingt siècles, la source des plus purs héroïsmes et des plus incassables énergies... Ma pauvre petite... Si cette chose-là n'était pas divine, elle est tellement antinaturelle qu'elle n'aurait pas subsisté trois jours à Celui qui l'institua !...
... Quelques années avaient passé.
Et Emmanuelle de Rycke, bientôt Religieuse Réparatrice, quittait toutes les joies pour celle de vivre devant le Tabernacle.
Prier pour ceux qui ne prient pas. Expier pour ceux qui offensent. Aimer pour ceux qui ne savent pas où est le Maître...
Lyca et Dorbel se désorientaient mutuellement. Ils ne comprenaient rien l'un à l'autre. Et, selon l'usage, cela les captivait extrêmement.
En réalité ils se ressemblaient : le fond d'eux-mêmes se ressemblait. Mais, sur cette analogie profonde, il y avait toute une patine de dissemblances : imperméables mentalités de l'homme et de la femme, déformations venues de cultures diversement raffinées, etc., etc.
Par moment, ils entrevoyaient des morceaux de leur moi initial qui transparaissaient sous la patine, et cela leur donnait des joies vite éteintes, dont la disparition les déroutait un peu plus.
A la fois vibrants et sceptiques, blasés et susceptibles d'inconcevables naïvetés; même âme restée droite, même cœur demeuré généreux dans l'ambiance la plus propre à les déformer; accablés sous d'identiques flatteries
du sort, ces deux êtres d'une très riche complexité possédaient tout ce qu'il faut pour s'attirer et se meurtrir. — Très évidemment, ils étaient faits pour se comprendre ou se détester.
... On aurait demandé à Mlle d'Arvières si elle se souciait de faire mourir d'amour chacun des hommes intelligents qui l'approchaient, elle eût haussé les épaules avec dégoût.
En effet, dans le bilan des attachements que son dédain éveillait aisément, il n'y avait nulle tache de coquetterie vulgaire. Rien que l'amusement ironique d'une moqueuse qui ne connaît encore l'amour que par ouï-dire, et qui se distrait en regardant voler l'oiseau bleu. Rien, aussi, que l'obscur appétit de conquête qui naît avec la première dent d'une femme, et meurt bien après la dernière d'icelles !
Cela n'empêche pas que, fort habituée à voir ceux qui vivaient dans son intimité frappés d'un mal dont la gravité variait, mais dont la régularité la faisait rire, elle en vînt, un jour, à inspecter Dorbel et son indifférence avec une curiosité sympathique.
De fait, elle lui sut gré tout d'abord d'éviter la rougeole.
Et puis, parce qu'elle s'ennuyait, parce qu'elle aimait le talent de Dorbel, parce que ses vers l'enchantaient et que sa nouvelle manière, celle de ses comédies, la vexait, elle commença à se dire qu'il serait peut-être divertissant d'enchaîner « celui-là »?
Et parce que « celui-là » ne tendait pas du tout le cou à l'attache, elle éprouva subitement la plus violente envie de l'y mettre...
Tant que Dorbel manquerait à son musée, elle n'aurait plus aucune estime d'ellemême.
C'est ainsi que s'éveilla l'intérêt de Lyca.
L'aventure, chez Dorbel, était parallèle.
L'alliciante trouvaille de la Pièce de Dick, engloutie dans les 375, avait allumé la curiosité de l'écrivain. Curiosité de métier : quelle pouvait être Yâme de tels vers?
La réalité souffla sur cette fragile lumière et l'éteignit. Lyca, déconcertante et acerbe, n'enfermait pas le moindre atome de cette grâce féminine, chère au cœur, toujours un peu pompier, du grand Dorbel.
De plus, adulé, habitué, lui aussi, à tous les
succès et à toutes les conquêtes, il toisa, malgré sa modestie instinctive, cette jeune pédante qui ne mettait nul encens devant le maître.
Et comme l'homme le moins orgueilleux est encore infiniment plus orgueilleux que la femme la plus orgueilleuse, il brûla l'étape consacrée par Mlle d'Arvières à la bienveillance.
Elle fut sans retard étiquetée : intolérable et présomptueuse — avec du goût pourtant et de la logique.
Par surcroît, le Dorbel célèbre confia au simple Dorbel quelque chose dans ce sens : «Cette petite tête frisée, cet étroit visage, qui serait laid s'il n'était singulier, méditent ma perte. C'est ce que cache cette Superbe. Nous verrons bien. Il faut que cette impératrice mette les pouces. Et elle les mettra. »
Et le jeu s'engagea.
vin
Paul de Ligné observa :
— L'atmosphère actuelle de la villa Reale me fait penser à ces journées de septembre, orageuses, étranges, savoureuses où la pluie et le soleil alternent. Vous savez, quand ça sent l'averse chaude, les fleurs trop épanouies...
— ... Et l'été superbe qui s'en va... Oui peut-être ! L'averse chaude, c'est ma pauvre petite tante et ses larmes. Les fleurs trop épanouies, ce sont les fiancés. L'enterrement de l'Été, c'est celui d'Emmanuelle...
Tout de suite elle obliqua :
— Ma tante est-elle re consolée? Savezvous?
— Mais oui ! Je viens de la voir aller et venir plus rose que jamais.
Ils sourirent un peu à l'évocation de l'enfantine et touchante désolation de la Princesse.
La réunion familiale avait rouvert tout os les blessures de celle-ci. Elle s'était pourtant bien promis, la pauvre Princesse, de ne pas attrister les joies nuptiales d'Aliette. .Mais l'imprudente volupté de se lamenter en secret dans le cœur de chaque arrivant l'avait trop fort tentée !...
Paul et Lyca étaient assis sur la terrasse d'où l'on voyait tout le pays. Il faisait lourd, gris et tiède. Lyca chérissait ce genre de temps qui la prédisposait à l'indulgence.
Le bonheur de retrouver Mlle d'Arvières enveloppait Paul de Ligné. Il ne parvenait pas à se désoler convenablement du futur départ de Mlle de Rycke qu'il aimait cependant beaucoup. Il faisait de grands efforts pour ne pas étaler une gaieté indécente. Mais c'était bien difficile. L'égoïsme de l'amour l'entourait d'un cercle isolant : tout ce qui n'était pas Lyca glissait sans pénétrer.
Par instant, il chassait comme une mouche la pensée que Mlle d'Arvières, privée de son amie, tomberait dans un désœuvrement sentimental où il verrait peut-être son destin se préciser.
Gaiement il reprit :
— Chaque fois que je retrouve la Princesse, son besoin de joie me ravit à nouveau. Ainsi, tenez, si vous aviez entendu hier, un* de ses dialogues avec M. de Laurois, c'était à encadrer ! On parlait de la décision de Mlle de Rycke...
— ... Oui je vois ça d'ici, coupa Lyca, sèche.
— Oh ! ce n'est pas voir, c'est entendre qu'il faudrait ! appuya le jeune homme avec cette candeur dans la gaffe qui nous possède tous à nos heures. — La Princesse, avec un sérieux à peindre, commença par énumérer tout ce qu'elle aurait sacrifié de gaieté de cœur, au bon Dieu...
— Je connais!... C'est le procédé spécial à ma tante. Celui par lequel elle se désespère et se console automatiquement. Exemple : j'ai perdu ma broche, ma broche d'améthyste. — « Oh ! Lyca quel désastre ! » — Ici, désespoir. Énumération de tout ce qu'il eût été préférable de perdre : « Vois-tu, Lyca, comme je suis malchanceuse, il m'aurait été égal de perdre ma bague d'opale, mes boucles d'oreilles en trèfles, mon rubis rose, même... Ah ! si au moins j'avais perdu mon pen-
dcntif ! ou ma montre plate!... Mais non... précisément ma broche d'améthyste... Un souvenir auquel je tenais comme à mes yeux... Le seul qui soit vraiment irremplaçable ! » — Ici : summum de la désolation. — Puis, lent réveil de l'optimisme... Et liste de tout ce qu'il eût été plus dur, encore, de voir disparaître : « J'ai perdu ma broche chérie... Oui... évidemment... Mais, aussi, j'aurais pu perdre ma rivière. Mon rang de grosses perles, etc., etc., etc. — Conclusion pratique : — « En somme, tout est pour le mieux. Et j'ai encore énormément de chance. »
— Ils rirent :
— C'est absolument ça. Seulement pour M1,e de Rycke, il y a eu des variantes.
Lyca ne se souciait pas de les connaître.
Elle se leva, imprima un rapide mouvement au hamac suspendu à côté d'elle, y jeta un bel angora qui dormait sur ses genoux et soupira :
— Mais puisque je vous dis que je connais !... Mon pauvre Paul, que vous êtes donc peu varié ! Racontez-moi autre chose.
— Je crois que Pierre Dorbel n'est pas
content, confia Paul qui recelait décidément, ce jour-là, des trésors d'opportunité.
Lyca tira la queue de l'angora, très délicatement d'ailleurs, et demanda :
— De quoi se plaint l'homme célèbre?
— Oh ! il ne se plaint de rien. C'est un être peu communicatif, et assez abrupt sous ses abords engageants. Mais quand on parle de vous, il a des amertumes et des silences!...
— Ça, c'est l'histoire de la collaboration.
Paul était secrètement jaloux de l'écrivain. Sa présence à la villa Rcale l'inquiétait. Son instinct d'amoureux, qui lui montrait en Jacques de Rycke un partenaire inoffensif, ne parvenait pas à lui faire considérer Dorbel sous le même jour.
Un froid entre ce dernier et Lyca le ravissait, bien qu'il refusât de s'illusionner sur la valeur de ce symptôme.
— Qu'est-ce que l'histoire de la collaboration?
— Une romance sans paroles. Dorbel m'a proposé de faire une pièce avec lui. Et j'ai décliné.
— Pauvre bête !
— Qu'est-ce qui vous prend?
— C'est ce chat que vous secouez si allègrement. 11 va finir par avoir une syncope.
— Mais non, mais non. Les chats sont comme les hommes. Plus on les secoue, plus ils sont heureux, dogmatisa Lyca paisible.
— Ah ! bien. Alors, vraiment vous avez refusé une chose pareille à Dorbel? A l'auteur de la « Ronde des saisons », de « Gladys », de « L'Ingénue », de... que sais-je !...
— N'est-ce pas que je suis outrecuidante ? Que voulez-vous, j'ai tous les défauts. Remarquez qu'ici je ne plaisante pas du tout. Croyez que je ne suis pas assez sotte pour méconnaître quelle grâce m'était faite. Dorbel est célèbre. Il mérite sa célébrité. Il n'a besoin de personne. Tandis que moi, je ne suis qu'une écolière encore digne du bonnet d'âne : et le nom de cette écolière, porté par celui du cher maître, aurait couru aux quatre coins du monde !
Avec un peu de tristesse, Paul de Ligné songea que jamais il ne posséderait rien de pareil à mettre aux pieds de l'ambitieuse et terrible Lyca.
— Alors... avoua-t-il avec une hésitation,
je ne vois pas très bien pourquoi vous refusâtes, Princesse Lointaine?
— Pour ne pas être le radeau sauveur.
Mlle d'Arvières expliqua le premier projet de Dorbel, son envie de drame lyrique avec Emmanuelle.
Et Paul apporta toute l'énergie désirable à déclarer que la dignité interdisait en effet, ici, l'acceptation.
Ils discoururent sur ce thème à perdre haleine.
Tous deux ignoraient cependant un détail.
Dorbel était, évidemment, venu à la villa Reale dans le but d'obtenir de Mlle de Rycke la musique de ses vers.
Mais pourquoi cette envie subite de procréer un chef-d'œuvre avec Mlle de Rycke précisément, dont, mélomane incompétent, il n'appréciait le talent qu'en tant que puissance émotive?...
Très simplement parce que travailler avec Emmanuelle, c'était se rapprocher de Lyca.
Lyca, petite tête frisée aux reflets mordorés. Visage étroit qui serait laid s'il n'était singulier.
Les détails sont ioul ici-bas !
— Paul, dcmanda-t-elle, vous êtes toujours très bien avec Malvau, le directeur de la Porte Saint-Maclou?
— Très, très bien.
— Il ferait vraiment quelque chose pour vous être agréable?
— Je suis sûr qu'il ferait n'importe quoi.
— Oh ! Alors, écoutez, mon petit Paul, je vais vous confier un secret...
Jamais encore Lyca ne l'avait nommé mon petit Paul. Jamais non plus elle ne lui avait confié le moindre secret.
Mais sans hâte apparente il demanda :
— Voyons ce secret...
— Avant tout, jurez-moi que vous réussirez.
— A quoi?
— A réaliser ce que je veux.
— Voyons !... Je ne peux pas jurer de réussir. Mais seulement de tout faire pour réussir !...
— MonDieu îqueleshommessontergoteurs !
Quand on fait tout ce qu'il faut pour réussir, on réussit. Ou alors on est un imbécile.
— C'est à faire trembler. Enfin, tant pis.
je jure de réussir. — Vous plaît-il de me dire à quoi?
— A me faire prendre par Malvau une pièce pour la Porte Saint-Maclou.
Paul adorait Mlle d'Arvières. Il la jugeait par conséquent susceptible d'avoir du génie si elle le voulait. La prétention, loin de lui sembler exorbitante, le soulagea.
Assise sur le bord du hamac, ses pieds croisés devant elle dans une attitude sage et inhabituelle, elle attendait que ce qu'elle prenait pour de la stupéfaction fût calmé.
Et lui oubliait de répondre, parce qu'il regardait les yeux gris, d'ordinaire si moqueurs, devenir câlins comme ceux de l'angora lorsqu'il espérait une friandise.
— Je suis sûr que vous ferez une très belle pièce et que toute ma stratégie sera inutile !... affirma-t-il enfin.
La vérité de cette admiration toucha Lyca.
— Vous êtes gentil, Paul. Très, très gentil. Et elle lui tendit sa main pour le remercier.
Paul la serra un peu et allait la baiser.
— Gaie ! fit-elle en la reprenant. Elle n'est pas propre. Il y a une heure que Nietzsche la ratisse de sa langue râpeuse.
— Ah ! il s'appelle Nietzsche...
— Oui. C'est absolument rococo Mai
lui va si bien à ce gros Sur-chat, bouffi d'orgueil, féroce d'égoïsme et un peu maboul ! — Alors c'est dit? Je peux compter sur vous?
— Je suis votre féal.
— Et puis vous savez, finit-elle, je sais ce ce qu'il retourne de la cuisine théâtrale aujourd'hui : donc l'obscure débutante subventionnera, comme c'est l'usage, l'imprésario forcément timide ! La mise en scène de ma Pièce sera compliquée et, depuis notre grand procès, je suis d'attaque !... Ce détail facilitera votre mission. Ce que je veux, c'est être jouée, livrer la bataille et voir si je suis, ou non, quelque chose — ou quelqu'un, comme vous voudrez !
— J'entends. Être jouée... Et jouée sans Dorbel !
— ... Et jouée sans Dorbel... redit-elle, écho aux résonances sibyllines.
Personne ne pouvait voir ensemble Maurice Balensy et Aliette sans dire « quel beau couple ! »
Le mot indispensable courait devant eux de bouche en bouche.
Grands tous deux, leur perfection physique se complétait classiquement. Les cheveux noirs de Maurice étaient destinés à rehausser l'or qui nimbait le front d'Aliette, tout comme la stature de jeune dieu pour s'appareiller à la taille de roseau. Le teint transparent n'était jamais plus rose qu'à côté du visage ambré : les yeux de bleuets prenaient tout leur éclat, seulement lorsqu'ils reflétaient l'ardent regard qui les cherchait.
Ce « beau couple », au demeurant, méritait toutes les sympathies.
Aucun élément vulgaire ne gâtait ce joli mariage. Nulle préoccupation ambitieuse ou intéressée. L'amour restait le seul parrain de
cette union. Amour sans heurts, à qui tout avait souri et que nulle péripétie n'avait traversé. Félicité prévue et rassurante dont la bourgeoise sécurité excitait la verve de Mlle d'Arvicres. Mais amour de très belle qualité, cependant, fait du don absolu de deux cœurs simples et intacts. Félicité saine et solide que bien des sceptiques enviaient.
D'ailleurs, Lyca elle-même, maintenant, mettait de côté ses sarcasmes.
Pensive, elle enregistrait ce qu'elle avait sous les yeux à tout instant depuis l'arrivée de Maurice.
Une sorte de crainte inattendue et vaguement attendrie la tenait devant ce feu sacré et mystérieux qui consumait l'enfantillage brillant d'Aliette, et transformait la jolie et quelconque jeune fille en une amoureuse recueillie, tout en communiquant à sa grâce je ne sais quelle gravité émouvante et nouvelle.
Mlle d'Arvières ne raillait plus les fiancés.
Quand ils se promenaient lentement côte à côte dans une allée, ou qu'ils s'isolaient dans l'angle d'une pièce pour causer à demi-voix ou regarder mourir le jour, elle les examinait
avec cette indulgence apitoyée qu'on a pour les malades atteints de la fièvre qu'on redoute de contracter, soi-même, le lendemain...
Et lorsqu'elle causait seule à seule avec Aliette, elle lui témoignait une amabilité si neuve, que la fiancée ne résistait pas à la joie de broder, une fois de plus, le canevas merveilleux.
Et c'étaient des dialogues imprévus.
Ce soir-là, Aliette finissait de s'habiller pour le dîner. On était à l'avant-veille des noces.
Toute droite devant la grande glace, la femme de chambre sortie, elle se complaisait dans l'image ravissante qui était ellemême.
Lyca, assise sur le tapis, ses deux mains serrant ses genoux, sa joue gauche appuyée sur eux, admirait très sincèrement.
— Tu es jolie, jolie, jolie, Aliette. Cette robe de mousseline de soie d'un ton si nacré dans le rose est un rêve. Tu es la fée de ce rêve-là...
— Comme je suis contente !... fit ardemment Aliette sans quitter la glace.
— Tu dis cela si gravement, petite Ma-
dame ! N'es-tu pas saturée de ce genre de joie?
— Non. Cette joie-ci est toute neuve : c'est celle d'être jolie pour Maurice.
La banalité des mots était revêtue d'une ferveur qui les faisait touchants : cette même ferveur qui transfigurait Aliette depuis qu'elle aimait.
— Alors Aliette... demanda Lyca avec précaution... Tu connais vraiment le Bonheur... le Bonheur parfait...
Nulle ironie. Le ton était loyalement craintif.
Avec une assurance un peu tremblante, car, même aux instants les plus radieux, il est effrayant de parler de Bonheur, Aliette affirma :
— Oui... Quand je serai la femme de Maurice, quand je serai bien sûre que plus rien au monde n'empêchera ce jour de se lever... Oui... je connaîtrai le Bonheur, le Bonheur parfait... Maintenant, vois-tu, je ne peux pas être tout à fait heureuse : j'ai trop peur de mourir avant après-demain...
Une curiosité passionnée élargit les prunelles grises... Lyca regardait Aliette... Aliette
si normale et si optimiste, à qui l'amour apprenait l'angoisse vaine et la déraisonnable terreur...
Elle eut envie de la rassurer tout de suite. Et elle dit avec une tendresse inaccoutumée :
— Non, ma petite chérie, ne crains rien. Tous les après-demains arrivent, et l'on meurt très rarement avant.
Mais elle ajouta lentement :
— Et quand tu seras la femme de Maurice, quand le destin aura mis dans tes mains le Bonheur... est-ce que là, vraiment, à ce moment tu n'auras pas peur?... Beaucoup plus peur encore?...
— Peur de quoi. Lyca?
— Je ne sais pas... fit Mlle d'Arvières avec une petite appréhension dans ses yeux -vivants. Peur que ce Bonheur miraculeux s'abîme dans tes doigts... Peur de le casser... Peur surtout qu'il ne soit pas aussi beau de près que de loin... avoua-t-elle avec un regret d'assombrir sa sœur en ce jour lumineux.
Mais Aliette ne pouvait pas être assombrie.
Elle quitta la glace, se retourna vers Lyca, petite chose souple à ses pieds. Une certitude triomphante cette fois, dans quoi dor-
mail de la pitié pour cette incompréhension, lui fit jeter en souriant :
— Mon Bonheur, mais il ne pourra ni se casser, ni s'abîmer, ni s'amoindrir ! Sa réalité fera pâlir toutes les apparences ! Si l'espérer est si beau... l'atteindre que sera-ce? Mon Bonheur!... Mais ce sera l'amour... Et cela dit tout. Tu verras un jour... Lyca.
Devant cette foi, Lyca se tut.
Elle ne voulait pas être le « fils de chien » qui blasphème devant Allah.
... Mlle d'Arvières avait retrouvé la petite Sage avec un plaisir très réel. Elle s'attachait à cette nature délicate et profonde, recouverte de timidité et d'incompétence mondaine, comme une fraise des bois, de mousse moisie.
Les jours nuptiaux passés, quand on pleurerait en famille la fuite des jeunes époux, Lyca comptait cultiver la petite Sage et s'en servir, aussi, comme d'un paravent pour se garder de toute intimité avec Emmanuelle...
Emmanuelle, si près de partir, elle aussi...
Est-ce que leur amitié allait mourir ainsi, tuée par ce malentendu écrasant, par cette déception aiguë?
— Emmanuelle... Emmanuelle... Moi qui
t'aimais tant ! sanglotait parfois Mlle d'Arvières, le soir, à l'heure où, jadis, elle allait causer indéfiniment dans la chambre de son amie.
Mais bientôt, Fâme altière se ressaisissait. L'orgueil, qui était la grande force et la grande faiblesse de Lyca, criait :
— Emmanuelle me quitte... Elle ne m'aime pas. On n'aime pas ceux qu'on quitte !
Et l'excessive, l'outrancière qui ne savait rien faire à demi, l'injuste qui ne voulait pas desserrer son bandeau, la mauvaise et triste Lyca se murait un peu plus strictement dans la cuirasse sombre de sa rancune.
Une fois, elle songea brusquement :
— Aurais-je laissé Emmanuelle, moi, si jamais j'avais déliré au point de penser à me marier???
Rageuse, elle chassa l'impertinence sans y répondre...
L'agitation d'une veille de mariage régnait sur la villa Reale.
Emplie depuis deux jours jusqu'au faîte, la vieille grande maison majestueuse bruissnit.
La Princesse avait été créée et mise au monde pour recevoir. Ce qui donne la fièvre aux autres la rafraîchissait. Le bien-être attaché pour chacun de nous à l'épanouissement de son aptitude dominante possédait la tante de Lyca quand elle devait présider aux distractions d'un peuple d'invités.
Dans un coin trop ombreux et un peu humide du jardin encore désert, près d'un bassin d'eau verte, et si immobile qu'on l'eût dit morte sans sa netteté, Mllc d'Arvières s'était réfugiée.
Elle voulait échapper pour quelques heures à la gaieté et aux échos de toilette.
Demain, ce serait le mariage religieux dans
la chapelle de la villa. Et ce soir, déjà, le mariage civil à Biella.
Le matin était bleu et brûlant. Mais, près de la fontaine assoupie il faisait presque froid.
Lyca rêvait. Elle était triste et malheureuse comme chaque fois qu'elle voyait sa solitude gâtée par la tache d'huile des indifférents. Elle supputait avec désolation qu'avant huit jours la paix ne serait pas possible.
D'ordinaire, les invités appelés à séjourner à Cap-Sauvage ou à la villa Reale étaient des intellectuels, — des êtres parfois très quelconques, mais pour qui, du moins, la solitude intermittente restait un besoin : chacun avait, de sauvegarder la sienne, un égal souci. Tandis que la foule actuelle vivait exclusivement pour « se réunir », « se distraire », flirter et changer de robe quatre fois par jour. — Toutes choses incompatibles avec Mlle d'Arvières.
L'agacement venu de cette foule n'était pas le seul-%qui la tînt.
Il lui était insupportable de se sentir dans son tort vis-à-vis de Jacques de Rycke...
La veille au soir, il lui avait doucement reproche la peine faite à Emmanuelle, et que
son affection attentive venait de percer.. Alors, elle s'était emportée. Elle avait prononcé des mots durs et injustes...
Jacques de Rycke n'avait rien répondu.
Mais ses yeux s'étaient détournés. Il avait revêtu ce qu'elle appelait sa figure lointaine de sloughi déçu...
Et la fierté seule empêcha l'agressive d'adresser au délicieux ami de plates excuses.
Pas très loin du coin de terrasse où Lyca faisait du mal à l'âme charmante qu'elle aimait, la petite Sage lisait.
Et tout à coup, Mlle d'Arvières revit, fixés sur elle et sur Jacques, les doux yeux tristes derrière leur péjoratif lorgnon.
Pourquoi la petite agrégée avait-elle cette expression de reproche incertain? Où vagabondait-elle, au lieu de lire?
Lyca rêvait toujours :
...Et l'oncle^ abbé, comme il avait été odieux, à peine arrivé... Quelle figure décourageante pour accueillir ses ironies touchant Emmanuelle... Quel refus de comprendre Lyca... Quelle sévérité pour lui reprocher, lui aussi ! de torturer Mlle de Rycke... Où était l'indulgent sourire de l'oncle abbé?
... Et tous ces gens stupides qui commen-
Paient la nouvelle inouïe, que la Princesse n'avait pas eu le courage de taire à tous !... Commentaires qui se chiffraient par des nonsens et par des pauvretés :
La comtesse Marazzani « qui ne comprenait pas la coupable inaction des religieuses contemplatives »... Elle qui n'employait jamais ses dix doigts qu'à soigner son teint ou ses cheveux !...
Et les mous égoïsmes qui décrétaient qu'entrer en religion c'était, en somme, « frustrer l'humanité de ses forces vives » !...
Et les pince-sans-rire qui invoquaient « les droits de la société sur l'individu » !...
Et les veules Chrétiens effarés qui soupiraient le reproche de Judas... « Tant de parfum perdu, qui aurait pu être vendu. » — « Tant de vie glorieuse dont le monde aurait pu profiter... Et qui ne servira qu'à Dieu... qu'à Le réjouir et L'embaumer... »
Comme si Dieu ne possédait pas le droit d'avoir des fleurs dans Son Parterre !
Et toutes les sensualités offensées par ce renoncement. Toutes les ambitions meurtries par ce détachement. Tous les vulgaires entendements maltraités par cette Flamme...
Concert misérable et discordant.
Par éclairs, le bon sens indéracinable de Lyca fut plus fort que sa colère contre Emmanuelle. Avec sa fougue la plus cinglante, elle batailla parfois. Et, lorsqu'elle s'enquitpar exemple, auprès de la belle Marazzani, « des travaux absorbants qui dévoraient ses jours», l'impertinence fut si claire qu'une mortelle ennemie lui naquit là pour toujours.
— Oncle Max !...
Tiré de son journal, M. de Laurois vint vers la fontaine et découvrit sa nièce.
Assise sur la margelle, elle trempait ses mains dans le cristal vert pour saisir de petits têtards, d'ailleurs propres et sympathiques.
— Oh! Lyca... Ta robe si blanche, si brodée, si repassée...
— Vous avez l'âme d'une nurse, oncle Max.
— C'est extrêmement possible, Lyca.
— Oh ! que c'est reposant de vous retrouver, oncle Max ! De retrouver votre voix calme et votre air immuable.
— J'ai donc l'air immuable. Je suis bien content. Je suis sûr que cela doit fort bien m'aller. Surtout, sur mon âme de nurse.
— Oui... enfin. Vous êtes calmant, détendant.
— Je t'en prie, Lyca, n'en jette plus. Songe que je souhaiterais tellement t'en dire autant...
— Qu'est-ce qu'il y a? Que cache cette ironie? Vous ne me trouvez plus à votre goût?
— C'est-à-dire que tu es à mon goût, et plus encore !... Mon goût qui réprouve l'immuable I
Lyca soupira et captura deux têtards qu'elle maintint amoureusement dans sa main à demi pleine d'eau.
— Regardez, sont-ils jolis ? Voyez combien de gens leur ressemblent. Ce sont vraiment des types d'humanité.
— Je t'en conjure, Lyca, dépose ces batraciens ailleurs que sur ta robe. Et daigne causer sans têtards à la clef.
— Vous avez raison, fit-elle en rendant à l'eau les. types d'humanité. Quand je pense que je suis là, à pêcher de révoltantes bestioles, moi... moi... — Voyez-vous, je me demande quel être hybride je peux bien être?
— Toi... Toi?... Développe, enfant.
— Moi... Moi... qui ai le cœur malade. Le cerveau pesant. Et les nerfs...
— ... En pelote... Lyca. Dis comme ta tante : les nerfs en pelote. C'est si graphique comme image.
Lyca sécha ses doigts dans le vague ustensile à claire-voie qu'elle nommait son mouchoir. Puis elle considéra M. de Laurois avec une sympathie absolue.
— Vous êtes encore plus hybride que moi, oncle Max, affirma-t-elle. C'est pour cela que je vous aime tant. Vous dites des choses adorables et stupides dans les moments les plus graves... C'est exquis, voyez-vous.
— Tu me flattes, Lyca. Je n'ai rien émis de stupide, et l'instant n'a rien de grave non plus. Comme tu dramatises ce matin... Au fait, en parlant de drames, explique-moi l'histoire de celui de Dorbel. Il m'a esquissé tes rebuffades. Où en es-tu, au juste, avec lui?
Docile, Mlle d'Arvières recommença le récit fait à Paul de Ligné.
Mais M. de Laurois n'avait pas, pour l'inciter à l'approbation, les mêmes motifs quo le jeune homme.
Net, il conclut :
— Lyca, mon petit, c'est la gaffe. La belle gaffe.
Cette fois, le calme de son oncle n'eut pas le* moindre pouvoir sur Lyca.
Avec une impétuosité volubile, el-le entreprit la démonstration de la supériorité du nouveau projet.
Appuyé à un arbre, son interlocuteur l'écouta avec une application silencieuse, et entendit sans impatience tout le discours. Par instants, même, il dodelina de la tête pour marquer qu'il goûtait la saveur de l'argumentation.
Puis, quand la jeune fille leva vers lui une bouche enfin muette, il réédita sereinement ces mots définitifs :
— La gaffe, mon petit. La gigantesque gaffe.
Sommé de s'expliquer, il poursuivit :
— Tu commets de très bons vers. Des vers très solides et très somptueux à la fois. Mais tu n'as jamais fait de théâtre. Tu n'as pas de métier. Marchant à l'ombre de Dorbel, c'était l'occasion rare d'apprendre les ficelles de ce métier. Tandis que, seule, tu vas te lancer dans une folle et sotte aventure. Elle te coû-
tera cent mille francs. C'est le tarif quand on n'est ni juif, ni ministre. — Tu aurais beaucoup de fondants au marasquin pour le même prix, enfant... songes-v.
Ils discutèrent.
M. de Laurois avait raison.
Elle le sentait.
Fâchée, elle se rejeta vers ses têtards...
— Dorbel... Par ici... appela l'oncle Max, qui était un fourbe et qui avait machiné ce guet-apens.
— Ne faites pas cette chose ridicule, cria Lyca en se retournant rouge, et la main reformée sur une jolie et très petite grenouille verte.
Mais Dorbel, qui fumait hypocritement dans une allée voisine, traversait le sous-bois et venait.
— Quelle chose ridicule? demanda-t-il seulement.
Mlle d'Arvières estimait qu'elle avait dépassé l'âge de l'ingénuité et de la rougeur. Elle dit brusquement :
— Raccommoder votre projet de collaboration. Me faire jouer à moi, les pis-aller, comme je vous l'ai déjà dit. Et vous
encombrer, vous, d'une débutante à piloter vers la gloire. Vous voyez ça d'ici : « le Remorqueur et le Chaland! » Fable.
Dorbel sourit vaguement et ne répondit pas.
— ■ Et ta grenouille, Lyca?
S'informa tendrement l'oncle Max, qui estimait cette phrase judicieuse et pleine d'à-propos.
Dans sa prison tiède la grenouille s'agitait. Sa petite 'poitrine effarée battait contre la paume de Lyca. A l'entrée de sa main on apercevait des yeux saillants, noirs et fixes comme des têtes d'épingles en jais.
Mlle d'Arvicres eut pitié. Elle posa sur la margelle la rainette ahurie. Un instant, celleci goûta l'incompréhensible joie d'être délivrée. Puis un « ploc » prudent. Et dans l'eau transparente, la vision d'une petite silhouette qui fuyait vers la profondeur.
Une main dans la fontaine, Mlle d'Arvières, les cils à demi clos, regardait Dorbel d'un air détestable et agressif.
Était-ce l'Italie, ou bien le pantalon de flanelle blanche et le veston bleu marine des villégiatures, qui octroyaient à l'Ennemi cette allure jeune, allégée et conquérante?
Elle était secrètement vexée de le voir si grand à côté d'elle toute petite. Assise ainsi, sur cette margelle basse, elle ressemblait à une esclave aux pieds de son seigneur.
Intolérable sensation.
Elle allait se lever, car Dorbel aggravait ses torts par un silence entêté, souligné d'une expression très nouvelle de triomphe ambigu.
Paisible, l'oncle Max prononça, comme s'il se fût agi de la conclusion indubitable d'un combat animé :
— Eh bien ! alors, n'est-ce pas, c'est entendu.
Avec un naturel stupéfiant, Dorbel appuya :
— Puisque Mlle d'Arvières y consent, c'est entendu !
Lyca eut envie de crier :
— Mais je n'ai consenti à rien. Vous bluffez outrageusement, tous les deux !
Pourquoi se contonta-t-elle de sourire en mordant sa lèvre, et soupira-t-elle lentement :
— Je suis si bonne !...
Les après-demains arrivent tous. Aliette et Maurice Balensy étaient mariés et partis depuis plusieurs jours.
La solitude est l'instinct du bonheur comme des larmes.
Deux mois de retraite semblaient insuffisants aux jeunes époux pour y ensevelir le trésor de leur amour. Et tout de suite après la trêve classique, ils se félicitaient de l'obligation de rejoindre le poste lointain de Maurice, attaché à l'Ambassade de France à Constantinople.
. Inconsciemment, les amoureux avaient étalé leur joie de cet exil. Un piment pour leur passion était dans cet arrachement total. Et ils le poétisaient avec intempérance.
— Malgré mon chagrin de me séparer d'Alictte, je ne peux pas pleurer son départ, elle est si heureuse !... redisait la bonne Princesse. — Amour !... Jeunesse !... O déli-
cieuses et belles choses... Deux êtres faits pour se comprendre et s'adorer éternellement. O Harmonie vivante !...
— Un cœur toujours en ébullition, des illusions de plus en plus roses : O phénomènes admirables!... paraphrasait l'oncle Max en sourdine.
Allégée de tous les importuns, la villa Reale redevenait habitable.
L'intimité renaissait. Sans l'ombre du prochain départ d'Emmanuelle, l'atmosphère eût été divine. On était entre soi. L'oncle abbé se décidait à rester un mois, à condition que l'on respectât strictement ses heures de travail. La Princesse avait arrangé dans sa tête que Dorbel ne partirait pas de si tôt, puisque Lyca doublait Emmanuelle dans l'association de travail. Mais l'intéressé ne se prononçait point.
La petite Sage et Jacques de Rycke causaient beaucoup depuis le jour du mariage, où Jacques avait été le cavalier de Mlle Josette Sage.
Quant à Paul de Ligné, il avait mal pris la volte de l'inconstante Lyca. Si mal, qu'il avait imparfaitement celé l'amère satisfac-
tion apportée par un rappel de Tercier. Obligé de rallier subitement Paris, il était parti volontiers, quoique navré de laisser Lyca en commerce suivi avec Dorbel. En effet, amoureux, Paul de Ligné restait bizarrement clairvoyant. Il abhorrait le ridicule. Il ne voulait pas être le Monsieur qui regarde brûler le feu. Ni celui qui se consume en silence. Très volontaire et assez raisonneur, il avait conclu ce marché avec lui-même : Ou Lyca l'aimerait, ou il guérirait. Le jour où il perdrait l'espoir par une de ces évidences qui éclairent ceux qui veulent voir, ce jour-là il se ferait son propre médecin. Et il commencerait une thérapeutique telle, que rien, en son cœur, n'y résisterait.
Telle était l'énergie, ou la candeur, de Paul de Ligné.
En somme, les apartés sévissaient.
Jacques de Rycke faisait de l'apologétique avec la petite Sage.
Dans de décisifs entretiens, l'oncle abbé arrêtait avec Emmanuelle les derniers détails de liquidation de sa vie d'ici-bas.
Lyca et Dorbel commençaient à travailler. C'est-à-dire à heurter leurs vues et leurs conceptions.
Sur toul cela, la paresse sereine de M. de Laurois, la flamme de la Princesse que la peinture reprenait toute. Et l'indifférence gaie de Claude submergé par les cartes et les itinéraires.
Actuellement, travailler pour Mlle d'Arvières et Dorbel, c'était s'établir à proximité d'un piano. D'une réserve de bonbons compliqués dont le choix, à Turin, était la gloire de la Princesse. Et d'un flacon qui contenait le parfum chéri de Lyca. La triple magie de la Musique, de la Saveur et de l'Arôme ouvrait, chez cette sybarite, les portes du Rêve et de l'Idée.
Pour Dorbel, c'était du café glacé et des cigarettes turques.
Nietzsche était presque toujours de la fête.
Les premières séances furent orageuses.
Chacun se gardait.
Après l'épisode de la Fontaine, Lyca, qui possédait quelque psychologie, avait philosophé sur l'inattendu de l'aventure.
Son premier soin, jadis, eût été de confesser M. de Laurois. Mais cette fois, elle jugula son envie de savoir quelle part revenait à chacun dans cette machination. De plus, elle
s'employa à dérouter l'oncle Max en feignant l'oubli le plus grandiose.
En réalité, elle se demandait sans trêve : « Dorbel s'engluerait-il ? Que cache cette obstination à souhaiter me voir escalader les cimes en sa compagnie? »
Et de ne pouvoir le démêler achevait de la piquer au jeu.
L'amusement promis par ce commerce intellectuel devenait si précis, que Mlle d'Arvières oubliait de se mépriser pour avoir immolé la fierté de son libre travail à la certitude du succès.
— Comme vous devenez coquette, petite Mademoiselle ! Ne rougissez pas. Ce n'est pas un crime. C'est une qualité de plus. Seulement, si Mlle Docte vous voyait !
Toutes deux rirent.
Entrant dans la bibliothèque où Mlle Sage lisait, Lyca venait de saisir, tout à coup, la transformation opérée depuis quelques mois.
Mlle Sage ne se coiffait plus en nid de merles. Des bandeaux ondulés séparaient ses cheveux noirs qu'un beau chignon correct réunissait et ne comprimait plus durement.
Une robe simple, mais très habile, modelait la silhouette : ainsi présentée, celle-ci apparaissait souple et non plus grêle. — Mlle Sage fleurait, très discrètement, mais très évidemment, la fougère royale. Elle avait des bas à jours, des souliers mignons et ses pieds, menus et jolis, ne se cachaient plus.
Son lorgnon lui-même, en or maintenant et si léger, prenait, sur le petit nez moins aisément baissé, des allures d'ornement.
— Comme vous embellissez ! Jacques de Rycke dit que votre teint ambré et votre profd mystique font de vous une rare petite médaille. C'est vrai...
— Je ne savais pas M. de Rycke numismate à ce point-là... fit Mlle Sage, avec un sourire de petite fille modèle qui revient de la distribution des prix.
Lyca cherchait maintenant des livres :
— Oh ! vous ne connaissez pas encore le quart des qualités de Jacques.
Et elle se mit à célébrer l'ami d'enfance. Un obscur besoin de réparation la tenait. La paix était faite entre eux depuis longtemps pourtant.
Elle finit :
— J'aime tant Jacques. C'est mon ami.
La petite Sage l'écouta sans mot dire. Puis
elle eut une exclamation :
— Que vous êtes gâtée !...
Lyca quitta les rayons et se retourna pour demander :
— Pourquoi gâtée?
— Gâtée... Oui gâtée... d'avoir des amis pareils, répéta la petite Sage avec une soudaine animation. Gâtée d'être entourée de cœurs exquis, vibrants, élevés, qui vivent tous au-dessus des petitesses et des mesquineries de pensées... Appréciez bien votre bonheur... Croyez-moi.
Un peu émue par ce ton inhabituel, Mlle d'Arvières assura :
— Oui, je tâche !
Et puis, tout de suite, la plaie faite par Emmanuelle, ou par sa propre intransigeance : elle ne savait plus au juste deptiis que Jacques avait tenté de lui matérialiser tant de choses !... Cette plaie se rouvrit. Elle eut si mal qu'elle demanda toute pâle :
— Vous n'avez pas d'amis... Mademoiselle Josette?
— Non, pas d'amis du tout.
— Eh bien ! vous avez de la chance, allez ! Si vous saviez ce que c'est que d'en avoir... Et de les perdre...
Fâchée d'avoir laissé voir, si peu que ce fût, sa misère intime, Mlle d'Arvières se remit à bouleverser les reliures rares et les tomes précieux.
La timidité de la petite Sage la liait an silence.
En dépit de la façade qui parait le désastre, elle avait bien pressenti qu'un changement douloureux modifiait tout entre Mlle de Rycke et Lyca. Mais elle ne voulait rien voir. Et sa délicatesse lui disait que M,le d'Arvières lui savait gré, ici même, de sa muette discrétion.
Enfin Lyca s'enquit :
— Et au lycée? Et dans votre vie de toute jeune fille n'avez-vous pas trouvé d'affections?
• — Au lycée j'ai des collègues, les unes aimables, les autres... lointaines. Dans ma vie de toute jeune fille !... Ah ! si vous saviez ce qu'elle a été ma vie de jeune fille...
Une amertume durcit le doux visage.
Lyca avait reçu le don divin de la bonté. De. la bonté intuitive.
— Mademoiselle Josette... Je vous aime bien... bien... fit-elle en laissant ses livres et en venant s'agenouiller en mioche sur ses talons, devant M1,e Sage.
Cela signifiait clairement :
— Dites-moi ce qu'a été votre vie de jeune fille. Moi je n'ose pas vous le demander.
Et pourtant je voudrais essayer de vous consoler.
Un attendrissement balaya l'expression dure. A Lyca assise sur ses talons, il ferait bon répondre :
— J'étais toute seule, commença la voix ralentie. Je n'avais plus ni père, ni mère depuis toute petite.
— Moi non plus... fit Lyca étourdiment. Un sourire triste, et Mlle Sage avoua.
— ... Moi je n'avais ni frère. Ni sœur. Ni tante. Ni facilités de vie. Ni rien...
— Je suis stupide... C'est vrai... — Qui vous a élevée, alors, dites, petite chérie?
— Personne. — Une parente éloignée, la femme de mon tuteur, m'a mise chez une bonne paysanne à la campagne. Et la même parente m'a prise ensuite dans le petit pensionnat qu'elle tenait. J'ai rempli l'office de surveillante dès que j'ai été capable de faire réciter des leçons.
— Quel âge aviez-vous?...
— Un peu plus de quinze ans...
Et MUe Sage regarda droit devant elle l'enchantement du décor paisible et somptueux. A ccté, elle revit son enfance solitaire, ses
quinze ans désolés, écrasés par l'exigence de celle qui représentait l'unique vestige familiai... La pension misérable où elle usait sa voix à diriger une bande de fillettes mal élevées, et ses forces physiques à suppléer l'unique femme de ménage... Elle revit son effroyable solitude morale dans la petite ville somnolente. Ses découragements le soir, lorsque, rentrée dans sa pauvre chambre, elle entendait encore à travers la cloison les récriminations vulgaires d'une mégère inlassable... Elle se revit pleurant, un soir de juin dont la splendeur trop lourde à porter la désespérait par opposition à sa morne existence... Elle se revit toute prête à essayer d'échapper par la mort à tant de choses basses, cruelles, mesquines, qui déchiraient sa petite âme délicate... Elle se revit sans religion, sans idéal, sans but, seule avec la sensation d'être enterrée vivante dans le tombeau de sa jeunesse.
... Et puis, brusquement, la mort de la mégère... La libération d'une emprise à laquelle, âme douce, elle n'eût jamais osé s'arracher... Un peu, très peu d'argent, et l'idée subite de se créer, par un travail acharné, une indépendance réelle. — Et les années de
labeur. Le lycée de Paris où sa timidité la faisait demeurer à l'écart. Puis Sèvres, l'agrégation et le professorat. Le réveil, avec l'engourdissement de ceux que la souffrance a ligotés trop fort. Ou dont les membres étaient trop fragiles peut-être.
Elle tenta de dire tout cela à Lyca. Mais on n'apprend pas en une fois à se raconter. Et Mlle d'Arvières sentait bien des lacunes dans le récit.
D'avoir souffert, la petite Sage lui devenait plus sympathique. Cette sombre histoire lui semblait un cauchemar lointain et elle se promettait de travailler à le dissiper complètement.
— Enfin... maintenant, demanda Lyca...
vous êtes tout à fait heureuse? Votre vie est intéressante?
— Je suis très heureuse... par comparaison. Ma vie m'intéressait beaucoup les deux premières années. Mais maintenant, forcément, cela s'émousse. 11 y a quelquefois des heures où le travail lui-même ne comble pas tout en nous !...
Lyca bondit sur ses pieds.
— Non ! ce n'est pas possible. Vous aussi?
— Comment moi aussi?
— Vous, la raison même ! Vous que j'ai toujours rêvé de célébrer par ces vers :
« Ce canard n'a qu'un bec, et n'eut jamais envie «Ou de n'en plus avoir, ou bien d'en avoir deux (1) ! »
La petite Sage rit. Et avoua :
— Je ne mérite pas ce lyrisme. Hélas ! Oui... J'ai souvent envie d'avoir un autre bec.
— Pardon, Mademoiselle, s'informa Jacques de Rycke qui entrait. Mais vous émettez des choses si imprévues que je vous serais bien reconnaissant de consentir à les redire...
Ce jeune homme grave prenait maintenant le plus grand plaisir à taquiner doucement le petit camée.
Un mobile plus élevé attirait surtout Jacques dans le sillage de la jeune fille. 11 était de ceux que le souci passionné de l'apostolat n'abandonne jamais. La curiosité insatiable des âmes le possédait. Et avec Mlle Sage, il avait très vite mis la conversation sur le terrain brûlant.
(1) Jean Richepin.
La question religieuse est, de nos jours, mrlée à toutes les vies. Pour Le combattre ou Le servir, chacun s'occupe de Dieu. Il n'est plus possible de se soustraire à Lui. Nier, persécuter c'est encore faire un acte de Foi.
Très loyalement, la petite Sage posa qu'elle vivait en païenne. Sans trop savoir pourquoi d'ailleurs.
Quel attrait pour le psychologue et le conquérant qu'était le doux Jacques de Rycke.
Il admira, dans le détail de cette simple confidence, la délicatesse d'une nature qu'une distinction innée mettait très haut. Et il sentit en même temps le respect de Mlle Sage pour tout ce qu'elle ignorait, bien plutôt qu'elle le méconnaissait.
Lyca était partie depuis longtemps, qu'ils causaient encore.
— Alors nous disons : « Conte de Fées en trois actes ». Ou : « Moralité en trois actes? »
— J'aime mieux « Conte de Fées ». C'est moins actuel : la « Moralité » se porte beaucoup. Mais je trouve ça plus sympathique.
— Bien. Avez-vous pensé au titre?
Mlle d'Arvières ouvrit des yeux dégoûtés.
— Non. C'est la dernière des choses, il me semble.
— Cela dépend. Pour moi, c'est le titre qui agglomère tout.
Docile, elle acquiesça :
— Moi je veux bien. Seulement trouvez-le.
— J'y penserai.
Tout en parlant. Dorbel relisait des pages étalées sur une table.
Par une très fine pensée, il avait tenu à ce que l'Idée du travail qu'ils entreprenaient appartînt tout entière à Lyca.
— Voulez-vous me redire exactement le début du plan? Je verrai si mes notes sont conformes.
Du fond de la balancelle où elle rêvait les yeux au plafond, Mlle d'Arvières commença :
— Le jour de leur naissance, trois Princesses sont lancées dans un berceau flottant, sur un océan probablement très pacifique, par un Enchanteur malveillant.
Les trois Princesses atteignent une Ile heureuse où la Douleur est inconnue. Les habitants les recueillent. La Reine-Bergère adopte les Princesses. Elle les élève. Folie irréparable.
Elles se nomment : La Gloire, La Fortune, L'Amour.
Les Princesses grandissent. Et voici l'Ile heureuse ravagée par ces Trois Fléaux.
— Merci... C'est suffisant. J'ai la fin. Ils travaillaient beaucoup.
Au début, ils avaient perdu plusieurs séances à s'observer sans bienveillance. A parader aussi, de toute leur nonchalance, en disant des choses rares, intelligentes, où chacun guettait la défaite de l'autre.
Puis cette préciosité hargneuse et paradoxale les lassa.
C'était un matin où Mlie d'Arvières venait de chanter de la musique trop émouvante. Où Dorbel lui avait lu des vers trop pénétrants.
D'adversaires qu'ils étaient jusqu'à cette heure, en dépit de leur illusoire traité, ils se trouvèrent alliés subitement.
Apprivoisés, le travail leur devenait possible.
Et ce travail fut une joie magnifique et inattendue. Satisfaction de deux esprits de même race qui éprouvent, à se révéler mutuellement, des enchantements de découverte. Bien-être aigu de se comprendre à demi-mot. Étonnement ravi de regarder mourir chez l'autre la sensation artistique commencée en soi.
Une constatation imprudente échappa un jour à Lyca.
— Vous ne croyez pas que la parité intellectuelle est ce qui rapproche le plus solidement?
A quoi Dorbel répondit lentement :
— Oui. L'attraction sentimentale, le goût sensitif, sont choses essentiellement fragiles...
Le cœur est une eau mouvante. Et l'être le plus fidèle ne sera pas demain exactement ce qu'il fut hier... Tandis que deux cerveaux qui furent semblables le resteront toujours un peu. Notre mode de percevoir et d'imaginer est encore ce qui évolue le moins en nous, êtres de sable et de fumée !...
Une autre fois, en considérant un court poème de Lyca où son âme, à lui, palpitait sous les mots, où ces mots eux-mêmes paraissaient lui appartenir encore, Dorbel, oubliant son plan de réserve, s'écria tout à coup :
— Comment des affinités si jumelles peuvent-elles exister dans des êtres si dissemblables !
Lyca songea tout haut :
— Sommes-nous si dissemblables...
Et Dorbel, porté par la vague d'une véhémence, protesta violemment :
— Mais oui, dissemblables ! Dissemblables jusqu'à l'âme ! Dissemblables en tout. Pour tout. Ainsi tenez : Vous êtes compliquée, je suis simple.
— Simple !
— Parfaitement. Très, très simple. Je déteste les enchevêtrements et les détours.
J'aime, d'instinct, ce qui est net, clair, lumineux.
— Oh ! Simple ! redit Lyca. Et l'Ingénue?... Et Gladys? Allons, ne me dites pas que vous êtes simple... répéta-t-elle comme si ce mot la griffait.
— Mais si, je le dis. Je le redis, h' Ingénue, Gladys, ont une trame simple. Il y a des broderies et des arabesques. Mais c'est de la littérature et du métier. Vous ne pouvez pas nier cela.
Par cette porte ouverte, sur un moi si hermétique jusque-là, Lyca regardait avidement.
Gagnée, elle avoua :
— Eh bien ! j'y consens... En effet, sous tout ce que vous écrivez, il y a de l'unité solide. J'admets que vous soyez ...
— Un être primitif !
— ... Un être primitif intoxiqué merveilleusement par le métier. Mais je vous défends, en retour, de confondre chez moi la complication avec la complexité.
— Non. Non. Vous, vous êtes compliquée. Effroyablement compliquée, protesta Dorbel avec entêtement.
Lyca quitta sa balancelle qui oscilla derrière elle.
— C'est bien la peine d'être un homme intelligent, soupira-t-elle avec mépris. Qu'est-ce que j'ai de compliqué? Allons. Dites.
— Tout.
— C'est pauvre comme énumération.
Voyons, précisez. Est-ce que j'aime, moi aussi, autre chose que la netteté et la lumière? Ai-je du penchant pour ce qui est trouble, morbide ou tortueux? Y a-t-il quelque névrose en moi? Quelque goût pour l'absurde ou le ridicule? Exposez. Dites.
Avec impatience Dorbel recommença :
— Non. Non. Et c'est justement ce qui me désespère...
Il s'arrêta sur ce mot.
Calme, Lyca répéta sans étonnement :
— Ce qui vous désespère...
Alors il poursuivit :
— Oui, ce qui me désespère. Vous êtes droite, je crois.
— Merci.
— Droite. Et pourtant insaisissable. Votre cerveau est clair en effet. Votre bon sens solide sous le paradoxe. Votre lucidité impi-
toyable. Et pourtant je vous sens toujours à deux doigts des extrémités les plus inquiétantes. Vous dites des choses qui me déplaisent. Et vous en taisez, surtout, qui m'épouvantent.
Mlle d'Arvières examinait maintenant Dorbel avec une curiosité muette.
Accoudé à la table, il regardait une petite toile que les gens polis, ou désireux de plaire à la Princesse, attribuaient au Guerchin.
— Tenez. Voyez-vous ce petit visage d'énigme?... fit-il en montrant le tableau. Depuis que je suis ici, je n'ai pas encore pu découvrir si cet éphèbe à figure étroite me sourit amicalement, ou s'il se moque de moi. Et cela m'agace... Oh ! m'agace. Ce tableau c'est vous.
— Moi...
— Oui, vous. Vous qui, vraisemblablement, vous moquez de moi. Ou qui, peut-être aussi, souriez à l'écrivain, au poète dont l'œuvre a l'heur de vous agréer. Comprenez-vous? Si vous saviez comme c'est douloureux.
Toute la stratégie de Dorbel s'écroulait. La tactique savante était finie. Le jeu était mort.
Dorbe) n'était plus qu'un homme épris dont le cœur devenait douloureux. C'était vrai.
M110 d'Arvièrcs savourait cette déroute fabuleuse.
Et, parce qu'elle était femme, merveilleusement femme par tout ce qu'il y a de meilleur dans ce mot, aucune flamme de triomphe ne s'alluma dans ses yeux graves.
La notion de cette victoire si certaine lui fit laisser toute raillerie.
Avec une franchise très jolie, elle dit .
— Écoutez... Puisque vous n'êtes plus le Monsieur qui se garde, je ne serai plus la Dame qui fait de la littérature. Écoutez quelque chose que je ne dis pas tous les jours...
Les yeux levés vers elle, Dorbel buvait ses paroles :
— Je vous assure que le fond de moi est simple. Je n'ai que les complexités apparentes d'un être qui s'est trop cultivé. Et que la vie aussi a saturé de gâteries de choix. Mais, et c'est là ma misère secrète, dans mon âme excessive, tout réagit démesurément. Personne n'a jamais réglé les vibrations de l'instrument. C'est là ce qui lui donne parfois ces notes déconcertantes qui vous font mal.
J'ai conscience qu'une âme passionnée est la pire disgrâce, et je la voile, cette âme, sous la blague élégante qui, maintenant, fait partie de moi. Vous savez ...Comme on cache une robe trop éclatante sous un manteau. ... Est-ce que vous me croyez?
Elle était près de la table, debout devant Dorbel. Et ils se contemplaient.
Avait-elle déjà entrevu de quel bleu d'abîme pouvaient être les yeux de Dorbel?...
Lui, pensait que le visage étroit était un chef-d'œuvre précieux et qu'il ne pourrait jamais le regarder assez longtemps pour s'en rassasier.
Ils oubliaient complètement de parler.
Enfin Dorbel dit :
— Oui. De tout mon cœur, je crois que vous êtes droite et loyale. Et cela me fait un bien infini.
Et voici que Lyca songea tout de suite, ici, à l'ancienne plaie faite au cœur de Dorbel par la trahison basse d'une autre.
Elle se sentit devenir méchante.
— Vous aimez tant que ça la franchise? démanda sa Voix modifiée.
— tJui. Jél'aim'é "plus" que tout au monde.
— Vous avez tort. C'est une chose vaine et encombrante. Ainsi, tenez, si je vous disais, maintenant, à quoi je pense, vous ne seriez pas content !
A cent lieues de l'état d'esprit de Mlle d'Arvières, Dorbel la sentit seulement qui se reprenait.
Il mit son front dans ses mains et dit avec découragement :
— Vous allez recommencer à me faire si mal...
Vaincue par tout ce qui vibrait sous cette plainte, elle se tut.
Un peu plus tard elle ordonna :
— N'ayez plus mal...
— Alors soyez bonne.
— Je suis bonne.
— Très, très bonne*?
— Oui, très, très bonne.
— Vous voulez bien me faire un cadeau?...
— Je veux bien. Qu'est-ce que c'est?
— Votre amitié...
— C'est fait. Je vous la donne.
Sur un ton grave, les mots légers devenaient des choses singulières.
Quelqu'un entra. Et ce fut tout.
Dorbel partait le lendemain.
Huit jours plus tard, Lyca recevait ce billet :
« Je vous en prie : dites-moi si vraiment « vous avez pour moi de l'amitié.
« Si oui, je suis le plus malheureux des « hommes après avoir été le plus malhabile.
« Pierre Dorbel. »
Réponse :
« J'avoue que je ne comprends pas du tout, « du tout. s
Second billet de Dorbel.
« C'est pourtant bien simple : Je vous aime.
Réponse :
« Enfin !...