IV
Exemples de Maladies Nerveuses et de Maladies Organiques
. pures.
Je dois compléter ce que j’ai dit jusqu’ici sur l’existence indépendante des Maladies Nerveuses et des Maladies Organiques , en citant des exemples des deux espèces.
Ce n’est pas chose aisée que de rencontrer des types bien évidents de l’une et l’autre. Habituellement l’état Nerveux et l’état Organique se sollicitent mutuellement lorsqu’ils ne se développent pas en même temps. Plus tard , nous aurons à nous occuper du jeu de leur association et des formes variées qu’elle présente. Pour le moment, tâchons de les montrer l’un et l’autre dans leur action indépendante , constituant seuls des maladies déterminées et ne présentant à la thérapeutique qu’une indication dominante.
La lecture des bons observateurs et ma pratique personnelle , m’ont permis d’en rassembler un certain nombre , parmi lesquels je me contente de citer les suivants.
A. Exemples de Maladies Nerveuses pures.
1° Maladies Nerveuses siégeant dans la tête . Barthez rapporte le fait suivant : Un mathématicien fort
savant, d’un tempérament nerveux, sujet aux lombalgies , sans hémorroïdes , ayant passé plusieurs nuits consécutives à la recherche d’un problème, dont la solution l’intéressait fortement , fut brusquement saisi d’une attaque violente d’apoplexie , alors qu’il s’apprêtait à passer la 5e nuit. Les caractères
suivants ne pouvaient laisser aucun doute : perte de
connaissance , stertor, distorsion de la bouche à gauche , paralysie du bras droit. Les pupilles étaient fortement dilatées et insensibles à la lumière, la face loin d’être turgide était pâle , les lèvres bleuâtres , le pouls serré , petit , irrégulier. Des révulsifs sur les extrémités et une boisson laxative furent ordonnés dans le premier moment. Sous leur influence, le malade reprit un peu sa connaissance. Une potion fortement éthérée la ramena tout-à-fait. Le cinquième jour, l’intelligence avait recouvré son aptitude accoutumée, mais la distorsion de la bouche et la paralysie du bras persistaient. Le septième jour, à la suite d’un repas peut-être un peu trop copieux relativement à l’état des forces , une nouvelle attaque survint , elle fut de très courte durée , disparut sous l’influence des moyens qui avaient déjà réussi , et, chose singulière , elle dissipa la paralysie du bras droit et fit cesser la distorsion de la bouche.
Je n’ai pas besoin d’insister sur le caractère essentiellement nerveux de cette apoplexie. L’habile praticien qui en donne l’histoire ne s’y trompa point , et loin de recourir aux évacuations sanguines comme
on n aurait certainement pas manqué de le faire de nos jours et d’après la ridicule théorie des hémorrhagies cérébrales tant célébrée depuis Hoffmann. La disparition des accidents paralytiques, suite de la première attaque, sous l’influence de la seconde, est un fait bien remarquable qui renverse toutes les spéculations du diagnostic anatomique.
2° Maladie Nerveuse siégeant dans la poitrine. Le 25 juin dernier, me trouvant, comme de coutume , aux eaux minérales de Cauterets , je fus appelé au milieu de la nuit pour une dame anglaise , mère , quoique bien jeune encore , d’un grand nombre d’enfants , d’une santé fort débile et d’un tempérament fort irritable. Elle voyageait dans les Pyrénées moins pour y faire usage des eaux , que pour en visiter les merveilles et pour jouir de la fraîcheur et de la vivacité de l’air des montagnes durant les chaleurs de l’été. Elle s’était couchée très bien portante et fort gaie , à l’heure ordinaire. Elle dormait paisiblement , lorsque tout-à-coup elle est réveillée par une douleur violente dans la poitrine, principalement sous le sternum et entre les épaules, avec sentiment de strangulation et tendance à la syncope. Je constatai l’intégrité matérielle de tous les organes thoraciques , la respiration était irrégulière mais sans bruits anormaux , et le cœur battait avec une tranquillité et un calme qui contrastaient singulièrement avec la gravité et la violence des douleurs. J’avais évidemment à faire à une attaque
de cette maladie Nerveuse , que Darwin désigne sous le nom à' Asthme douloureux ; Parry, sous celui de Syncope Angineuse ; Swediaur, sous celui de Sternocardie,e t qui est plus communément connue sous celui à’ Angine de Poitrine depuis Heberden et Jurine. Des révulsifs énergiques , des potions éthérées, un lavement d’assafœtida , des frictions laudanisées calmèrent les douleurs , suspendirent la tendance aux syncopes qui fatiguaient beaucoup la malade , et lorsque le jour fut venu un sommeil calme et réparateur vint compléter la guérison. La malade se leva à deux heures de l’après-midi , elle fit une promenade en voiture et le soir elle dina d’assez bon appétit. Depuis ce moment, elle est encore demeurée trente-cinq jours à Cauterets sans qu’aucun accident semblable se soit reproduit.
Qu’avais-je à m’enquérir dans ce cas de savoir si le siège de la douleur était dans le pneumo-gastrique, comme le veulent les uns, dans les nerfs cardiaques, comme l’imaginent les autres? La précision du diagnostic à ce point de vue n eût pas changé un iota à ma thérapeutique. Ce qu’il importait de savoir, c’est que le maladie était Nerveuse primitive, c’est-à-dire essentielle, c’est-à-dire sans rapport d’origine avec aucune altération matérielle dans le cœur, la crosse de l’aorte , les artères coronaires , les poumons , etc. , cette indépendance une fois constatée, l’indication était évidente.
Je voudrais qu’il me fut permis de rapporter ici
une observation remarquable qui se trouve dans le traité des maladies Vaporeuses de Robert Whytt (1), sous le titre de Toux Nerveuse. La longueur des détails qui la constitueut m’en interdit la possibilité. Je le regrette beaucoup. Mes lecteurs y auraient trouvé l’un des plus beaux exemples d’un symptôme Nerveux attaquant pendant de longues années le même organe et n’y produisant pourtant pas d’altération matérielle appréciable. Quelques médecins qui avaient soigné la malade qui en était atteinte et Whytt lui-même qui la guérit, avaient songé un instant à la réalité d’une lésion physique siégeant sur quelqu’un des organes de la poitrine ; mais la guérison qui fut obtenue promptement, fit disparaître tout soupçon de celte espèce.
3Ô Maladie Nerveuse siégeant dans V abdomen. Je me dispense de citer aucun fait. Je crois pouvoir me contenter de renvoyer le lecteur à l’histoire si admirable des Coliques Iliaques par Barthez.
4° Maladie Nerveuse sans siège déterminé . J’emprunte au savant Lorry (2) l’observation suivante :
» Tenerrima fuit mulier , quæ quindecim annos nata, ab infanta delicatula et tenais , cute roseâ et candidissimâj cum cruciatibus ante annum menstrua passa erat . Hac cruda forsan, et nondum matura , viri militari nupla , absenliam ejus œgerrimè tulit ,
(1) Tome 2, pag. 54.
(2) De Mclancholia, tom. 1, pag. 73.
mœtuque hostium atque amore forsan inexpleto mœrens solitudinem amavit et hominum consortia fugiens , tristem pascebat animum horrendis quos metuebat eventibus. Undè mobilitas summa acquisita , favebant postea reduce reduce marito , par tu bini œtate , me saltem judice, nimium tenerâ , undè partus nixi bus dislractœ partes novam acquisivere tenerritatem et exquisitum sensûs acumen. Cui dum indulget , eo sensirn devecta est ut lapillus ex altitudine mediocri cadens , iilam illico convelleret , et spasmis artuum oris que distraheretur , hinc factum , ut dum omnes à convulsionibus excitandis cavent, f avens dispositioni adaugendœ ; itaque res eo deducta ut cibus intrà ventriculum immissus , omnia abdominis viscera convelleret, undè demum phthisicæ obeundum fuit cum delirio melancholico et convulsionibus . »
J’ai quelques instants hésité pour savoir si je citerais cette observation comme un exemple de Maladie Nerveuse Pure. On pourrait me dire peutêtre que les caractères essentiels n’en sont pas assez tranchés et que la phthisie qui la termine indique une viciation humorale ou une altération organique. A cela, je répondrai que la phthisie dont la nature n’est pas déterminée par Fauteur, n’est venue que plusieurs années après le début de la maladie ; que dans le principe et pendant longtemps il a été impossible de reconnaître autre chose qu’une viciation spécifique de la sensibilité et par suite une Maladie Nerveuse des plus essentielles.
5° Maladie Nerveuse Convulsive siégeant sur le bras droit et les jambes. En 1840, alors que j’étais chargé de l’Inspection des établissements thermaux de La Malou, une jeune fille du département de Vaucluse, âgée de 17 ans, parfaitement développée , brune de teint, nerveuse et impressionnable de tempérament, y arriva au mois de juillet. Elle avait toutes les apparences d’une santé excellente , de l’embonpoint, de la fraîcheur, de l’appétit, du sommeil et de la force.
L’enfance de cette malade avait été signalée par des convulsions occasionnées par le travail difficile de la dentition. Cet accident ne s’est jamais renouvelé depuis. A quinze ans , un peu tardivement peut-être, les fonctions périodiques s’établirent sans effort, et depuis elles se sont continuées avec toute la régularité désirable. La consultation qu’elle me remit portait qu’elle avait été atteinte, il y a huit mois, d’un Rhumatisme aigu fluxionnaire des mieux caractérisés, qui avait envahi d’abord les grosses articulations des membres inférieurs, puis celles des parties supérieures du tronc. Cette maladie fut attaquée avec vigueur par la lancette et par des sangsues qui la supprimèrent le 5e jour. Le cœur se prit sensiblement alors, mais il ne tarda pas à être dégagé par la réapparition des douleurs articulaires qui , ellesmême, disparurent le 11e jour sans mouvement critique appréciable.
La convalescence fut longue, la santé revint péni-
blement , et la malade conserva toujours une tristesse qui ne lui était pas habituelle, une facilité d’émotion dont la cause la plus insignifiante suffisait pour amener l’explosion, et qui se manifestait par des pleurs, quelquefois par des emportements. Au mois de février, deux mois après la guérison du Rhumatisme , à la suite d’une promenade à cheval, par un temps humide et froid , il survint dans le bras droit un tremblement singulier, les mouvements ordonnés par la volonté n’avaient pas la régularité habituelle , à table la malade ne pouvait pas porter à la bouche les aliments sans de grands efforts et la boisson était répandue ; au piano elle ne rencontrait jamais les touches quelle cherchait: cependant, aucune douleur, aucune faiblesse dans ce bras étrangement convulsé. La survenance de ces accidents amena un changement fort heureux dans l’état moral. La jeune fille reprit sa gaîté primitive, sa régularité d’humeur, son égalité de caractère et elle était la première à rire de son infirmité. Les remèdes diminuèrent promptement ces mouvements désordonnés, qui cessèrent entièrement au bout de trois semaines. Chose singulière, à mesure qu’ils disparaissaient, on voyait graduellement s’accroître la tristesse, et, comme auparavant, les contrariétés les plus insignifiantes amenaient des emportements dont cette jeune fille, parfaitement élevée , déplorait elle-même la violence. Depuis ce moment il y eut des alternatives de retour et de suspension
des mouvements convulsifs. Au mois d’avril, ils envahirent la jambe du même côté sans abandonner leur siège primitif. Les remèdes calmants, stupéfiants , antispasmodiques , excitants , demeuraient sans action et l’on s’aperçut bientôt qu’ils n’avançaient nullement la solution des phénomènes nerveux qui disparaissaient et se reproduisaient sans qu’on pût jamais saisir les lois de ces variations.
Sous l’influence de l’action primitive des Eaux Acidulés ferrugineuses de La Malou, prises en bains et en boisson, les convulsions qui avaient cessé depuis trois semaines se reproduisirent , elles envahirent même les deux extrémités inférieures, ce qui n’avait jamais eu lieu , et la progression devint fort embarrassée. Le 14e jour de l’usage de ces eaux, les jambes furent dégagées et le bras droit demeura seul atteint. Des Douches qu’on fit tomber sur la colonne vertébrale et le bras furent ajoutées aux moyens ci-dessus et demeurèrent inutiles. Le 2 Ie jour, je crus convenable de faire prendre à la malade la potion suivante, qui fut donnée par cuillerées de deux en deux heures , absorbée dans l’espace de deux jours et parfaitement supportée.
Eau distillée . 200 gram.
Arséniate de soude . 2 millig.
Le 5e jour de l’usage de ce remède, qui fut renouvelé avec augmentation fort insensible du principe actif, les mouvements convulsifs s’affaiblirent; ils disparurent le 9e et après un séjour de cinq semaines
à LaMalou, cette jeune fille dut rejoindre sa famille. Je la revis dans le courant de l’hiver, une attaque convulsive très légère s’était déclarée à l’entrée de
la mauvaise saison , sans doute sous l’influence combinée de la température et d’une vive émotion dont elle fut alors atteinte. A part cet accident passager, tout était pour le mieux. Les nouvelles que depuis j’ai reçues m’ont appris que la guérison s’était fermement maintenue. Aujourd’hui cette demoiselle est mariée, elle a des enfants et son système nerveux n’a pas fléchi.
Il me semble impossible de voir rien de mieux caractérisé que cette affection nerveuse convulsive qui est bien évidemment une Danse de St-Guy, d’origine Rhumatismale. Voudra-t-on disputer sur ce dernier fait et dire que l’état Rhumatismal et l’état Nerveux sont différents ; que le premier s’accompagne d’accidents dyscrasiques dans les humeurs et que par conséquent il doit être rangé dans la classe des maladies organiques? Je le nierai formellement, et je crois pouvoir démontrer que si le Rhumatisme fluxionnaire est une affection mixte, que si le Rhumatisme goutteux doit être classé parmi les affections organiques, l’élément Rhumatismal lui-même, à son état de pureté, dégagé de tout autre principe élémentaire qui le complique et l’altère, n’est autre chose qu’une affection nerveuse des plus exquises. D’ailleurs, si l’on veut revenir avec soin sur les détails de l’histoire que je viens de raconter, on y retrouvera, sans
effort tous les principaux caractères que , dans le chapitre précédent, j’ai signalés comme propres aux affections Nerveuses. Intermittence , variabilité , promptitude d’invasion, disparition sans motif et sans crise, chronicité sans altération des fonctions nutritives, bizarrerie, sensibilité morale extrême, etc. etc., tout s’y trouve.
Pour ce qui est du traitement, je crois pouvoir affirmer que la guérison doit être attribuée plutôt à la préparation arsenicale que j’ai administrée , qu’à l’action des eaux de La Malou. L’arsenic et ses préparations sont employées depuis longtemps avec succès contre les affections rhumatismales chroniques. Les médecins anglais se sont surtout occupés de l’action de ce remède dans les affections convulsives et principalement dans la Danse de Saint-Guy , qui provient plus souvent qu’on ne croit d’une cause de cette nature. Il y a plusieurs années que Martin, Grcgory, Salter (1), ont publié les résultats de leur pratique à ce sujet; plus récemment Babington (2), Hugues et Bcgbie (3) ont fait connaître les leurs, et je suis surpris, au succès (pie j’en ai retiré moi-même, qu’un tel mode de traitement ne soit pas plus usité. On ne peut pas se retrancher derrière la fin de non-recevoir fondée sur le danger d’administration du remède. C’est là
(1) Mcilico chirurgical Transactions , tom. 4, 10, H.
(2) Guy' s Hospital. Reports, t, (î, pug. 418.
(3) Montly Journal, avril 1847.
une défaite que je ne saurais accepter. Il n’est point de remède dangereux par lui-même entre les mains d’un praticien prudent, instruit et soucieux de la santé de ses malades. Le danger ne provient que de l’indication mal appréciée ou de l’opportunité thérapeutique mal comprise. D’ailleurs, ne donne-t-on pas chaque jour l’arsenic sans s’en douter. Il a été démontré , par des travaux chimiques récents, que le sulfure d’antimoine dont on se sert comme un des ingrédients les plus indispensables des tisanes de Vigarous , deFeltz, etc., renferme une notable proportion d’arsenic et qu’il est facile d’en retrouver les traces au moyen de l’appareil de Marsh dans la tisane elle-même. Or, on sait l’utilité singulière de ces préparations complexes, surtout de la première dans les rhumatismes chroniques, dans ceux où l’élément rhumatique essentiel domine sensiblement les altérations dyscratiques humorales qui peuvent lui être associées. Je ne prétends pas dire que la tisane de Vigarous et autres n’agissent , comme on a essayé de le prouver, que par l’arsenic quelles renferment; je tiens seulement à constater que ce remède redoutable se trouve dans ces préparations pharmaceutiques, dont l’action est héroïque, et qu’il est impossible dès-lors de n’en pas tenir compta.
6° Maladie nerveuse siégeant sur le nerf cubital gauche . Je terminerai ces citations par une observation de Névralgie cubito-digitale de provenance
rhumatismale que j’extrais en l’abrégeant du troisième volume des opuscules de chirurgie deScarpa.
« Le professeur Viviani, après avoir souffert et avoir été guéri peu de temps auparavant d’une sciatique rhumatismale , commença à ressentir de temps à autre , soit un fourmillement passager , soit un picotement brûlant , précédé comme de la sensation d’une Aura tourbillonnante à l’avant-bras gauche, dans la direction du cubitus, puis du bord cubital de la main jusqu’au petit doigt et à l’annulaire ; mais ces phénomènes étaient de courte durée. Par la suite , ils prirent un siège plus fixe sur la face palmaire du côté de l’os pisiforme et se prolongeant constamment de là au bord inférieur de la main et aux derniers doigts, quelquefois aussi en sens rétrograde. Puis plus tard les picotements brûlants devinrent de vraies douleurs , revenant par excès brusques comme des éclairs, d’abord rares et courts, bientôt fréquents et de longue durée; enfin, toujours plus rapprochés et de nature déchirante, sans qu’on pût en découvrir la cause, à moins que d’accuser les variations soudaines atmosphériques , de même aussi ils se dissipent sans raison appréciable. Le pouls durant les plus violents accès ne s’altérait pas; toutes les fonctions s’accomplissaient bien et la santé générale était florissante. C’était une véritable Névralgie cubito-digitale.
« Pendant quatre ans on employa en vain tous les remèdes possibles, liniments, vésicatoires, fric-
tions mercurielles, opium, etc. Le malade las de souffrir se décide à demander conseil à Scarpa, Cairoli et Sanizza . «. .
« On résolut de couper le nerf cubital, ce qui fut pratiqué par le professeur Cairoli le 9 juin 1827 en présence des deux autres consultants. Cette section eut lieu à la partie inférieure de l’avant-bras et immédiatement au-dessus de la principale bifurcation de ce cordon. Isolé dans l’étendue d’un pouce, il ne présenta aucun caractère anormal, il avait sa consistance et de sa coloration naturelles. On ne se contenta pas de le couper, on en retrancha une longueur de cinq lignes qui comprenait précisément le point central d'où s’irradiaient les douleurs névralgiques. Immédiatement le petit doigt perdit le sentiment et le mouvement. Les paroxysmes douloureux furent attiédis pendant quelques jours, mais le 21 du même mois, alors que la plaie était presque cicatrisée , ils revinrent avec plus de violence que jamais , et l’opium qui auparavant les affaiblissait sensiblement, semblait aujourd'hui les augmenter.
»En date du 9 avril 1831, quatre ans après l’opération , le malade écrivait à Scarpa que rien n’était changé dans son mal, sinon que les douleurs entre les deux derniers doigts de la main occupaient aussi la face inférieure de l’avant-bras. L’annulaire et l’auriculaire privés de sentiment et de mouvement se
tiennent à deini-fléchis et le médius quoique parfaitement sensible participe cependant à cette flexion. »
Voici une Névralgie essentielle s’il en fut jamais. Scarpa propose de lui donner le nom à’ Épilepsie sympathique imparfaite, et cette dénomination rend très bien compte de l’idée qu’il se faisait de sa nature. Dès lors on ne comprend pas comment ce célèbre chirurgien s’est associé à ses deux confrères, qui ont voulu essayer une opération fort douloureuse, sans y être autorisés par des motifs raisonnablement scientifiques.
Ainsi donc les observations qu’on vient de lire nous offrent l’Affection Nerveuse dans toute sa simplicité , mais affectant des formes variées et des provenances différentes qui ont dû nécessairement entraîner des modifications dans la thérapeutique. Les deux dernières sont identiques , au point de vue de leur origine; elles reconnaissent l’une et l’autre comme principe une cause rhumatismale , et toutes deux mentionnent que les malades sont fâcheusement impressionnés par les variations atmosphériques. Il est présumable que l’arsenic, qui a si bien réussi dans le premier cas , aurait eu le même succès dans le second.
B. Exemples de Maladies Organiques pures .
Est-il nécessaire de citer des exemples de Maladies Organiques pures? Il n’est point de praticien
qui n’en ait rencontré un certain nombre, et je pourrais peut-être me dispenser de les rappeler. Comme il faut cependant que le cadre de ma question soit aussi complet que possible , je ne yeux pas me soustraire à la nécessité qu’il m’impose, mais je me contenterai de mettre sous les yeux des lecteurs le fait suivant :
1° Maladie Organique pure siégeant dans la tête. Un militaire d’une constitution grêle et d’un tempérament lymphatique, considérablement fatigué par la guerre d’Afrique et depuis longtemps atteint d’une fièvre intermittente rebelle, fut évacué de l’hôpital d’Oran sur celui de Montpellier où il arriva le 8 février 1846. Le changement de climat, une nourriture meilleure , des soins hygiéniques plus convenables guérirent assez facilement la pyrexie intermittente. Mais sa persistance avait laissé des traces opiniâtres , et entre autres une œdématié générale que les toniques combinés avec les analeptiques firent disparaître. Le malade mangeait, il dormait beaucoup, plus peut-être qu’il n’aurait dû , mais ne recouvrant pas ses forces; il était paresseux et gardait le lit avec plaisir. Le pouls n’avait jamais repris son rhythme normal, il était toujours un peu fréquent , serré et dur. Ces caractères devenaient plus marqués après les repas, surtout après celui du soir; la fièvre se prolongeait une partie de la nuit et se terminait vers le matin par une moiteur très sensible. Examiné avec le plus grand soin ,
le 25 février, nous ne pouvons rien constater ni dans la poitrine ni dans le ventre. Un peu de dilatation et de fixité dans la pupille , une impatience, peu marquée cependant, en face de la lumière , des réponses traînantes , la lenteur des mouvements attirèrent notre attention vers les organes cérébraux. Le malade n’avait point de céphalalgie, il ne se souvient pas même d’en avoir jamais eu au moment de ses accès fébriles; la vue et rouie avaient conservé leur état normal, toutes les parties du corps jouissaient de leur sensibilité et de leur mobilité accoutumées. Cependant les caractères fugitifs que j’ai signalés , tels que dilation pupillaire, très légère photophohie , lenteur dans les réponses, paresse dans les mouvements , nous amenèrent à penser qu’un travail morbide s’accomplissait dans le crâne , et le diagnostic fut : épanchement séreux dans les ventricules. Des vésicatoires furent appliqués aux extrémités, du calomel donné à l’intérieur, les aliments diminués, au grand regret du malade. Durant plusieurs jours rien ne changea. Le 5 mars , une otorrhée sans douleur et sans modification de l’ouïe se manifesta du côté droit. Cet écoulement fut sans influence sur l’état général du malade , mais il vint confirmer nos prévisions et accroître nos craintes , sans diminuer notre embarras. Un large séton fut appliqué à la nuque , les dérivatifs intestinaux furent continués, les vésicatoires entretenus, les
aliments donnés avec modération. Malgré tout , la faiblesse s’accrut graduellement et le malade conservant toute son intelligence , et se voyant mourir , expira le 12 mars, cinq semaines environ après son entrée. A l’autopsie , on rencontre d’abondantes concrétions gélatineuses bydatiformes dans le tissu cellulaire sous-arachnoïdien de la base, un ramollissement notable de toute la base du cerveau , trèsprononcé surtout dans la commissure des nerfs optiques et se prolongeant beaucoup plus loin sur le nerf du côté droit que sur son congénère , et affectant fortement aussi l’origine du nerf ae oustique droit. Le tissu cellulaire sous-arachnoïdien de la convexité était infiltré d’une sérosité purulente. Une grande quantité de sérosité existait dans les ventricules latéraux. Il n’y avait rien d’appréciable dans les autres organes (1).
On voit dans cette histoire l’existence d’un travail plastique, qui s’est accompli tacitement et sans réveiller aucun des accidents nerveux qui l’accompagnent habituellement. Les nerfs optiques , le nerf auditif droit étaient fortement désorganisés et pourtant la vue était conservée et l’ouïe non moins parfaite du côté droit que du côté gauche. Le cerveau était fortement comprimé de bas en haut par des accumulations gélatineuses de la base, de dedans en dehors par les accumulations séreuses des ventricules , et
(1) Voir mon compte-rendu delà Clinique médicale pendant les mois de décembre 1845, janvier, février et mars 1846.
cependant l'intelligence s’est maintenue intacte jusqu’au dernier moment , et le malade a pu calculer jusqu’au dernier moment les progrès croissants de son agonie. On n’a observé ni douleur, ni paralysie, ni spasmes, ni convulsions, rien, rien qu’une fièvre lente compagne dn travail Organique qui a laissé de son passage des traces de nature à dérouter toutes théories Anatomiques possibles.
Ainsi donc voilà bien établis dans leur indépen-
dance et l’Etat Nerveux et l’Etat Organique. Il est temps de les étudier dans leur association.