‹ Établir, au point de vue du diagnostic et du traitement, l distinction qui existe entre les maladies nerveuses et les maladies organiques avec lesquelles on peut les confondreChapitre 6 sur 7 · VI · texte numérisé non relu

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Des Maladies avec Coïncidence ou Complication , des SStats KTerveux et Organiques.

S’il arrive que l’on rencontre des maladies constituées exclusivement par l’un ou l’autre des deux États précédents, qui naissent, grandissent et se terminent sans présenter jamais autre chose que les caractères qui constituent exclusivement l’un ou l’autre, la pratique en présente beaucoup plus fréquemment de celles où tous les deux se trouvant réunis , associent ou combinent leurs efforts destructeurs et tendent simultanément, ou chacun de son coté à la ruine du système qu’ils envahissent.

Ces deux États coexistants dans un même fait morbide peuvent s’y trouver dans des situations respectivement différentes. Tantôt fortuitement réunis ils y développent leurs caractères spéciaux , sans que la marche de l’un influe en quoique ce soit sur celle de l’autre : c’est ce qui constitue la Coïncidence . Tantôt au contraire plus intimément associées, leurs destinées semblent étroitement liées, ils ne peuvent ni s’accroître, ni diminuer, ni disparaître isolément: ce second État est ce qu’on nomme Complication. Estil besoin de formuler l’utilité de cette distinction ; toute sa portée thérapeutique n’est-elle pas appréciée

(T un seul coup-d’œil? On comprend aisément que , dans le premier cas, le Praticien peut s’occuperexclusivement de l’un ou de F autre, qu'il peut négliger le premier jusqu’à ce qu’il ait eu raison du second, ou attaquer spécialement ce dernier en réservant ses ressources.

Au contraire , dans les cas de complication , l’indication fournie par chacun doit être combinée de manière à donner une résultante qui sera l’indication précise.

Un jeune homme avait été sujet durant son enfance à des convulsions qui se reproduisaient quotidiennement pendant une série de jours, pour disparaître ensuite durant plusieurs semaines, et revenir plus tard en conservant toujours leur ordre accoutumé. Il avait été vacciné à Fâge de deux ans et l’inoculation avait parfaitement réussi. A Fâge de 16 ans , il est saisi d’une fièvre éruptive , pendant Fincubation de laquelle les accidents convulsifs se reproduisent en prenant leur ancien type quotidien. La Varioloïde, car c’était elle, suivit sa marche accoutumée pour se terminer convenablement le 8m0 jour. Pendant cet espace de temps , les accès convulsifs se reproduisirent régulièrement chaque jour avec une périodicité presque mathématique. Us différaient seulement d’intensité et de durée et paraissaient se correspondre , sous ce rapport , suivant le type double-tierce. La disparition de la fièvre demeura sans action sur eux , ils se continuèrent pendant

longtemps encore , et ne cédèrent qu’avec peine à un traitement dans lequel on combina les toniques et l’usage des eaux de La Malou. Voilà un magnifique exemple de coïncidence. Durant la fièvre , le thérapeutiste s’est peu occupé des convulsions dont le retour quotidien signalait l’indépendance, et autant parce qu’il était curieux de savoir quelle pourrait être l’action de la pyrexie sur leur marche, que parce qu’il n’y avait pas de péril en la demeure; tout traitement fut ajourné. Ce qui fut fait en cette occasion, on devait raisonnablement le faire.

Un homme âgé de 40 ans, couché au N° 24 de la salle St- Vincent, hôpital St-Éloi, au mois de janvier 1846, était atteint d’une fluxion de poitrine qui avait envahi une grande étendue du poumon droit en arrière. Saignées, sangsues, vésicatoire, révulsifs intestinaux , infusion d’ipécacuanha , tout avait été inutile : la maladie continuait , et la fluxion allait envahissant de plus en plus l’organe pulmonaire. La douleur de côté n’était pas très marquée, même pendant les efforts de la toux , mais l’oppression était extrême , l’expectoration presque nulle , la faiblesse sans cesse croissante. Nous désespérions, lorsque observant un jour à la visite du matin les urines de ce malade, je les trouvai fort différentes de celles que j’avais vues la veille à la visite du soir. Celles-ci étaient rouges et avec un dépôt marqué , tandis que celles que j’avais sous les yeux étaient pâles et inodores. Un vague soupçon de complica -

tion Nerveuse ou intermittente traversa mon esprit; en m’informant j’appris que ces urines avaient été rendues vers minuit au moment où le malade rêvant ou délirant, s’était levé de son lit. Je le fis surveiller, et la nuit suivante à la même heure, quelques accidents cérébraux se manifestèrent , précédés qu’ils furent d’un sentiment de froid très marqué. Je n’hésitai plus, et, malgré la fièvre, malgré l’oppression extrême, malgré la toux, malgré l’absence d’expectoration, malgré le souffle tubaire qui indiquait l’hépatisation pulmonaire, je donnai immédiatement du sulfate de quinine. Dès ce moment, une détente manifeste se prononça , les symptômes thoraciques se calmèrent , le mal local alla chaque jour décroissant, la fièvre s’affaiblit et dans peu de jours la convalescence fut manifeste.

Voilà la Complication, c’est-à-dire l’union de deux Etats Morbides, dont l’un ne peut disparaître si son congénère ne s’éteint pas en même temps. Que seraitil advenu de ce malade si elle n’avait pas été aperçue ?. . La réponse est positive, il serait mort. Le mouvement fluxionnaire , l’hépatisation qui en avait été la conséquence, la lésion organique, en un mot, n’était qu’un des éléments delà maladie totale. Jusque-là la phrase symptomatique n’étant pas complète, il était tout simple que le langage fut incompris et que les moyens thérapeutiques qu’il indiquait fussent impuissants. Le second élément ne demeurait pas inactif pendant ce temps. Les paroxysmes obscurs de la fièvre

renouvelaient incessamment la fluxion , et mettaient le malade dans le plus extrême péril. Dès qu’ils furent rationnellement attaqués, tout disparut.

Ce fait n’est pas seulement curieux au point de vue qui m a amené à le rapporter, il est instructif encore, en faisant voir que l’état dominant par les symptômes n’est pas toujours dominant pour l'indication, en établissant qu’en Clinique il n’existe pas de détails insignifiants (1). C’est à l’examen des urines que ce malade doit son salut. Enfin, en démontrant, ce qui n’est ignoré de personne, à Montpellier , mais qu’on ne saurait trop redire , que le traitement des fluxions de poitrine ne repose que secondairement sur la gravité et l’étendue du mal local-, qu’il se fonde principalement sur l’affection qui le domine et qui le renferme dans la sphère de son action. C’est d’après ce précepte que l’on est souvent amené à employer dans les maladies de la poitrine des remèdes qui semblent , au premier aspect , devoir leur être contraires. Hippocrate n’avait pas hésité à donner les acides et les boissons froides dans les pleurésies qui se trouvaient sous la dépendance d’un état putride général. Sydenham, l’Hippocrate Anglais, traita de la même manière les pleurésies

(t) Nil magis ad veritatem axiomatum conducit , quam exacta ac prorsùs austera symptomatum omnium, , utut minimorum utut vilium acpénè inutilium in morbo observatorum descriptio. ( G. Boglivi , Oper. omn., I. 2, cap. 3, p. 176, in~ 4°, Lugduni, 1745.

de 1673 et avec le plus grand succès. Déjà du temps de Prosper Martian on commençait à oublier ces grands principes de thérapeutique, et je ne puis résister au désir de rapporter les conseils et les douloureuses réflexions de ce célèbre commentateur d’Hippocrate , le moins connu peut-être , et pourtant le plus digne de Fêtre. Non ego mirandum si cura tionis momentum Pleuretidis in refrigeratione reponatur. Hos curationis modos adeo inter se differentes in pleurilide notent juvenes , qui uniformiter curant , venæ sectione , purgatione , expectorantibns , fotibus , aïiis que usitatis remediis et videant quantum A rsmedica bis temporibus perfectionis amiserit priscorum respeclu quamvis^ubique contrarium jactent verœ Ârtis ignari.

Il ressort donc de ces réflexions qu’il ne saurait y avoir de pratique rationnelle et par conséquent utile sans la distinction des deux éléments, ou pour parler plus généralement , de tous les éléments qui entrent , à quelque titre^que ce soit . dans la constitution d’un fait morbide complexe.

Mais il ne suffit pas de savoir que les états Nerveux etJOrganiques se trouvent- associés dans un même fait morbide , ni de connaître les lois de leur réunion

par Coïncidence ou par Complication , il est encore important de^ne pas ignorer que chacun des deux peut engendrer l’autre , et la solution du problème thérapeutique serait incomplète, si on n’allait à la recherche de helui quïla eu l’initiative.

1° Génération de l’Etat Nerveux par V EtaP*Orga~

nique. Cette question ne fait pas l’objet d’uu doute aux yeux des Organiciens purs. Ils soutiennent tous que l’Etat Nerveux n’existe pas par lui-même , qu’il n’est jamais que la conséquence d’une altération matérielle des solides ou des fluides , c’est-à-dire qu’il n’est jamais Essentiel. C’est là une erreur contre laquelle je crois m’être suffisamment élevé. Non, il n’est pas vrai que l’Etat Nerveux soit toujours la conséquence d’un Etat Organique, mais il est très certain que l’Etat Organique entraîne très souvent la formation de l’Etat Nerveux. Les engorgements , les inflammations lentes de certains organes amènent fréquemment le développement d’accidents purement dynamiques. Ainsi les subinflammations utérines , celles qui ont leur siège dans les ovaires ou les trompes , organes qui se comportent en Pathologie comme ne formant qu’un seul et même viscère , occasionnent très souvent l’Hystérie. Dans ce cas , l’origine de la maladie se reconnaît à la douleur que l’on provoque en comprimant l’hypogastre, ou bien à l’apparition de certaines maladies locales, telles que fleurs blanches, engorgement appréciable du col , etc., etc. Mais dire que , pour se manifester, l’Hystérie a indispensablement besoin de cette altération Organique préalable , c’est une affirmation imprudente qu’il est impossible d’accepter. L’expérience quotidienne démontre qu’il existe des engorgements utérins ou ovariques , des fleurs blanches qui en sont la consé-

quence, des sub-inflammations de ces organes qui se manifestent par ia douleur que la compression y provoque, sans que le moindre phénomène hystérique se soit développé. Il y a plus , c’est que dans

les cas même où les accidents Nerveux ont été provoqués par cette cause matérielle, celle-ci venant à disparaître, son effet peut persister avec les caractères de gravité qu’il avait auparavant : c’est là un fait qui prouve son indépendance. Est-ce parce que Pujol (1) a rencontré dans sa pratique quelques cas d’hystérie causés par des lésions matérielles de l’utérus ou de ses annexes; est-ce parce que ML Schutzenberger (2) reproduisant les idées du Praticien de Castres , a développé de la douleur par la pression hypogastrique chez tous les hystériques , qu’il faudrait nier avec eux l’existence des affections Nerveuses sans matière et comme eux dire qu’elles supposent toujours pour cause primitive quelque inflammation cachée ! . . . . Ce serait faire abnégation et des faits et des lois de l’induction. Nous ne pouvons nous y résigner : et tout en convenant qu’il est des cas où les altérations organiques peuvent amener la génération de l’Etat Nerveux; tout en reconnaissant que pour guérir certaines Hystéries , il faut d’abord combattre les lésions des organes génitaux qui les compliquent , nous affirmons aussi que le

(1) Essai sur les inflammations chroniques des viscères, p. 122»

(2) Gaz. médic. du 26 septembre 1846 , p. 750L

plus souvent les Affections hystériques , hypocondriaques , vaporeuses, etc., sont indépendantes, essentielles ; et nous répétons avec le célèbre Mead : Hysteria et Hypochondria non unam sedern liabent sed rnorbi totius corporis sunt( 1).

Je pourrais multiplier les exemples , le principe ne saurait changer, et le même raisonnement s’appliquerait sans effort à tous les cas d’Hypochondrie de provenance Scorbutique ; d’Epilepsie entretenue par la Scrophule ; de vapeurs indéterminées causées par l’altération des fluides chez les chlorotiques , etc., etc.

Le délire qui survient dans les fluxions de poitrine graves s’accompagnant de sécheresse de la langue et de la gorge, de chaleur mordicante à la peau, de relâchement du ventre et de faiblesse du pouls , est trop souvent attribué à des causes mécaniques , comme gêne de la circulation, congestion des fluides, inflammation des méninges d’après les uns , du cerveau suivant les autres; d’ou il résulte l’adoption d’une thérapeutique qui a pour but de diminuer ces hypérémies, de détruire ces congestions et ces inflammations si gratuitement supposées. Il est certain que, dans quelques circonstances, le délire est favorisé par des obstacles de cette nature , mais quand il s’accompagne des symptômes que nous venons de signaler, il doit être considéré comme un phénomène

(1) Monita etprecepta medica, cap. 17.

Nerveux sympathique réclamant plutôt les calmants, les tempérants , le camphre , les vésicatoires, que les moyens évacuants et affaiblissants que l’on adopte, d’après les idées organiciennes , avec trop d’irréflexion.

2° Génération de l’Etat Organique par l’Etat Nerveux. A son tour l’Etat Nerveux entraîne souvent la formation de l’Etat Organique. Ainsi, des palpitations purement dynamiques qui se prolongent, finissent par altérer le cœur et par y produire des modifications matérielles qui deviennent un élément dominant (1). Grimaud a vu des engorgements des viscères abdominaux , décidés par des spasmes fixes opiniâtrément établis sur ces organes , à la suite de Fièvres Intermittentes intempestivement supprimées. Dans le principe , l’augmentation du volume des parties n’est pas réelle , elle est expliquée par les effets du spasme qui tend à les dilater (2). Si les accès qui sont le meilleur mode de solution de ces mouvements spasmodiques se reproduisent , l’engorgement simulé s’évanouit brusquement. Mais si la fièvre ne reparaît pas et que les remèdes demeurent impuissants , alors il survient un mouvement fluxionnaire qui décide un engorgement véri-

(1) Voir ma thèse doctorale sur les palpitations du cœur.

(2) J’admets avec Grimaud comme incontestable l’existence des spasmes dilatatoires : il est un grand nombre de faits qui ne peuvent pas s’expliquer autrement.

table (1). Les tumeurs de cette origine sont bien différentes de celles qui sont produites par atonie , comme celles qui arrivent très souvent à la suite des fièvres quartes automnales (2).

Whytt (3) a vu des mouvements spasmodiques fixés sur un organe , y décider un mouvement fluxionnaire inflammatoire. Dès ce moment, le pouls et les urines se modifiaient sensiblement : le premier perdait les caractères d’irrégularité , de petitesse qu’il avait depuis longtemps pour prendre ceux de fréquence , de dureté , quelquefois de dilatation; les secondes cessaient d’être claires et devenaient foncées, troubles , bourbeuses.

Cbeyne (4) et Lorry (5) considèrent les vomissements bilieux, les coliques, les dyssenteries de même nature, comme autant de Maladies Organiques , que les Maladies Nerveuses ont de la tendance à produire ; et Dumas (6) cite un cas de convulsions alternant avec un choléra qui semblait en être la crise.

(1) Grimaud, Traité des fièvres, t. 2, p. 219.

(2) Dans un mémoire sous forme de lettre que j’ai adressé en 1847 à l’Académie royale de Médecine , j’ai cherché à démontrer les relations généalogiques qui existent entre la fièvre intermittente et les engorgements abdominaux. La conclusion est en opposition directe avec les idées de M. Piorry. (Voir le Bulletin de l’Académie, 1847.)

(3) Ouvrage cité.

(4) The english malady, or e treatise on nervous diseases of allkinds.

(5) Ouvrage cité.

(6) Malad. chron. , p. 48.

L’Etat Nerveux général suffit souvent pour entraîner la modification des fluides, déranger la nutrition et compromettre la vie. M. Gendrin a remarqué que le fait seul de l’accélération du sang par les mouvements précipités de la fièvre , même éphémère , altèrent souvent cette humeur, dont l’intégrité est si importante -, et la microscopie démontre que quelques heures de pyrexie suffisent pour modifier la forme des globules , accroître ou diminuer leur nombre , alors même qu’ auparavant on n’avait pu soupçonner l’existence d’aucun vice humoral.

Ainsi donc la génération réciproque de l’Etat Nerveux par l’Etat Organique et vice versa est incontestable. En réfléchissant aux combinaisons qui peuvent en résulter, nous serons amenés à conclure que tout fait Pathologique actuel peut se trouver dans une des cinq conditions suivantes :

1° Coïncidence ou complication des deux Etats simultanément éclos ;

2° Coïncidence ou complication actuelle des deux Etats , l’Organique ayant ouvert la scène et amené le Nerveux ;

3° Coïncidence ou complication actuelle des deux Etats , le Nerveux ayant précédé l’Organique et amené son congénère ;

4° Etat Nerveux existant seul actuellement, après avoir été engendré par l’Etat Organique ;

5° Etat Organique existant seul actuellement après avoir été engendré par l’Etat Nerveux,

L’existence de ce quintuple rapport doit être connue par le thérapeutiste. Les indications seraient toujours vagues et incertaines , si on ignorait lequel des deux éléments a eu l’initiative. Pour arriver à cette connaissance, deux conditions sont indispensables : l’histoire exacte du fait morbide depuis son origine , et une grande sagacité pour le diagnostic de chacun des éléments.

§ vii.

Des maladies où l'un des éléments simule l’existence de l’autre.

Nous venons de passer en revue une série de circonstances pathologiques dans lesquelles les complications ou les successions des deux états dont nous nous occupons sont souvent fort obscures. Elles sont loin cependant d’être aussi embarrassantes que celles où la maladie se présente de telle sorte, qu’un État Nerveux simule, quelquefois pendant de longues années, la réalité d’un État Organique qui n’existe pas ; ou bien celles où l’État Organique prend le masque d’un État Nerveux.

Nous allons examiner séparément l’un et l’autre de ces cas.

1° Etat Nerveux simulant l’Etat Organique. La constance obstinée, la persévérante continuité de certains symptômes Nerveux trompent quelquefois les praticiens les plus habiles , les plus attentifs et leur persuadent qu’il existe une lésion matérielle , là où ne se trouvent que des altérations dynamiques.

Bien souvent des contractions musculaires ont été prises pour de véritables contractures , et si dans ces derniers temps on a réussi souvent , par la

ténotomie, à redresser des membres déviés, c’est que sans doute il n’y avait, ni dans les organes musculaires, ni dans le système osseux, aucune altération matérielle bien caractérisée. Mlle de G*** présentait une gibbosité accidentelle si prononcée et si persistante de la colonne vertébrale , que deux praticiens très distingués ont pu croire longtemps à l’existence d’une altération grave dans le corps des vertèbres. La malade mourut et grand fut l’étonnement de tout le monde lorsqu’on s’aperçut , au moment de l’ensevelir, que le corps s’était parfaitement redressé.

Une fille du peuple est si longtemps demeurée courbée sur le côté droit , que son médecin crut à la réalité d’une contracture des muscles de l’épine qui, d’ailleurs étaient tendus, rigides et comme atrophiés. Cette fille se redressa subitement , et l’on fut obligé de convenir que l’inclinaison n’était due qu’à un spasme tonique singulièrement persévérant des muscles des gouttières vertébrales. Elle avait présenté un cas de cette forme rare de tétanos qu’on désigne sous le nom de pleuro-tétanos chronique.

Il y a des maladies Nerveuses, c’est-à-dire franchement essentielles du cœur , qui se prolongent d’une manière si continue , si persistante , qu’on est entraîné à les regarder comme provenant d’une altération anatomique de cet organe ou de ses annexes. Mais ce n’est pas seulement la durée des accidents qui donne cette conviction , l'illusion est

encore complétée par la constatation de certains bruits anormaux perçus par l’auscultation et qui habituellement ne coïncident qu’avec les lésions Organiques.

J’ai donné des soins l’été dernier , pendant mon séjour à Cauterets, à une demoiselle extrêmement Nerveuse et lymphatique : c’était son second voyage à nos thermes. Le premier avait été entrepris, il y a une quinzaine d’années, par le conseil de l’honorable professeur Viguerie de Toulouse. Cette demoiselle, qni était alors un enfant, avait depuis plusieurs années une palpitation du cœur qui fut considérée comme de nature Nerveuse par le célèbre praticien que j’ai nommé. Le médecin inspecteur d’alors qui, du reste, est encore celui d’aujourd’hui , n’était point de cet avis , et ayant cru reconnaître l’existence d’une lésion organique, il conseillait à la mère de ramener son enfant, disant que les eaux sulfureuses ne pouvaient qn’augmenter le mal et en hâter les progrès. Grande fut la perplexité de cette pauvre femme , qui se hâta de s’en référer à son médecin ordinaire , lequel répondit avec cette assurance que donnent la conviction et le savoir, qu’il fallait entreprendre, malgré tout, le traitement thermal. On le fit et tout alla pour le mieux. L’anévrysme supposé s’évanouit promptement sous l’influence des eaux de la Raillère. Aujourd’hui Mlle de G*** ne conserve de cette maladie que le souvenir, et sa mère, que la mémoire de l’anxiété cruelle dans laquelle elle fut un moment plongée.

Dans toutes les circonstances de cette nature, on oublie trop aisément que des mouvements purement vitaux, simplement actifs, nerveux, en un mot, et par conséquent indépendants de toute altération permanente et de toute métabole matérielle , durable , susceptible ou non de résolution , peuvent produire des effets semblables à ceux que développent les changements anatomiques morbides. L’on ne se rappelle pas assez que les forces motrices changent les attitudes , les formes et les propriétés sonores des corps où se produit le phénomène que perçoit l’oreille. Aujourd’hui, avec la prétention d’exactitude , qui est le cachet d’une certaine école, on ne met plus en doute la possibilité de distinguer urne lésion anatomique du cœur d’avec un trouble purement inorganique. On avoue bien que la chlorose, l’anémie et quelques autres états morbides peuvent provoquer l’apparition d’un souffle, lequel s’accompagnant de palpitations et d’autres désordres peut, jusqu’à un certain point, simuler une lésion organique. On les distinguera toujours, dit-on, à cette circonstance que , dans le premier cas , le bruit de souffle coïncide avec le premier temps , tandis qu’il est isochrone avec le second dans les cas de désordres physiques. Mais comment alors sortir d’embarras si , comme je l’ai vu , il existe à la fois un état chlorotique et une lésion matérielle du cœur? Ira-t-on dire alors qu’il est possible d’entendre au premier temps le souffle inorganique et

de le distinguer du souffle organique du second ? Je ne crois pas qu’on en soit encore là. Y fut-on parvenu, il resterait toujours une grave difficulté, celle de l’existence d’un rétrécissement auriculoventriculaire sans bruit anormal (1). Que deviennent, dans ce cas, les lois de la physique? Sera-t-il encore possible de les invoquer , alors qu’un souffle très-prononcé dans la région précordiale persiste chez une femme hystérique pendant deux ans et disparaît subitement après cette époque (2).

Combien de fois des vomissements n’ont-ils pas été pris pour des rétrécissements organiques du pilore à cause de leur persistance , et combien de fois ne les a-t-on pas vu soudainement se dissiper ?

Combien de fois les plus habiles chirurgiens n’ont-ils pas considéré des battements artériels continus comme des anévrysmes, et combien de fois l’autopsie ne les a-t-elle pas détrompés? Jetez les yeux sur l’article Abdomen du Dictionnaire de Samuel Cooper, et vous y rencontrerez un grand nombre de faits de cette espèce.

Je termine par l’bistoire suivante, qui me paraît fort remarquable au point de vue qui nous occupe.

A la fin de juin 1846, arriva à Cauterets une jeune dame de 24 ans , appartenant à une des plus gran les

(1) Voir la Gaz. Médic. du 3 août 1833.

(2) IMcl. pag. 545.

familles de la Bretagne. Elle me remit une consultation qui était signée par un des plus chauds et des plus habiles partisans des idées de l’école anatomique. Il y était dit que Mme X..., qui avait joui d’une assez bonne santé avant son mariage , était souffrante depuis sa première couche, qui datait de quatre ans. A cette époque, en effet, se croyant assez bien portante pour allaiter son enfant , elle entreprit et continua trop longtemps les pénibles et douces fonctions de nourrice. Ses forces trahissant son courage , elle fut obligée de les abandonner. Une année après survint une nouvelle grossesse, pendant la durée de laquelle la santé , qui avait toujours été chancelante, parut s’améliorer. Mais après l’accouchement, les forces 11e se rétablirent pas ; quelques accidents sérieux, tels qu’une toux sèche, saccadée , aiguë et une aphonie instantanée se manifestèrent. Comme une sœur était morte d’une maladie qu’on croyait de nature phthisique , des craintes sérieuses s’emparent de tous les membres de la famille, et l’on abandonne la Bretagne pour se fixer à Paris.... Le diagnostic formulé dans la consultation que j’ai sous les yeux est le suivant : Phthisie Laryngée au premier degré. Tubercules au sommet du poumon gauche. Il y avait bien dans les signes rationnels et dans les signes physiques assez de concordance pour légitimer une telle affirmation. En effet, la toux persistait, et les remèdes n’avaient eu que peu d’action sur elle ; la voix était

soufflée; une douleur à peu près fixe siégeait entre les deux épaules ; la maigreur était considérable , et lorsque l’oreille s’appliquait au-dessous de la clavicule gauche ou bien dans la fosse sus-épineuse du même côté, elle entendait un bruit très manifeste d’expiration prolongée. Il n'y avait point de fièvre, point de diarrhée , l’appétit était conservé , le sommeil tranquille ; sauf les interruptions causées par la toux , l’état des forces était encore satisfaisant. Les règles étaient irrégulières , peu abondantes ; une leucorrhée presque continuelle fatiguait beaucoup la malade, dont la coloration était sensiblement chlorotique. On recommandait avec instances de modérer beaucoup l’action du traitement thermal dans le principe.

Trompé par tout ce que je viens de rapporter, et par le précédent fâcheux de la mort de la sœur, autant qu’entraîné par la conviction d’un honorable confrère , j’acceptai son diagnostic , malgré les préoccupations que me causait la survenance subite de l’extinction de voix et son rapport avec le dernier accouchement. Le traitement thermal fut entrepris avec toute la modération possible et l’hygiène sévèrement réglée.

Il y avait douze jours que cette malade était arrivée ; aucun changement en bien ou en mal n’était encore survenu , lorsque le douzième jour même , le mari me raconta qu’il avait entendu dans la nuit sa femme l’appeler tout haut en rêvant. Il m’assura que

ce n’était point une illusion , qu’il avait formellement entendu des paroles prononcées à pleine voix , et aussi distinctement accentuées qu’il aurait pu le faire lui-même. Cependant, la jeune femme était là devant moi , et il était impossible de constater le moindre changement. Comme pourtant le phénomène signalé était fort extraordinaire, je la fis surveiller. Trois jours après, j’eus la conviction formelle

que Mme X . parlait avec toute sa voix durant

le sommeil. Dès-lors, ma conviction dans le diagnostic précité fut ébranlée , et après un jour de réflexion, je changeai complètement les bases de la thérapeutique. Il était évident que je n’avais point à faire à une phthisie laryngée , et le phénomène nocturne devait me convaincre qu’un état Nerveux était seul capable de produire cette variation bizarre. D’après cette idée, les bains de la Raillère furent remplacés par ceux plus frais du Petit-Saint- Sauveur ; j’obligeai la malade à aller les prendre à pied (1) , et la boisson fut continuée à la Raillère ; le soir je fis recevoir le long de la colonne vertébrale et sur la poitrine des douches jumelles (2). L’exercice à cheval, la distraction , le bal furent conseillés. Pendant la journée , la malade prenait à plu-

(1) Les bains du Petit-St-Sauveur sont à 2 kilomètres de Cauterets.

(2) Les douches jumelles sont des douches où l’on donne alternativement un jet d’eau froide et un jet d’eau chaude.

sieurs reprises du lait froid , et au moment du coucher une infusion de valériane. Tous ces moyens énergiques furent très bien supportés , l’exercice accrut les forces , la toux diminua peu à peu, V embonpoint fit des progrès, la coloration fut modifiée, et le 27 juillet, après 34 jours de séjour, la voix revint à la suite de règles plus abondantes et plus colo^

rées que de coutume. Quand Mme X . quitta Cau-

terets , le bruit d’expiration avàit diminué au moins de moitié. La reconnaissance Ta ramenée aux Pyrénées en 1837, et j’ai pu me convaincre que la guérison n’avait pas fléchi. Elle avait parfaitement supporté l’hiver de la Bretagne et , comme elle le disait souvent , elle ne s’était jamais mieux portée.

Si le bruit d’expiration que mon savant confrère avait signalé au-dessous de la clavicule gauche et dans la fosse sus-épineuse du même côté n’avait pas existé , il est probable que le seul fait de l’aphonie ne lui aurait pas suffi pour autoriser le diagnostic qu’il avait formulé. Mais, comme je l’ai dit , la réunion de ces deux circonstances était bien de nature à diriger la pensée vers la probabilité d’une phthisie laryngée. Il est certain, oui j’en conviens , que la respiration jacksonienne , ou expiration prolongée , se rencontre fréquemment dans le début de la phthisie tuberculeuse , mais il est non moins vrai , et on le sait trop peu, que ce même phénomène se montre dans un grand nombre d’autres maladies.

On le trouve presque constamment dans la chlorose, dans l’œdème pulmonaire , dans les affections graves du cœur, dans les épanchements des cavités thoraciques, dans l’hépatisation pulmonaire en voie de résolution , où il parait constamment après le râle crépitant de retour , dans l’emphysème pulmonaire, etc» Pour qu’il appartienne évidemment à un engorgement tuberculeux et qu’il puisse par conséquent indiquer le début d’une espèce de phthisie pulmonaire , il faut , comme l’expérience me l’a souvent prouvé, que le bruit expiratoire soit plus long que le bruit inspiratoire , qu’il paraisse âpre à l’oreille, dur dans sa production, qu’il continue à se faire entendre longtemps après l’abaissement complet des côtes, qu’il soit interrompu , hésitant , saccadé et limité à l’une des régions sous-claviculaires. S’il réunit tous ces caractères , on peut affirmer avec assurance qu’il tient évidemment à l’existence d’un engorgement tuberculeux.

Je suis convaincu que c’est l’état chlorotique qui le produsait chez notre malade.

2° Etat Organique simulant l’Etat Nerveux. On a plus souvent peut-être occasion de rencontrer dans la pratique la circonstance actuelle d’un état réellement Organique, qui ne se traduit au dehors que par des phénomènes Nerveux. Il faut arriver au terme de l’existence , pour constater sur le cadavre des désordres matériels que rien, dans ces cas, n’avait fait soupçonner durant la vie.

C’est ainsi que des Epilepsies se maintiennent fort longtemps par des tumeurs dans la cavité encéphalique.

On a vu des Tics douloureux , des Névralgies rebelles causées par des dégénérescences dans les nerfs qui en sont le siège ou dans les parties environnantes. M. Cruveilhier a disséqué le cadavre d’une femme de la Salpétrière, qui, affectée d’un cancer à la mamelle, éprouva tous les accidents de la Névralgie faciale la plus douloureuse. Cette Névralgie avait cela de particulier , qu’elle suivait non le trajet radié dans le sens vertical des branches de la cinquième paire , mais le trajet radié dans le sens horizontal des filets du nerf facial. A l’autopsie, il trouva que les ramifications du nerf facial étaient enveloppées d’une gaine cancéreuse, inégalement épaisse (1) qui les comprimait sans les altérer. M. le Docteur Patrix a ouvert avec soin le cadavre d’un homme mort dans le service du Professeur Dubois, et qui avait été atteint pendant de longues années d’une Névralgie Faciale tout-à-fait intermittente , c’est-à-dire paraissant essentielle et siégeant dans les branches du Maxillaire inférieur. Il trouva qu’un cancer s’était développé dans le trou ovale du sphénoïde. La tumeur comprimait fortement la troisième branche du trifacial au moment de son passage dans cet orifice , mais le nerf s’était conservé intact.

(1) Anat. Path., 35e livr . , pl.2, p. 2.

Depuis quelques années , on s’est occupé fort activement de l’histoire des tubercules. On a étudié avec soin les phénomènes produits par leur développement au sein des Organes et l’on a été en mesure de constater que ceux que l’on rencontre dans le cerveau ou plutôt dans le tissu cellulaire de de la Pie-Mère , donnent lieu â des symptômes singulièrement variables, intermittents et qui sont rapportés bien souvent à une affection Nerveuse pure. Le même malade, dans des circonstances différentes, peut offrir à l’observateur tantôt de l’exaltation , tantôt de l’affaiblissement , tantôt de la perversion dans les facultés intellectuelles ; une tranquillité stupide alterne quelquefois avec des convulsions Epileptiformes, des vomissements fréquents , du strabisme ; dans certains moments , la surdité et l’amaurose sont complètes et quelques instants plus tard il y a de la photophobie et de la fatigue au moindre bruit ; aujourd’hui on aperçoit une paralysie partielle qui a disparu demain et qui peut être remplacée par des spasmes tétaniques ; les malades peuvent passer de l’Etat le plus grave au calme le plus rassurant et vice versa. Ne voit-on pas là toute l’irrégularité , toute l’ataxie des désordres Nerveux ; et cependant que trouve-t-on à l’autopsie? Toujours la même altération matérielle : des Tubercules dans le cerveau.

Mon honorable ami, M. le docteur Kübnholtz , m’a raconté, il y a plusieurs années , qu’il a eu l’oc-

casion d’ouvrir une femme morte à l’ancien dépôt de mendicité de Montpellier, laquelle n’avait éprouvé dans le cours des dernières années de sa vie que des douleurs vives dans les seins simulant parfaitement le Tic douloureux Essentiel. A l’autopsie, il n’y avait rien d’appréciable dans les glandes mammaires ni dans les parties environnantes , mais la matrice était envahie presquentière par un cancer qui n’avait jamais donné aucun signe de sa présence.

On a vu un vomissement qui avait été considéré comme Nerveux , cesser tout-à-coup par la chute d’un calcul rénal.

Dans d’autres cas , une Néphrite calculeuse s’est masquée sous les formes d’une lombalgie opiniâtre. Boerhaave s'est souvent cité lui-même comme exemple de ce fait.

Enfin , et pour en finir avec tous les faits qui se présentent à ma pensée, on n’a qu’à ouvrir les livres de Ducamp sur les rétrécissements du canal de l’urètre, et de M. Lallemand sur les pertes séminales, pour être convaincu que des altérations quelquefois profondes de la prostate, des vésicules spermatiques, etc., ne se traduisent souvent que par les phénomènes variés de névropathies différentes.

Tous ces faits ne sont incompréhensibles que pour ceux qui ne connaissent pas convenablement les lois de la nature humaine, les aptitudes variées, les spontanéités diverses de la cause vitale. Les Altérations du mécanisme, les maladies Organiques qui sont de

leur nature essentiellement persistantes , continues , ne sauraient être causes directes , nécessaires de phénomènes nerveux, variables, intermittents. Je ne comprendrai jamais qu’une tumeur qui se trouve dans le cerveau d’un épileptique puisse être considérée comme le principe sine quâ non de la maladie convulsive dont les variations, l’intermittence , l’irrégularité n’auraient plus dès-lors de raison d’être. Les causes matérielles qu’on nomme continentes ne sauraient être des causes génératrices , mais tout simplement des causes provocatrices. Leur action se borne à solliciter la manifestation d’un état morbide auquel la force vivante est actuellement disposée. Il n’y a donc que des rapports accidentels entre l’altération mécanique et les symptômes qu’elle provoque ; elle ne peut enlever à la cause de la vie son indépendance et la tendance instinctive dont elle est douée à se mettre en mouvement ou à garder le repos suivant l’impulsion de ses besoins actuels. La meilleure preuve que je puisse donner de la vérité de cette assertion , c’est le parallèle de deux faits remarquables par leur identité au point de vue Anatomique et fort différents pourtant sous le rapport de la manifestation. Je les emprunte tous deux à M. Cruveilhier. Le premier est celui de la névralgie faciale qui était causée , suivant l’auteur, par cette enveloppe cancéreuse qui formait une gaine au nerf facial et à ses ramifications. Je l’ai cité à la page 87. Le second est celui d’une dégénérescence de même

nature développée dans le creux de l’aisselle, enveloppant de toute part comme une gaine et comprimant les nerfs du plexus axillaire, sans que jamais il y ait eu dans le bras aucun phénomène ni Névralgique ni Paralytique (1).

Dans la pratique , certainement tous les faits ne peuvent pas être expliqués , mais il est aisé de tout comprendre, alors qu’une histoire morbide est complète et que l’on n’ignore pas les lois de la constitution humaine.

(1) Anat. Path., 35e liv. , pl. 2, p, 2.

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