VIII
Su traitement différentiel des Maladies Nerveuses et des
Maladies Organiques.
Il n’entre pas dans le plan de cette dissertation, ni je le pense dans l’esprit de la question qui est soumise à mon examen , de parler avec tous les développements qu’il comporterait du traitement respectif des maladies Nerveuses et des maladies Organiques , considérées dans leur isolement ou dans leurs associations variées. Le temps et mes forces n’y suffiraient pas. Je dois me borner à l’exposition de quelques principes généraux qui me paraissent découler de tout ce qui a été dit jusqu’ici. Si j’ai, en effet, cherché à découvrir dans les faits pratiques dont je me suis occupé la combinaison des éléments qui les peuvent composer, leur indépendance ou leur connexité et leurs dominances relatives , ce n’est pas dans un but simplement spéculatif , et l’on a déjà pu voir qu’il résultait de cette étude des conséquences pratiques d’une haute importance. Sydenham, dans sa lettre à Guillaume Cole, s’étend longuement sur le danger de traiter comme des douleurs et des vomissements hystériques , les vomissements et les douleurs lombaires occasionnés par la
présence d’un calcul rénal , ou bien à considérer comme bilieuses et à soigner en conséquence des coliques causées par l’affection hystérique . L’ insistance qu’il met à cette question ne me surprend pas. Elle est, considérée dans sa généralité, la base fondamentale du traitement respectif des maladies Nerveuses et des maladies Organiques.
Le problème thérapeutique est réduit à sa plus grande simplicité , alors que les efforts de l’analyse parviennent à faire découvrir au-dessous du spectacle phénoménal, quel qu’il puisse être, l’existence d’une affection ou Nerveuse ou Organique pure. Il ne reste plus, et ce n’est pas peu de chose , qu’à découvrir les indications spéciales qu’ elles présentent et les moyens de les remplir. On comprend que la multiplicité des espèces morbides de l’une et l’autre catégorie, réunie aux différences individuelles de chaque malade , doivent rendre ces indications infinies. C’est pour ce motif qu’il ne peut point en être question ici avec détail. Je dois me contenter de dire que chaque fait exige de la part du praticien une attention spéciale et que les lois de la statistique ne peuvent y être d’aucun secours. On ne doit rien espérer non plus de l’adoption d’un des systèmes qui ont eu cours dans la science, qu’ils soient déchus ou debout encore. De cela qu’une maladie donnée portera le nom de Nerveuse , il ne s’en suivra pas qu’il faille exclusivement la traiter par les excitants, avec Whytt, ou par les délayants
avec Pomme. Pas plus qu’il ne sera rationnel , c’est-à-dire conforme aux véritables règles d’une saine philosophie de vouloir appliquer la méthode de Broussais ou celle de Rasori à toute maladie qui sera qualifiée Organique.
Mais la difficulté s’accroît beaucoup alors que les deux éléments se trouvent réunis de telle manière, que les notions analytiques conduisent à des indications ou complexes ou opposées, comme on le voit trop fréquemment dans les fièvres originellement ou accidentellement Malignes. Il arrive souvent dans les cas de cette espèce, que l’élément Nerveux qui réclame les toniques Nervins et les Analeptiques, se trouve associé à un élément Organique , caractérisé par de l’Eréthisme, de l’irritation inflammatoire et qui exige les tempérants, les émollients, les antiphlogistiques, en un mot, les affaiblissants. Dans les conditions de cette nature qui constituent les problèmes les plus difficiles de la thérapeutique , on ne saurait tracer des règles invariables; le médecin, dans la plupart des cas , se décide d’après l’inspiration du moment, consilium in Arenâ. Cependant , on peut avancer comme un principe général assez positif que le traitement doit être différent , suivant que les phénomènes Nerveux sont primitifs ou bien qu’ils ne sont que secondaires et qu’ils ont été précédés par les phénomènes Organiques.
Dans le premier cas, ce qui devra dominer dans la thérapeutique, ce sera l’emploi des moyens propres
à soutenir et à relever les forces radicales affaiblies. C’est leur état de débilité, provenant habituellement de circonstances procatarctiques, qui les ont graduellement ruinées, qui entraîne tous les désordres qu’on observe et que l’on désigne habituellement sous le nom de Nerveux, tels que l’irrégularité des phénomènes successifs ou simultanés , la suspension ou la rupture des liens sympathiques ou synergiques qui unissent les organes, etc. Dès lors, quoiqu’il puisse accidentellement survenir, le médecin ne doit jamais perdre de vue cette origine. On comprend facilement , d’après cela, combien doit être grand le danger des lésions organiques inflammatoires, même légères, qui peuvent arriver dans ces circonstances, et combien il faut de circonspection dans l’emploi des moyens quelles réclament. Dans la plupart des cas de cet ordre, il faut préférer aux évacuations ruineuses par les saignées ou par les sangsues, les émollients, les tempérants, et quand ils ne suffisent pas, les vésicatoires . Les vésica¬
toires qui sont un remède héroïque dans les cas embarrassants de cette espèce, parce qu’en outre des vertus résolutives et dérivatives qui font le principal caractère de leur action, ils ont encore le pouvoir de relever les forces , de déterminer vers la peau une expansion diaphorétique et de combattre les spasmes fixés loin des lieux où onj les applique.
Dans le second cas, alors que l’état Organique ayant précédé , les symptômes Nerveux se décla-
rent , iis ne sont pas ordinairement liés aussi iutimément à un état radical de faiblesse , et la thérapeutique doit se préoccuper surtout des indications fournies par ce qui constitue le fond de la maladie. Ainsi, dans une fièvre gastrique bilieuse, alors que les premiers efforts thérapeutiques ont été impuissants , on voit quelquefois survenir au milieu des désordres qui proviennent du dérangement des voies digestives , un trouble particulier du cerveau, souvent léger , comme des vertiges , une difficulté de tenir la tête droite , de la surdité , de l’insomnie , des songes , la sécheresse de la langue ainsi que celle de la peau; des urines limpides; de la chaleur mordicante à la surface; une faiblesse avec lassitude , ce qui la distingue de la faiblesse radicale ; le pouls petit, mou, diversement fréquent, etc., etc. Ce sont là , à ne s’y point tromper, les caractères évidents d’un état Nerveux qui vient se joindre aux accidents primitifs. Tout en les combattant , le thérapeutiste n’oubliera jamais l’état morbide qui a précédé et qui doit toujours être le point de mire de ses tentatives. Dans ces cas complexes, l’usage des vomitifs et surtout de l’ipécacuanha est fort utile, en cela qu’il peut remplir la double indication qui se présente. Les vomitifs ne sont pas, en effet, simplement des évacuants ; ils sont doués encore, suivant Stahl , et suivant l'expérience, de qualités antispasmodiques très manifestes. Leur action centrifuge a souvent pour but de répandre uniformément sur la péri-
piiérie une chaleur douce, halitueuse , et de rompre les spasmes cutanés qui s’opposent à tout mouvement expansif. Thomson (1) était si convaincu de cette vérité , qu’il cherche à démontrer qu’au moyen de l’émétique donné à petites doses et souvent répété pendant longtemps, on dissipe avec facilité des accidents Nerveux jusqu’alors rebelles. Mais si les circonstances obligent à recourir aux antispasmodiques directs, comme le Camphre, le Musc, l’Ether, il ne faut jamais perdre de vue l’ordre d’apparition et par conséquent la dépendance des phénomènes qu’ils ont pour but de combattre.
Je n’irai pas plus loin , mon but, je le répète, ne pouvait être celui de présenter un travail ex-professo sur la thérapeutique respective des affections Nerveuses ou des affections Organiques. Je n’ai voulu que toucher à cette question dont je comprends toute la difficulté et toute l’étendue. J’ose espérer que c’est là tout ce qui m’était demandé.
(1) Voir le 5e vol. des Mémoires d'Edimbourg.