‹ Étapes et combats; SouvenirsChapitre 99 sur 100 · CHAPITRE IX Ui · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX Ui

pressé, et à chacun je répète automatiquement la même phrase : u Prenez garde, je suis blessé, ne me bousculez pas. >» Je me demande si c'est possible de souffrir plus que je ne souffre. Une sorte de gémissement ininterrompu s'échappe de ma bouche, je n'y vois plus clair ; je marche comme dans le délire.

Je tourne plusieurs fois autour du même secteur; je demande à tout le monde où est le colonel. On me dit : " Quel colonel?» Je ne sais plus, et puis tout devient très vague; je rencontre deux hommes, baïonnette au canon, avec trois prisonniers ; ils me donnent du vin rouge et m'entraînent.

Nous passons une usine dont je vois les machines brisées se profiler dans la nuit; des brancardiers me ramassent et me portent au poste de secours voisin, d'où l'on m'expédie en ambulance aux brancardiers

divisionnaires à Mazin[jarbe, où je passe la nuit.

L'ambulance est plon[»ée dans une obscurité complète par crainte d'être repérée. Nos grosses pièces de 120 lonjj tirent tout près. A chaque coup qui part les murs tremblent et les vitres sonnent. On se croirait encore en pleine bataille. Le bruit de la fusillade semble partir du jardin, et je conserve du spectacle que j'y ai vu le souvenir le plus sinistre de la journée.

Par terre, sur la paille, se détachant à peine dans la pénombre, les blessés sont alig^nés. On voit juste leurs silhouettes : des fantassins, des artilleurs, des tirailleurs algériens, sur lesquelles tranche le blanc des pansements, et parmi le fracas du canon, il s'élève une longue plainte et des gémissements coupés de phrases incohérentes. Tous délirent. Officiera et sol-

Page 1