MORT DU KAÏD EL AKBI MAMELUCK
Dans les derniers jours du mois de novembre 1873, lekaïd El Arbi Mameluck, Piémontais d'origine^ lieutenant de spahis et chevalier delà Légion d'honneur, quittait la ville d'El Oued, sa résidence. Le kaïd El Arbi avait été placé, en 1872, à la tête du pays du Souf, par le général de Lacroix, commandant la division de Constantine.
Brave, vigoureux et très énergique, El Arbi était bien Thomme qu'il fallait pour mener la population des Souafa, race laborieuse, un peu turbulente, et dont le caractère ressemble assez à celui des tribus kabyles du Djurdjura.
Les Souafa parlent tous le berbère, dans leur pays, et ne se servent de la langue arabe que dans leurs relations extérieures.
Le kaïd £1 Arbi se rendait à Constantine, emportant une assez grosse somme d'argent, et escorté par une douzaine de cavaliers.
n avait aussi avec lui son jeune fils, garçon de 10 ans environ, qu'il avait l'intention de placer, comme interne, au collège de cette ville.
Un soir, après une marche considérable, telle que les indigènes seuls savent en faire, quand ils ont hâte d'arriver, le kaïd El Arbi, à cause de l'heure avancée et de la fatigue de ses hommes, défendit de dresser sa tente et se coucha au grand air. : 11 était alors en plein désert, dans le Khela, comme disent les Arabes, un peu à l'Est du grand chott de Mer'aïer et à trois journées de marche de l'oasis qui porte ce nom.
Ce fut sa dernière nuit : malgré ses douze caTa- Uers, quatre hommes, qui l'épiaient depuis son départ du Souf, se jetèrent sur lui et regorgèrent. Surpris dans son sommeil, El Arbi fut percé de coups de yatagan et resta sur place.
Les cavaliers de l'escorte, réveillés en sursaut, furent tués, ou blessés, ou mis en fuite, affolés de peur et croyant avoir affaire à une nombreuse
bande de pillards. Le chef des assassins^ un certain Hamyed, ancien exécuteur des hautes œuvres d'un ex-kaïd deTougourt, s'était fait accompagner de trois chenapans^ aussi déterminés et aussi hardis que lui-même, et il n'avait fallu que quatre hommes pour effectuer cet acte de brigandage.
Le coup fait, ces bandits s'emparèrent des sacoches d'El Arbi et s'empressèrent de gagner la Tunisie où ils se trouvent actuellement, paisibles possesseurs de la modeste aisance qu'ils ont si péniblement acquise, et tout aussi en sûreté que chez eux.
Far une générosité bien rare dans les crimes de ce genre, en pays arabe, les assassins avaient laissé la vie à l'enfant d'El Arbi ; le petit garçon n'avait eu aucun mal, pas la moindre égratignure. Je l'ai vu à mon passage à Biskra. Ici se place toute seule une petite réflexion philanthropique à l'adresse de ces messieurs: les assassins eurent tort d'épargner l'enfant; quand on y est, il ne faut jamais céder à un premier mouvement, qui peut être le bon, mais qui peut avoir plus tard des conséquences bien désagréables pour ceux qui l'ont éprouvé.
Qui sait, si ce n'est pas Tenfant en question qui
fera^ dans quelques années^ tomber la tête des meurtriers de son père ?
Il est honteux, pour des hommes dépouillés de tout préjugé humanitaire, de reculer devant la mort d'un petit être, qui ne leur a rien fait, il est vrai, mais qui certainement leur occasionnera des désagréments dans Tavenir.
Quoi qu'il en soit. Dieu est grand !
. Laissons Tenfant atteindre Tâge viril, et nous verrons ce qu'il en adviendra.
La mort du kaïd El Arbi eut un grand retentissement chez les populations du Sahara : la fuite précipitée des assassins, les soustrayant à notre justice, la hardiesse avec laquelle ils avaient effectué leur crime, le mystère qui avait couvert leur dessein, mille bruits qui circulaient et donnaient aux meurtriers des complices de haut rang, tout contribuait à faire de ces bandits des personnages légendaires, de vrais héros de roman.
On m'a rapporté que les femmes du Djérid Tunisien, où ils se sont réfugiés, en raffolent positivement; que les poètes ou bardes ambulants récitent des vers en leur honneur sur les marchés de la contrée. Pensez donc ! Ces quatre brigands ont tué un personnage qui avait^ il est vrai, abjuré
la religion catholique^ mais qui ne s'était jamais montré musulman bien fervent et bien zélé.
De plus, il avait le tort d'être au service des chrétiens et de lej^r prêter son concours pour Tasservissement des ;sectateurs de Tlslam.
Le peuple arabe, pour toutes ces raisons et pour bien d'autres encore qui ne peuvent s'écrire aujourd'hui, fut doue enchanté de la mort d'El Arbî et le prestige de notre autorité dans le Sud en ressentit un funeste contre-coup.
Il s'agissait de remettre les choses en l'état primitif et surtout de se hâter, afin d'éviter toute conflagration possible.
Malheureusement, à cette époque, la division de Constantine venait de perdre le chef qui avait si vigoureusement réprimé Tinsurrection de 1871 ; je veux parler du général de Lacroix, et, par suite d'une coïncidence fâcheuse, le général de Galliffet, commandant la subdivision de Batua, dont le Souf dépend, était rentré en France peu de temps avant lui. Tous deux, pour des motifs de convenances personnelles, avaient demandé leur rappel dans la mère patrie, au moment des événements politiques du 24 mai 1873, et au moment où le Gouverneur général, l'amiral de Gueydon, était rem* placé par le général Chanzy.
La majrche audacieuse du général de Galliflfet sur El Goléâa, pendant Thiver qui avait précédé, la rapidité de sa course, le succès qui avait couronné cette brillante excursion militaire avaient répandu la crainte du nom français dans les tribus du Sahara.
Le successeur du général de Lacroix fut le général Liébert, vieil officier d'Afrique, connaissant admirablement le Sud de la province de Constantine, et possédant surtout au plus haut degré la politique des soffs qui se partagent encore cette région.
Le général Liébert avait, dans sa jeunesse, longtemps vécu à Biskra; il avait assisté à la prise de ïougourt et les nomades l'avaient vu jadis, avec étonnement, soutenir sans broncher des températures de 50** centigrades, alors qu'il galopait pendant le mois de juillet, en plein midi, à travers les steppes et les dunes des Ziban.
Peu d'Européens ont montré pareille vigueur en présence des brûlants sirocos qui, en été, désolent les oasis. Aussi, les Arabes de Biskra L'avaient-ils surnommé le Chitan et Gueïla (le démon de la forte chaleur). Le général Liébert était donc Thomme du monde le plus capable de ramener les choses dans le calme et dans la sécurité.
H y parvint en grande partie, malgré certaines entraves qui ne lui laissèrent pas, comme cela aurait dû être, le champ tout à fait libre.
Dès son arrivée au chef-lieu de la division, après avoir pris des mesures pour son départ et s'être assuré de la tranquillité dont jouissait, grâce à son prédécesseur, le reste de la province, il se mit en route pour Ouargla, n'emmenant avec lui qu'une faible escorte, dont la seule force venait de la réputation dé celui qu'elle accompagnait.
Voici la composition de cette petite colonne :
Le général de division, Liébert ; „ ■
Le chef d'escadron d'état-major, Oget, aide de camp du général ;
Le commandant Ruffi-de-Pontevèz-Gévaudan, directeur divisionnaire de la section des affaires indigènes ;
Le lieutenant de cavalerie, Pfeiffer, du 3"" chasseurs d'Afrique, officier d'ordonnance du général ;
Trente-cinq cavaliers du 3® chasseurs d'Afrique, commandés par le sous-lieutenant Doudiès ;
Le médecin aide-major, Benoist, du même régiment ;
L'aide vétérinaire^ Capîtant^ détaché du 1*'' régiment de hussards en garnison à Sétif ;
Vingt-deux hommes du train des équipages, 80US la conduite d'un maréchal des logis^ avec une quarantaine de mulets chargés des bagages ;
Le capitaine d'état-major, Martin, stagiaire au 3* régiment de chasseurs d'Afrique, avait reçu la mission d'effectuer les levés topographiques, durant les marches.
Ajoutez à cet effectif un interprète militaire, deux touristes, MM. W. et le baron F. de S., un goum de 103 chevaux, sous les ordres du kaïd des Arab-R'oraba, Si Ahmed bou Lakhras ben Ganah, et vous aurez en entier le chiflfre numérique de l'escorte du général Liébert.