LA BONNE MAGICIENNE
Certe il ne l'aimait plus rimpérieuse Reine Qui courba sa fierté sous son regard hautain, Mais l'habitude lâche et son mauvais destin L'avaient lié d'une infrangible et lourde chaîne.
Belle, point. — Elle avait sous l'éclat des métaux Et des pierres, gemmant sa robe et sa tiare, Là rude majesté d'une idole barbare, Apparue au scintillement de feux brutaux.
Maiis l'attirance de l'abîme, et le prestige Du mystère habitaient en ses yeux sans éclairs ; Quiconque se penchait sur ces deux gouffres clairs Se sentait effleuré par l'aile du vertige ;
Mais elle connaissait les âpres voluptés,
Et les philtres puissants d'une tendresse fauve
Qui changent l'homme en bête, et qui font de l'alcôve
Une étable où l'amant vautre sa lâcheté ;
Sa bouche exaspérait le baiser en morsures Où le désir veut s'épuiser et se survit ; Méchamment, dans le cœur qu'elle avait asservi, Elle faisait lever la moisson des luxures.
Car son amour avait, furieux et hautain, Des airs de tyrannie et des façons de haine ; Et lui, dont Thabitude avait rivé la chaîne, Lâche, se soumettait à son piteux destin.
Or elle alla dormir en la funèbre crypte Où, géants de pierre et a'airain, les anciens Rois, Sur ce seuil du pays de l'Ombre et de l'Effroi, Veillaient, inquiétants comme des sphinx d'Egypte.
Dans le marbre sculptée au dessus du tombeau, Comme un grand lis germé de la Mort et de l'Ombre, Plus belle, elle semblait, hors du sépulcre sombre, Se reposer de vivre en un rêve plus beau.
Et lui, le Chevalier dont la cotte et les armes Se rouillèrent longtemps aux lambris du palais. Quand il vit impuissante et muette à jamais, La Circé dont la Mort avait vaincu les charmes,
S'écria: « Me voici libre, ô Reine! la Mort A tari pour toujours la coupe de tes lèvres, Où je bus le poison des amoureuses fièvres, Faites de volupté, de honte et d© remords !
Ton amour me fit lâche et félon à mes rêves, Et l'éclat de tes yeux, le parfum de ta chair. Me furent un attrait plus funeste et plus cher Que l'odeur du carnage et les éclairs des glaives !
Or je redresse enfin mon front humilié, Je pars ! Mais, 6 toi que j'aimai ! je te pardonne ! Je ne t'offrirai pas la dédaigneuse aumône D'une feinte douleur et d'un peu de pitié !
J'irai m'agenouiller, ô Reine! sur la pierre De la tombe où tu dors, et ce cœur qui fut tien, Pour toi — suprême encens de son amour ancien, Fera monter vers Dieu sa dévote prière,
Puis avec mes remords lâches et ma rancœur. J'oublierai ton amour ainsi qu'un mauvais rêve. Qui va se dissiper aux éclairs de mon glaive, Aux rumeurs des combats où je serai vainqueur !
Il descendit tranquille et raide en son armure, Dans la crypte où les images des anciens Rois Qui veillaient sur ce seuil de l'Ombre et de l'Effroi Tressaillaient; à son pas, d'un belliqueux murmure ;
Mains en croix, à genoux sur la tombe où gisait — Ah! morte hélas! car bientôt mOrte sa mémoire ! Celle dont l'apparence vaine, dans la gloire Du marbre, revivait et s'idéalisait,
II priait, quand il vit, sur sa couche funèbre, La statue entr'ouvrir les yeux, et tout à coup Descendre sur la dalle et se dresser debout. Spectre, Sphinx effrayanb surgi de la Ténèbre I
Sous ses vêtements blancs et drapés à longs plis, Idéalement belle et chaste, en ses doigts frêles. Pâles d'avoir cueilli les blêmes asphodèles, Elle effeuillait des lilas pâles et des lis.
Telle elle se dressa dans sa blancheur d'icône, Rêve vêtu de chair que la mort modela, Et ses yeux qu'emplissait la paix de l'au-delà Avaient des regards doux comme un soleil d'automne
Emu d'amour, l'œil ébloui, le cœur tremblant Devant la majesté de ce fantôme blanc.
Le chevalier, frappant de ses genoux la dalle, Cria, dans l'ombre de la crypte féodale :
a Te voici donc, ô Voyageuse ! de retour Et vêtue à jamais de ta Forme immortelle; Par la paix de la mort transfigurée et telle Que je t'avais rêvée en mes rêves d'amour, Te voici donc, ô Voyageuse! de retour!
Mon âme se reprend aux lacs de ton sourire, Et tes beaux yeux pleins d'une aube de paradis, Tes yeux évocateurs des immortels jadis, Sont comme un gouffre de lumière qui m'attire! Mon âme s'est reprise aux lacs de ton sourire !
Ame pure que l'apparence me voila !
Ton sourire embaumé d'un parfum de mystère, Par l'attirance des secrets qu'il semble taire, Me convie à te suivre aux pays d'au-delà, Ame pure que l'apparence me voila ! »
Mais elle reste droite en sa blancheur d'icône ;
Fixant sur lui ses yeux calmes de paradis,
Ses yeux évocateurs des immortels jadis,
Ses yeux au regard doux comme un soleil d'automne.
Elle reste muette en sa blancheur d'icône.
Lui, captif delà Mort et du Passé, poursuit Sa plainte à jamais sans échos et se lamente ; L'implacable beauté de l'idéale Amante Le suit, le hante et se dérobe devant lui Qui, vaincu par la Mort et le passé, poursuit :
« Les âpres voluptés et leurs mauvaises fièvres N'ont pu te chasser de mon cœur, j'ai blasphémé ! O Toi que j'aime encore, ô Toi qui m'as aimé ! Laisse-moi goûter au calice de tes lèvres L'oubli dêsfaux amours et des mauvaises fièvres!
Ou daigne seulement me montrer le chemin Vers le pays, — enfer ou paradis — qu'éclaire Ton sourire embaumé d'un parfum de mystè-re Où mes rêves d'antan auront un lendemain ! Oh ! daigne seulement me montrer le chemin
Vers le pays fleuri de blêmes asphodèles Où tu réalisas ta céleste beauté, Où je pourrai, vêtu de la même clarté. Trouver un peu de ciel à 1 ombre de tes ailes. Dans le pays fleuri de blêmes asphodèles ;
Car mon cœur qui ne veut pas être consolé S'est repris pour jamais aux lacs de ton sourire. Et ton exil dans la Ténèbre qui m'attire Ce fut répreuve où mon amour s'est révélé Et dont mon cœur ne veut pas être consolé ! »
Mais elle reste droite en sa blancheur d'icône ; Fixant sur lui ses yeux calmes de paradis, Ses yeux évocateurs des immortels jadis. Tristes et doux comme un pâle soleil d'automne, Elle reste muette en sa blancheur d'icône.