DÉFAILLANCE
La tombe est le creuset où le corps est jeté
Pour l'obscure métamorphose De la vie embusquée en la putridité
De la chair qui se décompose;
Et peut-être la Mort est le port décevant
Où l'âme à jamais vagabonde Relâche, se souvient et se recueille avant
D'appareiller vers d'autres mondes !
Seul, plus sûr que la mort et la tombe, l'Oubli, Suaire fait d'ombre et de brume,
Dans notre âme, vivant sépulcre, ensevelit Toute joie et toute amertume.
Le cœur sept fois trempé dans les flots du Léthé
Qui font reverdir son courage Peut battre sans contrainte et peut, sans lâcheté,
Affronter la lutte et l'orage
Ne voyant plus surgir le spectre du Passé
Qui mêle, lumineux ou sombre, A l'horreur du combat où l'homme est terrassé
Sa joie importune ou son ombre !
Impérissablement, ô Souvenir 1 tu croîs
Dans mon cœur où l'espoir renonce,
Comme autour des tombeaux dont s'effritent les croix Poussent le chardon et la ronce !
Ton ombre se répand sur moi ; tu fais ma nuit Plus froide encore et plus profonde,
Et tu ne verses point dans mon désert d'ennui La fraîcheur des bois et de l'onde.
Où te trouver, Oubli ? Sur quels flots, sous quels cieux,
A quel fleuve pourrai-je boire Le népenthès qui fait, dans le cœur radieux,
Eclore un rêve de victoire ?
Tu fais, ô Souvenir plus aigu qu'un remords !
Mon cœur tremblant, mon âme lâche; Je suis las de la vie et redoute la mort.
Car toujours, partout, sans relâche,
Je suis poursuivi par la peur, — comme à travers L'horreur d'un cauchemar atroce, —
De te sentir un jour revivre dans les vers Qui mangent le mort dans sa fosse !