OMBRES
C'est un bois plein d'ombre et glacé Où murmurent des symphonies Faites de râles d'agonies Et de voix du passé.
Soupirs des harpes de l'automne Qu'effleurent d'invisibles doigts, Refrain d'un vieux lied d'autrefois.
Dolent et monotone !
Bruit des larmes qu'on ne voit pas, Tombant dans le cœur une à une, Plaintes de sources sous la lune Qui chuchotent très bas !. . .
Une vapeur de cassolette Monte, odeur fade, en brouillard gris, Qui s'accroche aux ifs rabougris, Linceul sur des squelettes !
Du ciel sans étoile et blafard Descend un crépuscule louche...
Le ciel est comme un œil farouche, Immense et sans regard !
Traînant des suaires en loques, Lèvres blêmes, orbites creux.
Des spectres échangent entre eux On ne sait quels colloques ;
Leurs gestes sinistres et las Font s'enfuir des colombes blanches, Et s'effeuiller en avalanches Des lis et des lilas!
La meute encore inassouvie Des désirs les chasse et les mord, Et leur fait, jusque dans la mort, Parodier la vie
Ils s'égarent par les chemins, Pareils aux amants des idylles, Se mirant aux étangs tranquilles.
Des fleurs pâles aux mains;
L'écho redit leurs dialogues Lugubrement sentimentaux, Et raille, ironiquement faux, Ces funèbres églogues,
Et les mots, désappris hélas !
Que balbutient leurs lèvres pâles S'achèvent en d'horribles râles Qui sonnent comme un glas!
Ah ! ce cortège ridicule D'ombres par les ombres du bois !
Ces funèbres échos des voix Mortes au crépuscule !
Voix des Rêves pleurant tout bas.
Voix d'implacables Erinnyes !...
Ah ! les secrètes agonies Dont le cœur ne meurt pas !
lie Charnier