DOLOROSA
Chère triste ! je pense à vous. Ah ! vous souffrez, Vous qui, dans la gaieté lumineuse et sonore Que faisaient vos regards purs et vos rires frais, Passiez comme un oiseau dans un rayon d'aurore !
Votre âme, où ne pleurait nul triste souvenir, Etait un lac où tout se mire, où tout s'efface : L'oiseau qui l'effleura n'y laisse pas sa trace, Les orages peuvent à peine le ternir.
Mais aujourd'hui que la Douleur qui vous terrasse Installe en votre cœur le Passé, spectre en deuil, Pareil au mendiant que vainement en chasse Et qui s'assied dolent et hagard sur un seuil,
Finie hélas ! la musique de votre rire ! Eteint, l'éclair irradié de vos yeux noirs ! Le plectre de cristal s'est brisé sur la lyre, Le soleil a sombré dans la brume des soirs !
A l'heure même où le Destin jaloux vous crie : « Nul, pour le clore un jour et le rouvrir demain, Ne peut mettre un signet au livre de la Vie ; Enfant ! toujours, jamais, sont des mots que ta main
Inscrit hâtivement sur le blanc de la marge Et que le temps efface en tournant le feuillet : Aujourdluii, c'est l'esquif que l'âpre vent du large Emporte bientôt loin du port qui l'accueillait »,
Vous, dans le noble orgueil d'une tendresse sûre D'échapper à l'oubli qui nous courbe à ses lois, Comme un jeune soldat étalant sa blessure, Fière d'avoir souffert pour la première fois,
Vous dites que le temps n'est pas l'électuaire Qui mue en douceur l'amertume des adieux. Et que le cœur brisé n'est pas un sanctuaire Où la voix du Regret s'apaise en chant pieux ;
Qu'au jardin de votre âme attristé d'asphodèles Les roses de jadis ne refleuriront pas, Que l'Ange des douleurs a replié ses ailes, Et pour l'éternité vous suivra pas à pas.
Ah ! pleurez, mais gardez cette espérance folle, La dernière qui reste à ceux qui ne croient plus ! Croyez que la douleur est la sainte auréole Qui ne s'éteint jamais au front de ses élus !
Ceux que l'expérience a fait douter des larmes Et de l'éternité les regrets envieront L'amère volupté dont vous goûtez les charmes, Et qui pare de grâce triste votre front ;
Car votre beauté brille en sa splendeur première. Plus adorable sous les crêpes et les pleurs, Comme ces ciels aux crépusculaires pâleurs Qui pleurent leur tristesse en larmes de lumière.
Mais les rêves jeunes et gais, dont l'aquilon Dispersa, pour un temps, la vagabonde troupe. S'en reviendront bientôt vous verser dans leur coupe Le vin de l'espérance et de l'illusion.
Votre âme est un jardin attristé d'asphodèles. Les vents d'hiver y vont râlant comme des glas, Mais il y reste un coin où des battements d'ailes, Disent Téclosion prochaine des lilas.
La passion nous leurre et l'orgueil nous abuse ! Jouir toujours, souffrir toujours ! sublime effort, Lutte où l'homme se plait, mais où sa force s'use ! Et c'est notre misère et notre réconfort
Que le temps avec les cendres et la poussière Que sont nos souvenirs ou tristes ou joyeux, Sur nos cœurs en ruine érige un sanctuaire Où la voix du Regret s'apaise en chant pieux !