CHAPITRE PREMIER
GÉNÉRALITÉS. — ÉTIOLOGIE
On serait tenté de résumer en trois formules la situaüon du médecin en présence d’une tumeur maligne : ignorance étiologique, tàâtonnements pathogéniques, impuissance thérapeutique. Seul le pronostic est certain.
C'est sur ces trois points, et surtout sur les deux derniers, que portera notre étude. Nous nous attacherons, après un exposé rapide du peu qu'on sait sur les causes du cancer, à énumérer et à critiquer Les théories les plus importantes faites sur la nature de l’affection, les unes admettant, les autres repoussant l'existence d'un para site causal, et nous terminerons par les essais de traitement, en nous limitant aux traitements médicaux purs et en reconnaissant ici, une fois pour toutes, que jusqu'à présent le bistouri seul a donné des guérisons certaines. à Il convient de faire, avant tout, table rase de plusieurs affirmations hasardées.
Rien né nous autorise à affirmer que le cancer soit héréditaire. Pour poser ce fait en principe, il aurait fallu procéder de la façon suivante : prendre un très grand nombre de cancéreux, et par très grand nombre
MoN
il faut entendre au moins un millier, les interroger soigneusement, avec impartialité, sur leurs antécédents familiaux, et faire le pourcentage du nombre des cancéreux qu'on relèverait parmi leurs ascendants ou collatéraux ; prendre d'autre part un nombre égal de sujets non cancéreux (bien portants ou atteints d’affections autres que le cancer) ; chercher également dans leur parenté les cancéreux et en faire le pourcentage. Si le premier rapport est sensiblement supérieur au second, on aura le droit de dire que le cancer est héréditaire. Or, cette recherche a été faite au moins une fois par Snow (cité dans Delbet) : ses statistiques donnent 15,7 °/, de cancéreux dans les antécédents de 1,073 sujets atteints de tumeurs malignes, et 18 °/, dans les antécédents de gens sains.
Il ne saurait être question d'une influence réelle du sexe. Il suffit de réfléchir un instant pour concevoir qu’une lésion qui, outre l’estomac, atteint surtout le sein et l'utérus, doit être plus fréquente chez la femme.
Encore moins pourrait-on parler d’influences ethniques ou climatériques : la prédisposition des races blanches, la rareté relative du cancer sur le littoral et sa fréquence (Fiessinger) dans les pays boisés et humides, sont des assertions insuffisamment démontrées.
Contagion et inoculation semblent possibles, mais pratiquement presque annihilées par des conditions de réceptivité qui priment toutes les autres. Nous reviendrons là-dessus dans les chapitres suivants.
Les antécédents locaux ont plus d'importance : la fréquence des épithéliomas sur les cicatrices, l’histoire
AVR des cancers de la lèvre et de la langue (Poirier), la rareté des néoplasmes utérins chez les femmes qui n’ont pas eu d'enfant, la question de l’ulcéro-cancer (Duplant, Sanerot), les goitres cancéreux (Carrel), les rapports indubitables du cancer avec la syphilis (R. Horand) sont là pour nous montrer l'influence de toute lésion irritative sur la production et surtout sur la localisation des néoplasies épithéliales. Pareille étiologie est moins nette pour les tumeurs conjonctives ; cependant le traumatisme, invoqué souvent par le public à tort ou à raison, paraît bien avoir eu dans quelques cas un rôle certain sur l’éclosion d'un carcinome ou d’un sarcome.
L'influence des causes morales reste à démontrer, malgré l'opinion d’un grand nombre d'auteurs en ce qui concerne l'estomac.
La notion d'âge est bien connue, du moins pour le cancer épithélial, qui affecte surtout la deuxième moitié de la vie, et qui se montre d’ailleurs d’autant plus malin que le sujet est plus jeune.
Cette prédominance de l'affection, chez les gens âgés, permet sans doute (Langerhans) de ne pas trop s’alarmer de l'augmentation de fréquence du cancer, constatée notamment dans une statistique de Juliusberger (8 °/, de mortalité au lieu de 3,7 chez l’homme et 12,9, au lieu de 11,4 chez la femme, dans ces quinze dernières années) ; car la durée de la vie s'élève avec les progrès du bien-être et le nombre des sujets âgés, exposés de ce fait au cancer, croît parallèlement. D'un autre côté, les diagnostics, plus soigneux qu'autrefois, permettent de compter un certain nombre de cancer qui auraient jadis passés inaperçus.