CHAPITRE II
cheminements noirs entre ses doigts secs. Elle me couche, mais à peine est-elle partie qu'une terreur me prend. Je me jette à bas de mon lit et cours vers la cuisine. Dans le couloir je m'arrête net. Mon père méprise ma lâcheté et son ricanement cloue mes pieds nus au parquet. Mais derrière moi la pénombre est malignement peuplée par la veilleuse de monstres trop familiers. Je m'élance, mais la honte me repousse. Je halète pendant un moment, arrêté au plus épais du danger entre l'appréhension d'être traité de poltron et l'horreur des races étranges qui me convoitent de tous côtés. Plein des autres, d'une humanité diverse, frappé par une discipline, tiraillé entre un homme indifférent qui machinalement m'a transmis une loi et cette vieille nourrice maléfique. Enfin je trouve une échappatoire. J'appelle et en même temps prenant mon courage à deux mains je me rejette dans ma chambre et dans mon lit. J'attends, mais mon angoisse reprend de plus belle. La vieille Jeanne fait la sourde oreille. Alors la peur me donne un nouveau courage, je m'arrache à l'asile de mes draps. Je saute bruyamment au milieu de l'ennemi et je cours lâcher mon appel dans le couloir pour fuir encore.
Cette fois Jeanne vient et je lui avoue mon désarroi. Grognant des paroles de complicité elle s'installe près de moi. Et nous ne trouvons rien de mieux pour m 'endormir que de retomber dans notre vice. Je m'assoupis au milieu d'une abominable histoire de loupgarou.
A table le soir il était rendu compte de mes actes. En sorte que souvent j'étais privé de dessert, banni de la face de mon père et enfermé dans la lingerie. Me rendant au lieu du supplice, je faisais bonne contenance, mais à peine sous clef je me trouvais en présence d'une demi-douzaine de lions qui sortaient d'une petite écurie de bois. Je me remettais à trembler silencieusement et à regretter l'entêtement séditieux qui avait provoqué la sentence de mon père. Dès le lendemain soir, dans la pleine lumière de la salle à manger je bravais une fois de plus les yeux et les mains de mon juge et risquais l'exil au désert d'Androclès. Dans le jour je m'apprivoisais et je regardais sans frémir ces mêmes lions sur l'image d'Epinal où du reste ils se montraient si bons pour le jeune chrétien.
Plus tard on construisit une maison dans