CHAPITRE II
Après d'horribles transes derrière la porte, je me précipitai et dans un délire de chagrin, en une seule plainte je lui dis ma peine de tous les soirs, ma lassitude soudaine, mon amour, mais surtout ma peine. Elle fut bouleversée, elle avait déjà été visitée par le remords de laisser si souvent dans l'appartement abandonné, aux mains de femmes inconnues, ce bambin crispé, balbutiant un au revoir mouillé et «tu m'embrasseras dans mon lit, hein! quand tu rentreras », Elle acheva de comprendre et fut emportée par un vif mouvement de pitié et d'amour. Resserrant son peignoir elle me jura qu'elle restait, qu'elle passerait la soirée toute seule avec moi, quel rêve!
Je ne sais plus ce qui s'est passé ensuite: est-elle restée ? ai-je été heureux ce soir-là ou plus malheureux? Je ne sais plus. Peut-être est-elle partie, peut-être m'avait-elle trompé pour gagner du temps ?
Je vivais une partie de mes journées dans le peuple qui a eu peur si longtemps, parmi les femmes qui sont peuple, qui ont encore peur; je vivais alors en double, comme j'ai vécu à l'armée, tantôt dans les classes moyennes ou supérieures, tantôt dans les classes fort
éloignées de la mienne. Mes rapports avec le peuple, c'est une longue, obscure et bien importante histoire. D'abord à côté de ma mère il y a eu ma nourrice, une Auvergnate gaillarde, mariée à un terrassier, qui répondait rudement à mes parents, me secouait par affection et fut séparée de moi parce qu'elle faisait l'amour avec le jardinier. Elle disparut brusquement de ma vie: j'ai encore son lait dans le sang. Plus tard j'ai vécu dans la chambre de ma bonne, dans la lingerie, à l'office, à la cuisine. Il y a eu Louise, l'Allemande qui m'aimait. Mais à l'époque dont je parle on m'avait confié à la vieille Jeanne, c'est elle la paysanne qui avec un zèle traditionnel évoqua pour moi la Peur. Grâce à elle mon imagination fut autre chose que l'aspect quotidien de la vie. J'ai oublié ses histoires qui m'attiraient, m'obsédaient. Je venais vers elle avec la crainte de la nuit qui suivrait son récit, mais je lui demandais de parler.
Un soir, une lumière triste, une sorte d'office. Elle pourchasse des cafards dans le plancher. Je suis seul avec elle dans la maison silencieuse et creuse sous la vague rumeur du boulevard. Son récit est effrayant comme les