‹ État civilChapitre 14 sur 88 · L AMOUR · texte numérisé non relu

L AMOUR

Je continue à battre les lisières sombres autour de la clairière où je campe pour quelques années comme une tribu à la période heureuse de son histoire.

On m'a appris à lire. Mes yeux ont été armés de ce pouvoir immense. J'ai connu l'initiation décisive des signes. Je n'éprouvai forcément aucun étonnement, aucune joie. Quel puissant remue-ménage dans l'économie de mes forces pourtant. Mais ce branle-bas était au fond d'une cale close, ma conscience remplie d'appels confus n'en apprenait rien. A peine en retirais-je quelque amusement niais. Et personne pour me frapper sur ce seuil terrible d'une parole solennelle.

Quand je disais: moi, quel écho faible et inarticulé. Je passais de longs moments près des glaces. Mais le dos tourné, il ne restait devant mes yeux qu'une très vague silhouette

et uniquement de face. Je crois que je ne me suis connu de profil et de dos que vers vingt ans.

J'étais le lieu vide battu par les vents errants, les événements prodigieux.

Pourtant, une sensation. Je vais à la campagne avec mes parents visiter des amis. Une jeune fille s'occupe de moi, je m'attache à elle et le montre sans gêne. On se moque de mon trouble. Le soir au moment de la séparation je manifeste un grand désappointement, je proteste contre une rupture d'éternité, je l'entoure de mes petits bras, je me refuse à la quitter. Je l'embrasse voracement et je trouve un plaisir très particulier, une exquise souffrance à ses baisers. Je devais avoir quatre ans. Un peu plus tard au bord de la mer, j'allais souvent chez un peintre. Sa nièce s'appelait Marthe, elle avait des cheveux blonds, je désirais violemment être auprès d'elle pour ressentir quelque angoisse. Immédiatement m'est restitué un état physique qui doit bien être le même que celui qu'alors je connus.

Encore, la fraîcheur de la boiserie contre ma joue dans le salon de la Joncherie. De quel vilain jaune décidément elle était peinte.

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