CHAPITRE IV
Il y a aussi une odeur de foin dans la grange de Ste-Croix, le goût du lait que je buvais dans les pâtisseries avec ma grand'mère; je le dégustais dans le sucrier, ce qui était bien meilleur.
I.a musique, le ciel, les fleurs ? Ces capucines dans le coin le plus abandonné d'un jardin en Bretagne près de la buanderie: mais j'avais déjà huit ans.
Quelle est cette triste représentation de mon enfance, cette vision de limbes grises ? Je fais effort pour retrouver une piste qui s'efface sous la luxuriance obscure. J'arrache de brefs aperçus à une nuit qui s'avance invincible. Il faudrait suppléer à cet éclairage défaillant.
Mon enfance fut-elle joyeuse ? Il se peut qu'elle ait été remplie par un contentement végétal qui est aussi loin du bonheur lucide que de la tristesse qui mord l'âme. Elle ne fut pas désolée comme mon adolescence. La splendeur d'un jeune sang s'est entièrement dissipée. Ces chapitres décharnés sont un mensonge comme une momie. A trois ans, j'ai été grand, libre, joyeux, mais je ne saurai jamais ma gloire d'en-deçà. Je renonce, je m'avance
devant l'ombre qui engloutit tout sous mes talons. Déjà je me survis.
Nos existences sont dures, étroites. Nos parents ne nous donnent pas plus que les animaux à leurs petits. Malgré eux, ils nous enseignent les gestes, la méthode. Mais ils n'ont pas la curiosité de Dieu pour ses créatures qui est si aiguë que parfois elle semble cruauté. Ils nous mettent au monde avec leur péché et ils ne s'inquiètent guère de notre rédemption. Ma mère n'a pas assez fait pour que je l'aime. Je suis indifférent ou fanatique. J'aime qui j'admire. Ma mère aurait pu atteindre à la grandeur par sa rigueur à se sacrifier. Mais elle regrettait les choses les plus mesquines parmi celles dont la privaient ses inoubliables gestes, ployés à la plus belle, à la plus simple discipline. Son visage était meurtri par des larmes de plomb, et je perds pied dans des abîmes de dégoût quand je songe que sans son malheur elle aurait été triviale. Il ne faut pas oublier que le malheur frappe à tort et à travers. Elle était plutôt retenue dans la voie du renoncement par le respect humain que par la crainte de Dieu, et par la crainte de Dieu que par le soin de soi-