‹ État civilChapitre 35 sur 88 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Tout mon être se crispe misérablement quand je songe combien tôt la substance de mes muscles a été touchée par l'inertie.

Je ne pouvais plus m 'endormir. Il me fallait renouveler les plaisirs de la journée. Cette habitude se fortifia vite. Aussitôt que je me trouvais seul et même en public, je reprenais le fil de mon récit. Je ne montrais pas beaucoup de constance dans mes entreprises romanesques, sans cesse je recommençais de nouvelles histoires, trouvant surtout mon plaisir dans le prélude quand j'ébauchais la scène, les personnages, quand j 'ouvrais une route vers le bonheur. Je faisais preuve de peu d'invention. Je ne savais guère combiner des péripéties neuves, me contentant de celles que fournissait ma mémoire. Je manquais de conscience, je ne pouvais me résigner à me faire souffrir longtemps moi et les autres héros. Je ne pouvais m 'empêcher de voler vers l'issue heureuse ou je m'attardais. Même bien souvent je supprimais le mal. Il n'y avait plus d'action et je me contentais de décrire longuement un état de félicité. Par exemple, j'étais le propriétaire d'une opulente hacienda et si des bandits venaient attaquer mes péones, c'était pour me donner une distraction, l'oc-

casion d'une brève galopade et d'un étonnant coup de carabine. Puis je rentrais admirer la jeune fille blonde et altière qui au milieu de toutes mes histoires était assise, tenant dans ses mains ma félicité.

Me nourrissant de rêves, je me contentais de moi-même. Mes parents m'avaient confiné dans la solitude. Ils ne m'avaient donné ni frère, ni sœur. Et par indifférence ou jalousie ils ne se souciaient pas de me voir des camarades. Ils croyaient me suffire. Seul au milieu d'une demi-douzaine de spectateurs, je prenais des postures; faute d'autre objet, je ne pouvais que prendre soin de ma personne. Eux concentraient aussi sur elle tout leur intérêt. Ma seule présence ne représentait pas de gros soucis dans l'économie de la maison, mais pourtant on raffinait sur les tracas dont je pouvais être le prétexte.

Le goût pour une épuisante vie sentimentale (amour, ou indifférence réticente, ou jalousie, ou haine) entre le père et la mère, entre eux deux et l'enfant fait de la prolification comme de la polygamie une impossibilité psychologique chez les civilisés. Chacun se complaît dans les langueurs choisies de ce ménage à

Page 1