CHAPITRE VI
Le trantran irréel que me ménageaient les soins de mes parents fut dérangé deux ou trois fois par la pression du monde. Révélation anticipée et vaine du monstrueux malentendu de mon éducation. Ils me menèrent au cirque. Là brusquement je vis mes aventures. Des hommes saisissaient les possibilités; leurs gestes me firent mal. Un acrobate se tenait en haut d'un mât. Il se tordait, il imposait à son corps des épreuves qui auraient brisé le mien. J'en concluais qu'il souffrait et qu'il allait périr, le voyant risquer des mouvements qui dépassaient tellement mon pouvoir. Devant cette révélation pourtant bien confuse de la douleur et de l'agonie mon être fut ébranlé dans ses fondements. Je fis un scandale. Je sanglotais, je hurlais, je poussais toutes mes forces à la révolte. Ma chair participait à cette atteinte portée à une chair semblable et cherchait à se dérober au supplice commun.
La peur est naturelle à l'homme, le courage l'est aussi. Mais les hommes ont inventé l'idée du courage, ils l'ont suspendu dans l'air devant eux comme un bouclier. Ils tendent à un courage constant, abstrait, au triomphe parfait de l'âme. Ils veulent tirer d'eux-mêmes un pouvoir divin.
Avec l'éducation qu'on recevait en France de mon temps, cet héritage d'autorité était relégué dans les régions de l'âme les plus écartées, loin des mouvements, des rencontres. En sorte que le corps n'était pas habitué progressivement à cette mainmise de l'âme sur lui, que leurs réactions mutuelles n'étaient nullement ajustées, que leur contact était un événement imprévisible, plein des plus inquiétants aléas. Les désordres de l'imagination pouvaient faire que tournât court un généreux mouvement du sang et inversement les sursauts encore mal réglés d'un corps inexpérimenté pouvaient insulter à la majesté des déterminations.
Mais à huit ans ma force imaginaire courbait déjà hommes et femmes. Je me complaisais en des destinées droites, abondantes, monotones comme les allées devant les fenêtres d'un fils d'empereur. Et pendant ce temps je commençais de m'étioler car dès que la première floraison de la vie s'épanchât dans mon corps qui n'était pas gêné mais qui n'était pas favorisé, tout de suite l'absence d'accueil transforma en dépérissement ce qui était hésitation, attente, offre.