CHAPITRE I
confiance dans l'éloquence de mon acte, je comptais sur un coup de théâtre dans le cœur de la mère. Les obstacles grossissaient. Chacun allait me deviner. Le portier me remarquerait et me forcerait à une retraite ridicule sous les yeux de la foule qui sortait. Je serais rencontré dans la rue. Et les voleurs d'enfants. Notre concierge courrait après moi dans l'escalier. Je m'étais moqué de moi-même en supposant que je ferais pareille folie.
Je trouvai une certaine tranquillité dans la certitude que je ne bougerais pas.
Mais brusquement quelques minutes avant quatre heures, il y a en moi un complot qui se démasque, des substitions de personnes, et je ne suis plus que le lieu que traverse une action irrésistible. Dès la fin de la classe je m'élance dehors et dans la cohue des heureux, je me serre avec une tendresse véritable contre une grosse gouvernante allemande qui emmène une troupe de gamins et je passe sans alarme. Alors je commence à sentir la gravité de mon acte. Je me dépêche dans la rue, à moitié pleurant, mais lucide; par exemple je ne cours pas trop fort pour tranquilliser les sergents de ville.
A la maison je crois trouver ma mère, elle n'y est pas. Tout mon plan en est renversé et me voilà stupide. Que va-t-il se passer ? A l'attendre, ma certitude de la gagner s'ébranle. Je m'efforce vainement de travailler. J'épie à la porte de l'antichambre.
Elle arrive à six heures et demie, affolée. Elle avait été au collège pour me faire plaisir et me consoler plus vite. On m'avait cherché partout.
Ici prend le pas la passion inquiète et déréglée de nos mères. Envahie par les craintes les plus vaines, m'imaginant facilement perdu ou tué, elle était revenu chez elle, prête à tout apprendre.
Mais à peine fut-elle sur moi, tremblante d'amour, qu'elle s'arracha de mes bras qui déjà la pressaient habilement, pour s'abandonner à la colère. Elle m'en voulut de lui avoir fait mal. Avec la rigueur épuisante qui s'empare parfois du discours dans ces moments d'apparent désordre, elle traita ensuite de la gravité de mon acte à l'égard de mon père, de mes maîtres, de mes grands-parents, de moimême. J'avais désobéi sciemment, avec une audace inouïe, et un mépris des plus diverses