CHAPITRE I
rive au collège. Un galopin me montre du doigt. Tout de suite je me vautre, je me prosterne devant le jugement d'un homme. A l'injonction de ce petit doigt qui s'était abattu machinalement à n'importe quelle menace de singularité, comme un signal sur une voie ferrée, me voilà persuadé que ce cache-nez est laid, que son éclat dénonce la laideur de tout ce qui me touche. Toute la suite de l'histoire s'efface devant ce premier trait qui atteint au comble de l'ignominie. Je me suis désolé tout un jour, me reniant, enviant ces enfants heureux d'être tous pareils et de se rouler dans une certitude commune. Le soir je me plaignis rageusement à ma mère, je refusai de remettre cet oripeau. Je désobéis à l'ordre de le garder, j 'eus plus d 'une ruse misérable pour m'en débarrasser: le cachant dans l'escalier, le fourrant au fond de mon sac ou sous mon gilet.
Mais voici quelle fut l'obsession qui domina ces deux ans. Je craignais de rester tard au collège le soir. Je voulais m'en aller à quatre heures et faire mes devoirs à la maison. Ce fut d'abord le régime qu'on m'accorda pour m 'acclimater. Mais au bout de quelques mois je fus averti par mon père que désormais je
resterais jusqu'à six heures. Ces deux heures supplémentaires m'épouvantaient. Je me voyais dans l'étude triste et abandonnée, au milieu des pensionnaires. Ceux-ci étaient des forçats misérables et cyniques, qui supportaient leur châtiment avec la rudesse que donne la méchanceté.
Mais par honte je ne suppliais pas ouvertement ma mère. Je ne songeais même pas à m'adresser à mon père. Je me pliais silencieusement avec une lâcheté lente à la décision qui fut prise à Pâques.
La première journée avançait. Je voyais se rapprocher l'heure de mon nouveau supplice. Tout d'un coup une idée me traversa: si je me sauvais ? A la porte on ne me remarquerait pas, je feindrais de sortir avec un domestique, je courrais jusque chez ma mère et tout ce que mon acte représentait à mes yeux de désespéré, car je n'avais jamais fait deux pas dans la rue sans être accompagné, lui ferait sentir la trop grande dureté de l'épreuve qu'elle m'imposait. Mais cet éveil inattendu de mon audace me laissait incrédule ; le danger d'être seul dans la rue m'inquiétait beaucoup plus que la punition que je m'assurais d'esquiver: j'avais