LES FAIRE JOUER
Quelle force étrange naquit plus tard. Un autre m'avait envahi. L'âme d'un héros s'était logée pour quelque temps dans mon corps. Mon intelligence florissait. J'apprenais tout. Je retenais tout. Et j'étais sage; j'étais maître de ma langue, de mes mains, de mes yeux. J'en imposais d'emblée à tout le monde. Sans que j'y songeasse, chacun était persuadé de ma puissance. Les enfants regardaient mon enfance avec respect; deux ou trois recherchaient avec curiosité le secret de mon excellence. Pour moi je jouais. La classe était un jeu. Je récitais mes leçons en pensant à toutes les autres que j'apprendrais aussi aisément que celle-là. On annonçait que mon devoir avait la meilleure note. Je tenais mes bras parfaitement croisés. Mais la récréation était enfin mon entrée dans la vie.
On nous accordait une heure et demie pour
jouer chaque jour. Entre la maison et le collège, je humais un peu d'air, puis pour deux heures je me laissais enfermer dans une classe qui était spacieuse et claire. Pourtant ces murs nus, dénués. Nous étions vingt enfants tièdes dans ce cube blanc. Les fenêtres avaient les vitres dépolies d'une serre. Il y avait une autre fenêtre: le trou du tableau noir ouvert sur l'infini. Mais notre professeur était un geôlier, né dans la prison, et qui n'apprend pas aux enfants des prisonniers qu'il y a un autre monde.
Après deux heures de classe, à lo h. 5 nous nous élancions en hurlant à pleine gorge. Notre émeute se brisait dans une cour carrée et abstraite comme la classe. Nous acclamions parfois si violemment l'air extérieur que le surveillant, ressentant notre protestation, sifflait pour nous remettre en rang. Domptés à un nouveau coup de sifflet, nous recevions la liberté avec moins de sensibilité. Mais à 10 h. 10 une sonnerie électrique se faisait entendre. A 10 h. 1/4 tout était fini. Et pour que l'anarchie qui est horrible comme l'agonie ne régnât pas dans les couloirs on nous avait appris à marcher demi-morts, nous tournant le dos les uns aux autres, muets, les bras