CHAPITRE I
Je voyais que tel de mes gestes était de cet homme-ci. « Je suis son fils ». Mais d'un autre que je n'ai vu qu'une fois j'ai gardé pour tou~ jours la façon d'ouvrir les yeux. Mon corps, sans que je m'en doute, s'abandonne à ceux qui m'approchent. La face, les membres d'un jeune homme sont offerts. Chacun porte la main sur moi, l'un me plie le bras, l'autre tire ma lèvre, un troisième pince les cordes de ma voix.
Quand j'ai eu quinze ans, j'ai compris que mes parents étaient morts avant ma naissance, et que l'instinct pouvait me lancer sur des étrangers. S'il me voit près de mon père, un sot s'écrie : « Comme ils se ressemblent ». Mais un observateur : « Comme ils sont différents ». Entre les grandes lignes de ma figure qui acceptent une correspondance formelle, mille inflexions s'accusent par quoi je me dérobe à la domination de l'homme qui a été auprès de moi le représentant des hommes. Si ma mère s'approche à son tour, voilà le sot qui s'étonne encore. Mais mon père et ma mère s'opposent irréconciliablement et ils ne s'harmonisent qu'en moi qui les anéantit.
Enfin je tiens de celui-ci ou de celle-là dans
i6 ETAT-CIVIL
la famille des traits particuliers qui n'évoquent que la futilité de la Nature ou ses intentions par trop dissimulées, ou les accidents qui lui arrivent on ne sait d'où.
Le sang est un fleuve immense, anonyme comme les siècles, qui me traverse venant des origines du monde. Réfléchit-il plutôt les derniers paysages qu'il a baignés ? Cela peut être vrai, mais mes yeux ont reflété des aspects qui ne se reconnaissent plus sur cette planète, et ils m'étaient plus familiers que les berges du plus proche amont. De quel droit un père parle-t-il seul, au nom des absents ? J'en appelle si je veux, à de lointains ancêtres, je dis que je suis celui qu'ils attendaient et comme un dieu à ses précurseurs, je leur prête ce qu'ils m'ont donné mais qu'ils n'ont pas connu.
Si j 'avais été un enfant abandonné à un poteau-frontière, quelle eût été ma patrie, ma religion, ma classe ? Des crapules peut-être auraient changé mon sexe.
Mais j'ai été séparé de tout ce qui se confond avec la mort, j'ai été admis à ce que les hommes appellent la vie, je suis toujours resté dans le même lieu, je connais quelques-uns de mes