CHAPITRE I
cruauté de ce jour qui lacérait mes paupières. Je ne me rappelle rien. Quand donc fut ma première angoisse } Quand donc le premier soupçon.?
J'étais faible, affaibli par trop de puissance. Le petit Cogle était fils de roi, l'unique et puissant héritier des hommes. Mais ma puissance était hors de moi, faite de celle des autres. Mon corps et mon âme dépérissaient depuis ma naissance accablés par tant de dons. Mes élans étaient prévenus par l'offre perpétuelle de toute chose. Mon espèce, ma classe m'empêchaient de revivre leur passé, leurs conquêtes étaient un mur entre moi et le monde. Quand je suis devenu celui que je suis encore, mes plus hautes prouesses s'étaient accomplies. J'avais appris une langue, pour avancer je me servais de mes jambes comme d'échasses.
Je ne sais comment cela est arrivé et si ma mère ne me l'avait pas raconté plus tard je n'aurais jamais su que ma nourrice m'avait laissé tomber sur un perron et qu'on me vit pendant longtemps condamné à la laideur et au désespoir.
J'ai vécu ignorant auprès de ma mère qui filait distraitement ma mémoire. Ne serait-elle
pas anéantie si ma famille ne m'en avait transmis le fragile récit, la vie de ces petits personnages qui ont porté mon nom? Livrés à euxmêmes ceux que j'ai été jusqu'à cinq ou six ans seraient morts.
Quand je naquis à moi-même les hommes me connaissaient déjà depuis trois ans? Ils m'ont connu avant que je me connaisse. Je veux bien les croire. Jusqu'à trois ans, j'étais encore dans le monde, je faisais encore partie de ce qui est mon commencement, ma fin. Mais pour un instant, chère minute, je suis cela qui est différent du monde. Humain. Tout ce qui précède la scène du jardin est aussi obscure que la vie antique de mes éléments, le ventre de ma mère, la terre qui comblera mes orbites, mes bons sommeils, la folie qui est l'aventure d'un prisonnier abandonné par ses geôliers.
Soleil d'aujourd'hui je ne connais que toi.
Le sang, ce hiéroglyphe se dessine partout sous ma peau, mystérieux comme le nom d'un dieu. Je subis son influence mais je ne saurai jamais trouver le mot magique où elle se sublimerait. Le sang est subtil comme l'esprit. Des maladies passent dans le sang et la couleur des yeux.