DIEU
Je n'ai jamais pu penser à Dieu, je ne l'ai jamais approché. Quand j'entrai dans cette disgrâce qui était aussi la retraite désirée, je me tournai vers lui, mais ce fut par une démarche apprise. J'étais désireux de découvrir cet être dont on me parlait tant. Ma curiosité était éveillée par les descriptions du bonheur mystique que je trouvais dans la vie des Saints. L'extraordinaire de leur existence, le miracle de volonté par quoi ils se débarrassaient d'une médiocrité quotidienne et surtout de l'ignominieuse torpeur des heures qui suivent le déjeuner, tout cela séduisait mon imagination. Certes j'étais plutôt frappé par le côté héroïque et glorieux de la Sainteté mais je voulais aussi savoir ce qu'était l'extase. J'ambitionnais d'exercer le pouvoir magique de la prière et à la Chapelle souvent je m'acharnais à évoquer Dieu à force d'attention. Je pensais
chaque mot de mes oraisons avec une grande force et j'attendais de cette application intellectuelle la soudaine irruption des délices dans mon cœur. J'aurais été plus dilettante à dix ans qu'à vingt-cinq.
Par ailleurs j'ai toujours eu une sorte de goût bourgeois pour ce qu'il y a de propret dans la vertu. A mes heures j 'étais plus bourgeois que mon grand-père et je détestais le péché comme un pli à une conduite unie. A ces moments-là mon idéal de la sainteté se confondait avec ce chef-d'œuvre de mécanique qu'a décrit Jules Verne dans son « Tour du Monde »; j'aurais voulu être rigoureux et inévitable comme Philéas Fog.
Je ne sentais que les joies sociales de la religion. C'était du reste tout ce qu'on m'en montrait. La piété de ma grand'mère, de mes maîtres n'était point désintéressée. On me disait: « Prie, aime Dieu, pour être bon. Sois bon ». — Mais on ne m'exhortait guère à l'amour pour ses vertus propres. Parfois un prêtre faisait un effort pour soulever quelquesunes de nos âmes. Alors je souffrais de ne savoir forcer cette initiation et me faire admettre sur ce plan d'élection. De quelque façon que