CHAPITRE m
je me tournasse, je ne sortais pas de la curiosité intellectuelle. Je souffrais de l'absence d'amour comme de l'impossibilité de trouver à un problème sa solution. Et certes ceux que comble leur sentimentalité ne doivent point diminuer les tourments de l'esprit. Mais je suis disposé à honorer ce que je ne connais pas et c'est en m 'humiliant que j'avoue ici que j'ai ignoré l'amour de Dieu.
Je concevais mes limites mais je m'efforçais de les reculer. Je ne me contentais pas de ces soins, qui seuls étaient en moi vivants et efficaces et que je mettais à être parfait selon les hommes. Je m'acharnais à élargir ma nature et à vivre selon un mode moins terre-à-terre. C'était en vain. Abandonné à moi-même je ne sus pas m'élever.
Et la seule émotion religieuse que j'ai connue m'est venue d'un sentiment tout autre que ceux que je cherchais. Un soir ma mère entra en larmes dans ma chambre . Depuis une semaine mon jeune frère, un bambin de quelques mois, était dans un état voisin de l'agonie. Ma mère m'embrassa brutalement: « Ton frère va mourir. Il n'y a plus d'espoir que dans le Bon Dieu. Prie-le. Tes prières peuvent le sauver. Prie. La
vie de ton frère dépend de toi ». Et elle repartit en me criant encore: « Prie, prie ».
La terreur panique m'avait envahi d'un seul coup. Je me ruai au pied de mon lit et avec des sanglots et des efforts de tout mon corps, je poussais vers le Bon Dieu de Murillo qui était reproduit dans ma ruelle une prière dont le pouvoir soudain m 'étonna. Étais-je ému de tendresse pour mon frère ou plutôt ma prière ne devenait-elle pas brusquement agile parce que j 'avais quelque chose à demander à Dieu et qu'alors je retrouvais la source primitive de la supplication ?
En tous cas, j'étais ravi par la vivacité des paroles qui sortaient de ma bouche et que j'écoutais avec avidité. Quel transport! d'un seul coup de talon je me détachais de toute la lourdeur. Les obstacles, les murs, tous les menus objets qui d'habitude harcelaient et dispersaient mon attention, tout était aboli.
Pendant un quart d'heure, je me soutins àl'extrême pointe de moi-même, selon la parole. Et quand j e redescendis , ce ne fut pas une déception.
Je restais plein de cette nouveauté pendant quelque temps.
Mais bientôt je ne pensai plus qu'à autre chose.