‹ État civilChapitre 7 sur 88 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

fin mais qui sépare entièrement. Il n'y aurait personne — on leur cacherait le secret de leur origine — pour leur insinuer l'idée sans laquelle aucun instinct ne leur manifesterait qu'ils sont autres qu'ils ne croient être.

Certes tout cela importe peu, car généralement les nouveaux-nés restent chez euxj'ai tout de même l'impression que je l'ai échappé belle. Enfin j'aime la France comme une femme rencontrée dans la rue. Elle m'apparaît inquiétante, fascinante comme le hasard. Puis je l'aime à jamais, son visage devient solennel, c'est celui de la Destinée.

Je peux dire que j'aime les Français. Ils bénéficient tous à mes yeux de la même faveur. C'est ainsi qu'on aime les femmes, et parmi elles des brutes, des lâches, des goinfres. Mais je ne les aime pas tant parce que leur génie est tel et tel, mais parce que ce sont les hommes au milieu desquels j'ai vécu. Et si notre nation, par suite de pittoresques catastrophes toujours prévisibles dans l'Histoire, quittaient cette contrée-ci pour aller camper ailleurs, au bout de quelques siècles le génie de mes camarades changerait sous le charme d'un autre horizon } Mais je puis anticiper ma

fidélité à ceux qu'ils deviendraient ; car dans les êtres aimés, on aime tout ce qu'ils sont, chacune des particularités par quoi ils se rendent sensibles et aussi un point abstrait comme nous aimons en nous-mêmes. La France imperceptiblement se métamorphose dans nos bras, sans qu'il y ait brusque rupture des mille liens dont chacun est accidentel et insufiisant, mais dont semble se former tout notre attachement. Et peut-être ce que j'appelle France, demain se prononcera autrement.

Le patriotisme existe comme l'amour en dehors des patries. Demandez-le à ces Juifs qui se sont attachés longuement à une patrie d'Occident? Ils n'ont pas envie d'être seuls, ils ne peuvent quitter ces hommes avec qui ils ont combattu, ces femmes qu'ils ont aimées, ces villes où ils ont joui de leur or à la façon du pays, ou renouveler leurs rêves. Mais c'est qu'il n'est que l'amour, et entre les amours celui-là qui, se confondant avec l'appétit intellectuel, recherche ce qui est différent de soi et s'en nourrit ou en meurt.

Il n'y a rien de plus fort que ce qui lie des hommes entre eux au milieu du monde, au milieu des autres hommes. L'amour de ma

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