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CHAPITRE I

patrie n'a rien à faire avec la dilection que j'ai pour ces paysages. Mais il est fait du goût de l'amour même et de la bonne chaleur que je sens au milieu de certains. Pour pouvoir faire des plaisanteries obscènes, parler des femmes, de la guerre que nous avons faite, je suivrai ces hommes dans un autre astre.

Pourtant il arrive qu'on quitte sa patrie, seul, qu'on émigré. On a un fils qui avec un même amour sert la patrie d'en face. A notre époque de passions étroites cela n'est plus possible pour celui qui pense. Il n'y a plus que des âmes obscures de chercheurs d'aubaines ou des esprits trop déliés de manieurs d'argent, qui sont des mécaniques subtiles et anonymes, pour pouvoir se débarrasser de cette chère obsession.

Une patrie est chez quelques-uns une façon d'acclimater, de domestiquer les idées inhumaines, une habitude, un souci, une passion, la clef de tous les prétextes de vivre. On ne peut s'en aller, on ne peut changer d'âme, on ne peut briser une catégorie de l'esprit. Du reste quand on quitte une patrie c'est pour en trouver une autre. Et, quand on quitte les patries pour un parti qui veut en même temps

les embrasser et les nier, on adhère encore à ce qui dans le patriotisme est la complaisance essentielle: être avec certains hommes. Or, quand on est avec certains hommes, on est contre d'autres. Quand un homme fait un mouvement d'amitié vers un autre homme, ou bien il s'engage jusqu'à ce dernier, ce suprême geste, qui est seul patent, seul concluant: la preuve par le sang, se faire tuer ou tuer; ou bien cet homme s'arrête à mi-chemin, s'en tient à une réticence mentale, et alors il se dérobe dans le néant, n'existe pas. La mort violente est le fondement de la civilisation, du contrat social, de n'importe quel pacte. C'est la seule certitude. Il n'y a de certitude entre des hommes que si au bout de l'action qu'ils concertent ils sont sûrs de savoir mourir pour ce qu'ils ont mis en commun: gloire, lucre, amour, désespoir — et les uns pour les autres. Je ne vois pas plus le moyen de sortir de là que des trois dimensions.

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