YO-SÉMITE
Je n'ai, pour me diriger, que quelques vagues indications sur le cours d'eau et sur la direction générale des montagnes, que je ne
connais pas, que je vois pour la première fois. En quittant Mariposa, j'entre immédiatement dans la région des hautes montagnes de
la SiERRA-NÉVADA.
/A Pour me conduire à/cet inextricable laby-
rinthe qui s'appelle une forêt vierge d' Amérique, j'ai, devant moi un sentier, fil mince I ^wu et grêle/j^ien fragile, qui me relie aux pays
civilisés, vrai fil d'araignée que je suis toujours en danger de voir se briser en mes mains.
Ici, point de poteaux indicateurs, point de bornes kilométriques, point de maisons sur le chemin, pas même un passant pour vous le montrer.
C'est l'homme aux prises avec la nature sauvage, avec l'immensité de la forêt vierge qui étreint le voyageur et pèse sur lui.
Je sens mon âme se refroidir à mesure que j'avance.
Dans ce vide immense d'une nature silencieuse et muette, mon cœur bat comme dans une boîte creuse. . .
J'écoute le bruit de mes pas sur les feuilles sèches.
Je regarde parfois derrière moi. Ma voix éteinte reste au fond de mon gosier.
Je crains et le bruit et le silence : le silence m'étonne, le bruit m'effraie. . .
Une pierre qui roule, un lièvre qui part, un oiseau qui vole, une feuille qui tombe, me fait frissonner. . .
Que suis-je parmi ces arbres séculaires?
Ces lianes qui m'enlacent de toutes parts ?
Moi, pauvre atome, perdu dans cette vaste forêt, qu'un homme, en un mois, ne parviendrait pas à franchir !
Qui sait si, derrière cette roche, qui me cache le chemin, un animal féroce ne m'attend point pour me déchirer?
Si, dans ces gorges profondes, une broussaille ne me dérobe point un précipice inconnu ?
Si, enfin, perdant complètement mon chemin, je ne vais point, dans ces bois impénétrables, m'égarer à tout jamais ?
Alors, après avoir erré des journées entières, sans abri, épuisé de fatigue, sans vivres, il ne me resterait plus qu'à mourir de faim...
CHOWCHlIiIiA I^IDGE
Je chemine toujours lentement, cherchant ma voie, que je tremble de perdre.
Le soleil, sans souci de mon anxiété, descend vers rhorizon.
Je suis las.
Malgré mon extrême fatigue, je rassemble le peu de force qui me reste et, après un nouvel effort, j'arrive sur le col.
Je trouve là une source ! Une source d'eau vive, fraîche, qui sort joyeuse en chantant, de la fente d'un rocher.
J'oublie ma fatigue.
Je m'étends sur l'herbe, la tête reposée sur une touffe de graminées, et là, je me mets à contempler ce gracieux coin de la forêt.
L'eau, en tombant, forme un bassin, puis furtivement elle glisse dans l'herbe avec bruit : c'est le vagissement de l'enfant qui vient de naître.
Un gros bouquet de merisiers s'appuie contre la paroi du rocher, recouvre la partie supérieure du bassin.
Deux plants de raisins d'ours, urva ursi, partis d'en bas, encerclent les bras lisses du cerisier sauvage, et Ton ne sait plus si c'est le cerisier qui produit des raisins, ou si c'est le plant d'ours qui offre des cerises !
Ravi, je me lève, je me retourne, et je vois un ours. . .
Il me regarde.
Il est sans doute en quête de son repas du soir?
Comme je n'ai nulle envie de lier conversation avec lui, je ip'empresse de franchir le col.
Une descente assez raide m'amène sur un plateau.
Près du sentier, au pied d'un vieux chêne, je vois de la terre fraîchement remuée : deux pieds sur six.
Une tombe est là.
Quatre coups de hache, sur l'écorce de l'arbre, laissent une place vide, où un passant a inscrit au crayon l'âge du décédé.
C'est tout !
La mort au milieu de tant de vie
CLAI^K l^ANCH
Me voilà à mi-chemin, entre Mariposa et
le YO-SÉMITE.
Ma course est terminée pour aujourd'hui.
Du jambon, du chevreuil, de Tours, de la truite, du saumon et quelques légumes font la base de mon souper, le tout arrosé d'eau fraîche, TArpéricain ne comprenant pas que Ton puisse boire du vin ou de la bière en mangeant.
Pour le coucher, c'est une autre affaire.
Une caravane monstre d'Américains venus avant moi ont retenu tous les lits.
Moyennant un dollar le propriétaire de l'hôtel m'octroie une couverture et la permission de coucher dehors, sous le ciel bleu.
Je voulais bien, dans ce voyage, faire la part des désagréments imprévus, mais vraiment, cela dépassait de beaucoup mes prévisions.
Il n'y avait pas à choisir.
Je dus m'y résigner.
Je me roulai dans ma couverture, comme au temps où j'étais chercheur d'or, et je m'étendis au pied d'un cèdre.
Soit que je fusse trop fatigué, soit que j'eusse perdu l'habitude de ce mode de coucher, soit que les pierres aiguës vinssent à travers la couverture me caresser trop vivement les côtes, je dormis mal.
A minuit, je me levai, et je fis du feu.
Pendant que le bois mort pétillait en plein air, dans une nuit sans étoiles, j'écoulai l'heure, en admirant les langues de feu qui, une à une, mordaient les bûches, les dévoraient et jetaient au ciel des tourbillons de flamme et de fumée.
Plusieurs voyageurs vinrent profiter de mon foyer, car les nuits sont fraîches dans les montagnes.
Ces figures, la plupart à moi inconnues, éclairées de face par cette vive et éclatante lumière, pendant que le reste de leur corps restait dans l'ombre , avaient un aspect MTs\r\ae. f le, presque sinistre.
Les uns, à peine vêtus, les autres, en partie roulés dans leur couverture, se tenaient debout, assis, couchés dans des poses diverses.
Personne ne parlait.
Ce silence même était f)€nible.
Derrière ce cordon vivant, les buissons, les branches des arbres, vus à travers Tair raréfié par le feu, tremblaient. Le feuillage ensanglanté nous couvrait comme s'il voulait nous embraser à son tour.
Enfin, le jour paraît!
Je déjeune comme j'avais soupe la veille, et je me mets en route pour le Yo-Sémite.