INTRODUCTION
Le fonds de Tintendance d'Alençon qui forme une des séries les plus considérables des Archives de TOrne, ne renferme aucun dossier antérieur au règne de Louis XV. (*clte lacune ne provient pas seulement, comme Ta dit M. Gravelle-Desulis, de l'exécution trop fidèle des lois de 1 792, 1 793,surladeslruction des titres féodaux, et des soustractions dont plus tard ce dépôt fut l'objet (i). Elle peut avoir aussi pour cause l'habitude qu'avaient les premiers intendants de considérer leurs archives comme ayant un caractère personnel, et de les cmporler avec eux lorsqu'ils changeaient de résidence. C'est ainsi que les minutes de la coirespondance de plusieurs intendants, conservées avec soin dans leurs familles, ont pu être léguées à la bibliothèque nationale où elles peuvent aujourd'hui être consultées (2). La disparition complète des archives du Bureau des finances d'Alen^'on, dont les recherches les plus actives et les plus suivies, n'ont pu faire découvrir jusqu'à ce jour le moindre vestige, rend celte lacune encore plus regrettable.
(1) Inventaire sommaire des Archives Je fOrne, scric ('.. ïiUr«>Juclion.
(2) Rcnscij^ncnicnt communique par M. LoopolJ Dclislc. — I.a Carres-
("est à quoi j'ai csssayé de suppléer, en attendant la grande publication que prépare M. de Boislisle, en accompagnant de notes, de pièces justificatives et d'une introduction historique, rédition des .Mémoires de M. de Pomereu, intendant, sur le duché dWIençon et sur le comté du Perche.
i:tablissl:ment de la c.ênkralitk d'alençon
On sait que dans le principe, les divers impôts ou aides étaient votés par les Etats généraux ou provinciaux, et que la répartition et la perception en étaient faites par des commissaires du roi, appelés généraux des finances et des aides et par des agents choisis par les Etals, portant le nom d'élus, qui leur resta môme après que ces fonctions eurent cessé d'être conférées par l'élection. Le perfectionnement du système des impositions lit augmenter le nombre des élus, limités d'abord à un ou deux
pondancc des Contrôleurs frcuèrauw piihlicc par }\. de lioislislc nous fait connaître qu'en i^iTU^, il existait un dépôt d archives assez important, dans une maison occupée à Alen(;on par les premiers intendants.
Lettre du 3 janvier \(^a): « Il se trouve icy. dans un mauvais («renier d'une maison de ville où ont demeuré M>L du I5oulay-l\uier et de Marie, quantité de papiers, parmi lesquels M. Le l'eron prétend qu'il y en a concernant la reformation des forests. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il s'y trouve quantité de titres de noblesse et de rej^istres de notaires, qui peuvent estrc de conséquence pour les familles. Si vous le trouviez à pmpos. je loucrois une chambre proche chez nous dans laquelle je les fcrois porter, et j'en ferois faire un inventaire par le lieutenant des eaux et f«»rests, afin de les fiiirc remettre en>uitc dans les lieux où ils devroient estre. »
par diocèse. Ce ne fut qu'en 1445 et 1452 que Charles Vil, lorsqu'il réorganisa l'administration du royaume, après l'expulsion des Anglais, fixa par ses ordonnances des 10 juin et 26 août, les sièges des élus dans tous les pays d'élection. Telle est l'origine des circonscriptions financières appelées élections.
Quant aux recettes générales ou Généralités, leur nombre, limité d'abord à quatre fut porté à seize par François 1% qui en 1643 érigea en cours souveraines les offices des conseillers généraux des finances et des aides. Rouen et Caen devinrent le siège d'une Généralité. Les trésoriers généraux furent établis par Henri II, et Henri III compléta cette organisation par rétablissement d'un Bureau des finances en chaque Généralité.
Louis XIII, au mois de novembre 1625, créa des Généralités et des Bureaux des finances dans les villes d'Agen, d'Alençon, d'Angers, de Chartres et de Troyes ; mais ces offices furent supprimés dès le mois de février suivant. Les raisons qui déterminèrent Richelieu à établir définitivement une Généralité et un Bureau des finances à Alençon en i636 sont ainsi exposées par le Mercure français.
*» Pour orner d'autant plus la province de Normandie, l'une des plus grandes et considérables du royaume, le Roy par son édict du mois de mav de l'an i036, v avait croc une Cjéneralitc et Bureau des finances en la ville d'Alençon, avec pareil nombre d'officiers, qu'es autres Bureaux et (îeneralitez de ce royaume. Cet edict ne fut vérifié en la cour de Parlement, chambre des Comptes et cour des Aydes de Rouen, qu'au mois de mars de cette année, et l'installation s'en est depuis ensuivie. La Normandie n'avoit auparavant que deux Généralilez, à scavoir Rouen et Caën ; et bien qu'en ce duché d'Alençon, qui a esté
un appcnnagc de fils de France, il y ait eu une chambre du Conseil, appelle Eschiquier, supprimée depuis par la réunion du duché à la couronne, comme il y a encore une chambre des Comptes pour le duché d'Alcnçon et comté de Bloys, dont jouit monseigneur le duc d'Orléans, frère unique du Roy, néantmoins Alcnçon respondoit pour les finances aux Ihrcsoriers généraux eslablis à Caën pour la Basse-Normandie, jusques à cette érection faite par Tedict susmentionné. »
Si cette création entrait évidemment dans les vues administratives de Richelieu, elle n'en fut pas moins considérée comme un expédient financier imaginé par lui pour se procurer l'argent nécessaire à ses grandes entreprises (i). La cour des Aides et la chambre des Comptes, comme on vient de le voir, avaient refusé d'abord d'enregistrer l'édit du mois de mai i636. Les autres édits bursaux qui avaient paru à la même époque avaient rencontré en Normandie la plus vive opposition appuyée par le Parlement.
« Louis XIII eut recours à un moyen violent; il annonça son voyage à Rouen ; il fit partir des gardes françaises et suisses, quelques régiments d'infanterie et douze ou quinze compagnies de cavalerie. La soumission fut aussi prompte que complète, tant ce voyage du souverain effraya les esprits. 11 fallut se résoudre à satisfaire le roi par la vérillcalion de ces édits dont le gouvernement espérait 24 millions (2). »
Les Ltals provinciaux, tenus à Rouen au mois de janvier iC38, n'en demandèrent pas moins « la révocati<jn et suppression du
(I) (h. de iJcaurcpairc. Cahicn: Jcs Etats Je yinmanJic, t. III, p. 226. 12) JtU, p. 227.
Bureau des finances d'Alençon (i) ». Mais celte réclamation arrivait trop tard. En môme temps, en effet, qu'il avait créé une Généralité à Alençon, Richelieu avait envoyé en cette ville un maître des requêtes, investi de pouvoirs illimités, pour Texécution de ses ordres, et la ville dWlençon avait eu une large part dans la distribution des mesures comminatoires destinées à étouffer toute velléité de résistance. Le 1 2 décembre i636, une compagnie de gens d'armes du cardinal fut envoyée à Alençon, sous la conduite du marquis de Coatquin. Ces cavaliers au nombre de cent dix-sept gens d'armes et de soixantedouze carabins, furent logés d'autorité chez les habitants. Une assemblée générale des bourgeois fut convoquée parleséchevins de la ville pour l'établissement de magasins de pain, vin, cidre, viande, foin et avoine. Dans Tintervalle les soldats vécurent à discrétion chez les habitants et y firent d'excessives dépenses. Lorsque les magasins furent organisés, ils furent pillés par deux fois, et les préposés en furent maltraités. Le 8 janvier, arriva un ordre du roi, pour faire payer à chaque cavalier 3o sous par jour, pour indemnité de vivres et fourrages. Le 21, lettre de cachet ordonnant de donner à chaque homme u» sous d'augmentation. Le 10 février 103;, ordonnance des présidents cl trésoriers généraux au Bureau des finances élabh' à Rouen, pour la levée de i\o()\ livres sur tous les laillablcs de réieclion
(I) ItU, p. 47 cl 241. « AujoiirJ'huy on cslablil non seulement quelques officiers dans les sièjres antiens. mais on éri;rc des sici^^es entiers, el se faict une troisième (iéneralile d'AlIen^on que perdent les (lènéralitez antiennes de Rouen el de Caen. à la char^re du peuple, par les ^^ands «:ai^^es qui sont attribuez, par les privilêires de ceulx qui en lever »nl les Mfijccs. et le divcrlisscmenl du O^nds atrcclè aux Chartres de la province. •
crAlençon, pour la nourriture de la garnison pendant le mois de mars seulement. Cette levée extraordinaire fut renouvelée pour le mois d'avril et pour les mois suivants. Des députés furent envoyés à Paris pour obtenir le « dcslogement des gens d'armes. »
« Et d'autant qu'il s'estoit commis beaucoup de désordre par les dits cavaliers, tant aux magasins qu'aux logements qu'ils faisoyent, pour vexer et tourmenter les habitans, et dont plaintes verballesauroycntestéfaictesau Roy, Sa Majesté auroit envoyé le sieur de La Roche, commissaire de la dicte compagnie, au mois d'avril 1607, qui seroit venu au dict Alençon, et après avoir entendu Icsdictes plaintes dcsdicts eschcvins, pour culx et ladicte ville, auroit requis luy estrc mis entre les mains les actes et procès-verbaulx de tout ce qui s'cctoit passé depuis le commencement de la garnison, afin d'en faire son rapport au Conseil. » Ces hôtes incommodes prolongèrent leur séjour à Alençon pendant sept mois et demi. Les habitants exposèrent qu'outre la charge de les loger pendant un si long espace de temps, ils avaient été obligés de leur fournir linge, lits, sel, chandelle, bois et autres ustensiles, et qu'ils avaient changé de logement plus de douze à quin/.c fois, de sorte que la dépense se montait de ce chef à plus de 1 2.000 livres, d'autant que le nombre des gens d'armes avait été toujours en augmentant jusqu'au mois de juin lO.V.
L'envoi de celle garnison mil le comble à la misère des habitants. Au mois de novembre i636,en effet, une épidémie ( i ) s'élait déclarée à Alençon ; la terreur régna dans la ville; pendant
(ii J'ai donne sur ccUo cpidcmic, quelques détails dans mes At^crçus hûiltfri^jucs sur le vieil Aiençon (Alençon, A. I.epa^a*. i 'VY>. in-Hn.
vit
plusieurs mois les malades y périssaient sans secoui que les Religieux du couvent des Capucins se pour les soigner. La ville avait en outre plu procès sur les bras, contre le domaine, contre les grenier à sel d'Alençon, etc. (i). Il avait fallu d des dépenses pour obtenir la vérification par la coi de Rouen des lettres d'ocU'oi de 6 nouveaux déni sur le vin vendu en détail, et de 8 deniers par p^ Une taxe de 70.000 livres fut enfin imposée à la ^ de mars 163?.
PIERRK THIKRSAULT, PRKMILR INTENDAM
GÉNÉRALITÉ DALKNÇON
C'est sous ces tristes auspices que le viissus domin par Richelieu, fit son entrée à Alençon le 22 décc Il ne semble pas qu'il y ait été mal accueilli ; il ( apparaître comme un libérateur. Il descendit chez général au bailliage, Louis d'iirard, seigneur de mois de janvier 1637, les échevins lui offrirent qu'on présentait d'ordinaire aux grands personnai boestes de gelée à xxvii sous chacune, et six confitures sèches pesant cinq livres, à xii sous la I
(I) L'influence de la reine môre duchesse d*Alenv<»n fui s< occasion, mais sans succès» par M. FVIcl de la Milleticre. env it Paris (Archives municipales dWlcnçon. (oniplabililé. I-elt
jf»:>7).
(I) Ibid, C'oniplabilitè. l/usa*rc des etrennes offertes à I
se nommait Pierre de Thiersault, chevalier, seigneur de Conches. il avait été reçu commissaire au Grand-Conseil en 1620, plus tard maître des requêtes et enfin conseiller du roi aux conseils d'Etat et privé. Il ne ressemblait donc en rien à ce « petit jeune homme en habit court, inconnu et de peu de poids, qui fera taire les robes longues (i) » que Michelet nous présente comme le type des intendants. .M. de Thiersault, il est vrai, ne paraît pas avoir pris à son arrivée à Alençon ce titre pompeux d'intendant, que Richelieu lui-môme, regardait comme plus propre à flatter la vanité de ceux qu'il jugeait à propos d'envoyer dans les provinces en qualité de commissaires départis ou élus qu'à rulilité du public (2). Mais Tauteur des ïMémoires historiques sur Alençon paraît mal connaître les origines de cette haute magistrature, lorsqu'il dit que M. de Thiersault, nommé par lettres patentes données à Saint- Germain-en-Laye, le 19 août i638, dont il fil faire lecture le 19 septembre, n'en commença les fonctions que le 2 août 1640 (.^). A la date du i*' avril 1637, en effet, nous trouvons une ordonnance de .M. de Thiersault qui ne laisse aucun doute sur rétendue des pouvoirs qu'il exerçait.
La fureur des duels, si ardente à cette époque, s'était répandue
continue jusqu'en i7^m». M. de I.évi;,''ncn invita alors les oflîciers de Thùtel de ville, à supprimer cette dépense, vu la misère du temps tArchives de rOrnc. Correspondance de l'intendant, C. 1127).
(I) Histoire Je Frjncc {Paris, Marpon et Mammariom, t. XI\', p. n/».
{2) Testament politique, t. i, p. 217, Paris, Lebrelnn, i7'»4. in-^".*. Cite par M. Ilanotcaux dans son Ivau travail sur les premiers intendants, au chapitre IV, dans lequel l'auteur s'est elTorcé de faire connaître la pensée de Richelieu sur la question i Revue historique, t. XXI, p. 87, année ifV*oi.
(3) Odoîanl Desnos, Mémoires historiques sur Alençon, t. 11. p. ^^if.
L'enthousiasme général qu'excita la naissance inespérée du dauphin (5 septembre i638), fit oublier un instant les graves préoccupations qu'inspirait la situation intérieure et extérieure de la France. M. de Thiersault fit planter deux mais et allumer un feu de joie devant la porte du château d'Alençon, un autre devant sa maison, et un troisième devant la porte de la grande église. Jacques Godard (i) fut en outre chargé de préparer des feux d'artifice et des transparents représentant la figure d'un dauphin, le dieu Mars et un crocodile. Des figures de petits dauphins étaient, en outre, peintes sur des cartons garnis de feuilles d'or et 'de feuilles d'étain et placées aux coins des feux. Les figures de iMars et du dauphin, sont assez significatives, quant à celle du crocodile, il est permis d'y voir une idée satirique; peut-être voulait-on symboliser le monstre insatiable de la finance. Cette dépense fut réglée par l'intendant, qui réduisit à 48 livres le mémoire du sieur Godard, montant à 56 livres 10 sous (2).
Le Bureau des finances, créé par l'édit de i6.'56, qui avait créé la Généralité d'Alençon, devait se composer d'un très grand nombre d'offices dont on avait calculé que la vente produirait une somme considérable: deux trésoriers généraux, un trésorier général garde scel, seize trésoriers, un avocat et un procureur du roi, trois receveurs généraux et trois contrôleurs, trois receveurs du taillon, trois receveurs des épices, trois greffiers, trois mailrcs clercs, un greffier et maître clerc du domaine et
il) Peul-circ ctail-cc un ancôtro des Godard dWIcnv'on, si connus comme ^Tavcurs sur bois.
(.>! Archives de la ville d'Alençon. cnmplahililc.
voirie, six procureurs, un premier huissier et sept autres huissiers du bureau.
La vente de ces offices n'ayant pu avoir lieu immédiatement
M. de Thiersault fut chargé d'en exercer les fonctions à titre
provisoire. Jean Lecointe, Robert Blanchoin et Félix Filezac,
bourgeois de Paris, se présentèrent enfin pour les acquérir et
furent installés le 22 mai 1640 par quatre conseillers de la cour
des Comptes de Rouen (i). On voit par l'inventaire de Jean
Lecointe, qu'il avait acheté son office de trésorier général de
France r Alençon 42.000 livres, suivantquittanccdu 3 1 décembre
1637. Il eut en outre à acquitter une somme de 45 livres, pour
droit annuel, en 1648 et en 1649, époque de sa mort. Je crois
utile de noter que depuis 1647, Jean Lecointe avait pris à loyer
la maison (2) de Louis d'Erard, lieutenant général, celle mcMiie
où était descendu .M. de Thiersault à son arrivée à Alençon.
Quant à ce dernier, il semble qu'il continua à habiter la même
maison, quoi qu'il vécût en assez mauvaise intelligence avec
les officiers du Bureau des finances. Il est bon de rappeler
que les intendants avaient, en effet, reçu des instructions pour
attirera eux, violemment ou subrepticement, tout le contentieux
des tailles, aides et gabelles en l'enlevant aux Bureaux des
finances et aux élections. Ce débat sur leur compétence ne
cessa qu'après 1649. C'est ce qui nous explique la conduite de
AI. de Thiersault à l'égard des trésoriers généraux, dont il
(i) Mannoury de IVrlhcvillo Mémoires Je la maison J'Alcni^ou^ publics dans V Annuaire de l'Orne de iîV)4.
(2) J'ai d«»niK' quelques détails sur le riche mobilier qui irarnissail celle maison dans mes Documents pour servir à rifisioire Je la Fabrication Jn point S Alençon.
continua, dit Odolant Desnos, de vouloir exercer les places, en sorte « qu'il cassoit ce qu'ils faisoient. »
Il parait même que les choses furent poussées fort loin. Un nommé Flamand, de la ville de Morlagne, soutenu par l'intendant, commit, dit-on, des insolences en présence des trésoriers et en leur audience. Ceux-ci le condamnèrent en une amende de 3oo livres et à garder prison jusqu'à parfait paiement. M. de Thiersault, usant des pouvoirs dont il était investi, ordonna l'élargissement de cet homme, mais les officiers du Bureau s'y opposèrent. M. de Thiersault suivi de trente personnes, tant huissiers que gens de sa maison, se rendit au château, la force à la main, et enjoignit au concierge de mettre en liberté le prisonnier. Le gouverneur, du Boulay-Morin se rendit au Bureau pour en conférer avec les officiers qui lui défendirent de le relâcher. Ils se rendirent en personnes au château, accompagnés de six domestiques, et renouvelèrent au concierge la défense d'élargir le prisonnier. .M. de Thiersault, (|u'on nous représente comme naturellement fort haut, se retira furieux, et après le Te Deum, qui se chantait ce jour là pour la prise d'Arras (3o août 1640), il engagea quelques membres du présidial à l'accompagner au palais. 11 décréta d'ajournement personnel les trois officiers du Bureau des finances et de prise de corps les six domestiques, et condamna le gouverneur en mille livres d'amende. Les trésoriers de France se pourvurent au Conseil privé, et le 5 septembre i6jo, intervint un arrôt qui les déchargea de ces condamnations (i), annula ce qui avait été fait depuis et les renvoya dans leurs fonctions, avec
( I ) Mercure galjtti, juin j 705, p. 0(). — Mémoires historiques sur Slençon II, 450.
défense à rinlendant et aux officiers du présidial de les y troubler.
M. de Thiersault eut encore plusieurs autres querelles avec les trésoriers de France. Odolant Desnos pense que c'est ce qui détermina le roi à le révoquer en 1644. Ce qui est certain, c'est que tant que Richelieu vôcut, ce fonctionnaire put ôtre classé au nombre des plus intelligents et des plus actifs, et qu'il prêta un concours précieux au gouvernement, comme on va le voir. Il avait épousé Charlotte Le Roi, qui mourut à Alençon, ainsi qu'un de ses enfants et qui fut inhumée le 3 mai 1639 au couvent des religieuses de Sainte-Claire, ou de l'Ave Maria, où l'on lisait son épitaphe. Il épousa ensuite iMarie Courlin, qui lui apporta en mariage les liefs du lîu et de Mieuxcé (i).
En cette même année 1609, la fermentation était grande dans plusieurs parties de la Normandie, et la Généralité d'Alençon ne fut pas exempte de ces troubles provoqués par le refus ou l'impossibilité de payer les impôts. A Mantilli, élection de Domfront, depuis deux ou trois ans les habitants avaient cessé de nommer les assiéteurs et collecteurs, et pour se mettre à l'abri de l'insolence des garnisnires, s'étaient exercés au maniement des armes sous la conduite de l'avocat du roi en l'élection, Julien Balin. Ce simple détail montre la gravité de la situation.
Dans l'élection de Falaise, les plaintes sur la perte des récoltes, le passage des gensde guerre, la peste cjui décimait les
(I) Mémoires histor* sur Alcnçtni, II. ^u*^. Odolant Desnos s'est inmipe manifestement, en plaçant le maria^re Je M. de Thiersault, avec .Marie c'ourtin avant K».V>.
paroisses étaient générales (i). Dans une douzaine de paroisses de cette élection, parmi lesquelles il nous suffit de citer celles des Rotours, de Saint-Philbert-sur-Orne, de Taillebois, de Faverolles, de Rânes et de Joué-du-Bois, le total des cotes irrécouvables,« après toutes diligences, perquisitions, exécutions et contraintes possibles et imaginables, » montait, en 1O39, à près de 6.000 livres, somme énorme pour le temps (2).
Les nouveaux impôts qui furent alors établis sur le sel, provoquèrent le 16 juillet 1639, une révolte à Avranches, qui s'étendit dans les élections de Vire, de Domfront qui possédaient du privilège du quarl-boiiillon. Les révoltés prirent le nom de Jean-va-Xiids-pieds, ou de Nu-Pieds.
Pendant que dans les Généralités de Caen et de Rouen, les mesures les plus rigoureuses étaient déployées contre les révoltés, rintendant dWlençon ne pouvait rester inaCtif, en présence du refus de Timpôt et de lattitude menaçantedeMantilli et de plusieurs autres paroisses, situées autour de Domfront. Pour un motif que nous ignorons, il s'absenta alors de sa province, mais à son retour, le 1 1 octobre, il adressa à M. des Moulins de la Queustière, vibailli ou lieutenant de courte robe du prévôt général de Normandie au bailliage d'Alençon, une ordonnance ainsi conçue :
« Pierre Thicrsault, conseiller du Roy en ses conseils d'Kstat
(n Kn \U2>\. 2.JXK) personnes, dit-on, moururent de-ln pcslc à Argentan iThnmas Prouvcrro. Mémoires, ms.— (î. I.c Vavasscur, \oticcsur les trois frères EuJes. — Ahnanach de l'Ortie pour iSC'^).
(21 Archives du Calvados, sérier. Bureau des finances de Caen, rcj^nslre de i(».^y.(*ile par M. L. de I.a Sicoiière dans les Su-Pieds de Mantilli, article publié dans le Bulletin de la société hist. et arcli. de l'fJrne, t. viii, p. 4.!^.
et privé, maistre des requestes ordinaire de son hoslel, intendant de la justice, police et finances de Normandie. Incontinant nostre retour en cette province, plusieurs avis nous ont été donnés qu'il y avoit plusieurs bourgs et paroisses, lesquelles s'éloient jettes en une manifeste rébellion, particulièrement lors que Ton leur demandoit le paiement des deniers deubs à sa Majesté, môme des tailles, nommément en l'élection de Domfront, non éloignée de ce lieu, et davantage nous pourrions avoir besoin aux occurrences des vibaillis et leurs archers, pour empêcher que les paroisses voisines des rebelles, ne se laissassent aller dans le train des autres, et leur mettre les contraintes des receveurs entre les mains pour faire sortir plus aisément les deniers de sa dite Majesté. A ces causes, nous avons ordonné au sieur de la Qucustière, vibaillif d'Alençon, de se tenir proche de nous pour recevoir les ordres nécessaires pour le service de sa Majesté, aux occasions qui se présenteront, et montera cheval toutefois et quantes que nous lui ordonnerons. Fait à Alençon, le ii octobre 1639.
TIIIERSAIlT
Par mon dit sieur Gruarl (i).
Malheureusement, les archers du vibailli furent précédés, à Mantilli par une compagnie de chevau-légers, sous la coPiduite du comte de (îuiche, qui par ordre de M. de Thicrsault, furent mis en garnison chez Thabilanl à la lin d'octobre 10.^9, et là commeailleurs, commirent des excès qui amenèrent une véritable révolte. C'est alors que le vibailli fut envoyé à Domfront avec
(I) Les Xtt'PU'Js de Mantillr. picccs juslilicativcs. n'> I\'.
un greffier et quatre archers, pour informer sur les faits. Le 14 février 1640, sentence de M. de Thiersault, qui ordonne l'arrestation des individus les plus compromis et la mise sous séquestre de leurs biens. Le 19 février, le vibailli, après avoir rassemblé environ 600 hommes, fournis par les bourgeois de Domfront, et par les paroisses voisines, et avec l'aide de la noblesse du pays, sur Tordre de l'intendant, marche sur Mantilli où la terreur avait dispersé les habitants. Aucun des principaux inculpés ne put ôtre arrôté.
Le 23 juin, M. de Thiersault, en la chambre du conseil du palais d'Alençon, et à l'assistance des officiers du présidial, rendit sa sentence souveraine contre les inculpés présents, au nombre de cinq, qui furent tous mis en liberté, les uns définitivement, les autres sur simple caution juratoire jusqu'à plus ample informe. Le 27 juin ce fut le tour des contumaces, beaucoup plus nombreux et plus compromis, qui, par sentence de l'intendant furent déclarés atteints et convaincus du crime de rébellion et condamnés à ôtre pendus en effigie, tant devant le palais d'Alcn^çOn qu'en la place destinée aux exécutions en la \ille de Domfront, à la confiscation de leurs biens, et à 600 livres d'amende dont partie applicable à la décoration du palais. Les habitants de .Mantilli furent déclarés solidairement responsables et condamnés en outre à 2000 livres d'amende (i).
La sédition clait bien étouffée dans l'élection de Domfront, et fort heureusement à moins de frais qu'à Avranches, à C'aen, à Rouen, grâce à l'action de l'intendant, qui fit preuve, dans celle circonstance de célérité, d'énergie et de modération « mais
(I) Les Su-Pù\is Je Mantilly,
dès 1641, dit M. de La Sicoticrc, de nouvelles résistances au paiement de l'impôt se produisaient dans Télection de Domfront. On y redoutait des troubles, et le gouvernement manifestait à cette occasion, de sérieuses inquiétudes. Il ordonnait à l'intendant d'envoyer des troupes dans les villages qui refusaient de payer les tailles, et de faire arrêter, s'il y avait lieu, les seigneurs des paroisses (i). »
Le 18 janvier 1643, le ministre mande à M. de Thiersault, qu'il a été informé « que dans la Généralité d'Alençon, il y a plusieurs paroisses qui n'imposent point la taiile depuis deux ans, de telle sorte que les recepveurs des tailles et subsistances ne peuvent exercer aucune contraincte contre les habitans d'icelles; qu'ils battent et excèdent très fort les sergents qui y vont et particulièrement dans les élections deConches, Domfront et Fallaizc, où les gentilshommes et seigneurs des villages, favorisent et protègent la rébellion de leurs vassaux.. (2)»
Peu de temps après de nouvelles tentatives de résistance se produisaient à .Mantilli, à Saint-Fraimbault, à Saint-Siméon, à l^assais, à l'Kpinai-le-Comte, et dans toutes les paroisses environnantes (3).
r.wiKK Dr nori-AV
Le Passais où le recouvrement des tailles était toujours plus
(i) ItU. M. de La Sicoticrc deux lettres des 3i marset 2 juillet l'qi, des Archives de la j^uerre (minutes, \h\. (^, n» 116, vnl. <)5, n" iJ'ocl I02 bis». (2) ItiJ. Archives de la (luerre, vol. 7.1. n« ii^. (.3) ItU.
difficile que partout ailleurs fut de nouveau livré aux soldats. La rumeur populaire accusa un personnage considérable du pays, Achard de Saint-Auvieux, dont le nom figure parmi ceux des députés aux Ktats de Normandie en 1618, d'avoir provoqué cette mesure, et une fermentation générale s'en suivit. Mais M. de Thiersault n'eut pas à s'occuper de cette nouvelle affaire. Des le mois d'octobre 1643, il avait été remplacé à Alençon, par un autre maître des requêtes, Jacques Favier, seigneur du Boullay (1).
Le régiment du Hamel, qui se trouvait alors à Vire et à Villedieu, fut envoyé dans le Passais avec un détachement du régiment du Havre, qui fut repoussé et désarmé à Ceaucé. Voici ce qu'on écrit à ce sujet de Saint-Siméon, à la date du 7 janvier 1644 :
« Les soldats sont par tout ce pays sur les chemins, qui veulent venir en ces paroisses, qui n'ont point payé la taille. Tout le monde a levé les armes contre eux; on les a repousses à Ceaucé
(I) l.cs minutes du Prcsidial d'Alcnvon, contiennent une ordonnance, rendue le i.S octobre ifq.^, par «< Jacques l-'avier. seijrneur du Houllay, conseiller du Roy en ses conseils, maistre des requestes ordinaire de son hoslel, intendant de la justice, police et finances et commissaire député par Sa Majesté pour le rej,''alenienl des tailles et subsistances en la ^'^énéralité d'Alençon », sur une requête présentée par Christophe Uicher. huissier, menacé de mort et blessé pendant qu'il faisait une siyrnilicalion. ("est donc à tort qu'Odolant Desnos a fixé Tannée 1644. comme la limite des fonctions du premier intendant d'Alenvon.
On ij^^norc la date de la mort de M. de Thiersault, qui continua probablement à habiter le pays, comme possédant par sa femme les terres du Bu et de Mieuxcé. Dans un état des pauvres de la paroisse de Mieuxcé dressé en K»49, il est dit que la paroisse appartient à M"»» Thiersault (Minutes \\u Présidial. année i'>.v;».
où ils estoicnt et leurs armes prises, eux dépouillés .. Tout le monde murmure contre iM. de Saint-Auvieu que c'est luy qui faict venir tous ces gendarmes, à cause qu'on tient qu'il a avancé au Roy pour la taille, 3o ou 5o mil livres qui estoient en partie de la succession de feu M. d'Esgreines. On le menace de brusier sa maison et ses métairies, car toutes ces paroisses icy y prennent part, qui sont Mantilly, Passais, l'Espinay, les Bois, Saint-Marc, Vaucé, Saint-Fraimbault, Seaucé,Ouesseauet presque tout le pays du Maine qui n'ont point encore assis le sel (i). »
Le 14 février 1644, Favier fut informé par dépêche officielle signée de Louis xiv de l'envoi du régiment du comte d'Auvergne et de toutes les compagnies logées proche de là. Ce régiment devait passer par la Ferté-Macé, et l'intendant fut chargé de se transporter à Domfront, pour de là, indiquer aux troupes les lieux où elles devaient se porter. La môme dépôche contient les instructions les plus sévères pour la punition des coupables, et elle fait le plus pressant appel au dévouement de l'intendant pour le service du roi (2).
Sur ces entrefaites, Matignon, lieutenant général pour le roi en Basse-Normandie, s'élant offert pour étouffer la sédition, sans autre secours que l'aide des gentilshommes du pays, M. de Quincé, gouverneur de Domfront et autres, l'intendant re^'ut ordre de se borner à suivre ses instructions, ce qui simplifiait singulièrement sa tûche. Les habitants, terrifiés, firent leur soumission.
(n lUustrium virorum cpistoia.\ lUbliothcquc de \'irc, }fs. (2) Les Sti'PicJs Je Mantilly, Appendice, n© it».
Le 29 février, on écrit de Saint-Siméon : « Les soldats se sont retirés de la vicomte, à cause que M. le comte de Quincé a envoyé un trompette faire commandement aux monopoliers et autres de sortir de la vicomte. M. l'intendant et Farcy Sublot sont encore à Domfront et ont envoyé à la cour pour voir ce qu'ils ont à faire (i). »
Le I* mars, on mande de la même localité que M. de Saint- Auvieu a été destitué de son office, que Matignon Ta tait arrester à Domfront et que iM"' de Bellée fait informer de sesconcussions.
Une autre lettre, du 8 mars, nous apprend comment se termina 1 echauffourée de Ceaucé :
« Monseigneur de Matignon a parly un matin de Domfront, est allé par Seaucé, où les révoltés avoient fait assemblée en force. Il y a faict abattre une maison où ils esloient retirés et de là, par Sainct-Fraimbault, Cocsmes, Vaucé, TEspinay, Passais, Mantilly, où à chacune paroisse tous les habitans se sont assemblés au cimetière et place publique où passoit ledict seigneur, ont demandé pardon et ont promis d'estre fidèles au Koy. Ceux qui ne se sont trouvés au dict lieu, sont allés le trouver à Domfront, pour faire la mesme protestation (2). »
Les habitants, de plus, promirent de payer l'arrière, et comme c'était la surtout ce qu'on voulait, Matignon et Favier réussirent à arranger l'affaire sans faire verser une goutte de sang et en épargnant aux malheureux habitants la surcharge et la violence iju'auraient traînées après eux les soldats étrangers, si justement redoutés des populations. Le i5 mars, les heureux médiateurs
( I ) Jllustrium riront m cpistttlw.
(2. ItU.
de cette pacification, reçurent Tapprobation de la cour, et emportèrent à coup sûr les bénédictions du pays (i).
L'autorité et les attributions de l'intendant étant désormais mieux définies et mieux assises, Favier ne parait pas avoir rencontré les mêmes difficultés que son prédécesseur eut à surmonter dans l'exercice de ses fonctions. Il est à noter que comme ce dernier, dans tous ses actes officiels, il énonce le titre de la commission dont il est chargé. La première ordonnance imprimée en son nom que nous connaissions, est du 3o mars 1645 ; elle est datée de Domfront, Favier y prend le titre « d'intendant de la justice, police et finances en la généralité d'Alençon, et commissaire député par sa Majesté pour l'exécution de la déclaration du 22« mars 1644 sur le fait des inféodations. » Il ordonne à tous les receveurs, contrôleurs fermiers ou greffiers du domaine de la généralité, et a tous détenteurs de titres, papiers de censivcs, terrier et livres de collectes, de délivrer à (icorgedela Cloche, subrogé de M* Claude Cluingand, commis au recouvrement du douzième denier, imposé sur les possesseurs de biens relevant du domaine, des états des particuliers, possesseurs de biens de celte nature.
Le i3 mai i^'q;, il fut chargé, à Alençon, dune formalité autrement solennelle. La reine Marie de Mcdicis, duchesse d'Alençon. étant déccdée en 1O42. Ciaston-Jean-lJaptiste de France, duc d'Orléans, frère de Louis xni, reçut en partage le duché dWlençon, suivant acte en date du i5 mars 1647. I'\ivier fut alors chargé de mettre le prince en possession du duché. Cet acte, dont on possède le procès- verbal, fut entouré
1 1 ) Les Sit'PicJs Je ManliUr,
d'un certain éclat (i). Quant à Gaston, il parut peu se soucier de son duché dWlençon et, comme nous allons le voir en parlant de la Fronde, il n'y exerça heureusement pas l'influence prépondérante que devait avoir sous la monarchie le premier prince du sang.
On sait ce que fut la Fronde à ses débuts, une protestation bruyante en faveur du peuple, une levée de boucliers, contre rétablissement définitif du pouvoir absolu. Le premier acte de la Chambre de Saint- Louis, assemblée le i3 mai 1648, fut de demander la suppression des intendants, la remise du quart des tailles, Télargissement des prisonniers pour impôts, défense de lever aucun denier, de créer aucun office qu'en vertu d'édits vérifiés par le parlement avec pleine liberté de suffrage, défense de détenir aucun sujet du roi plus de vingt-quatre heures sans rinterroger. La cour elle-même, parut céder à l'orage, et par la déclaration du 19 juillet 164M, toutes les commissions extraordinaires, même celles d'intendants, furent révoquées, et une chambre de justice fut établie pour procéder à la recherche et à la punition des violences, extorsions et exactions, qui avaient pu être commises, tant en l'imposition qu'en la levée des deniers rovaux. La déclaration du roi « sur le fait de la justice et finances, pour le bien et soulagement des subjets de Sa Majesté de sa province de Normandie », du 22 octobre 1648 accorda une diminution de 10 millions (2) sur les impositions qui
(I) Appendice, n" I\*. A ce procès- verbal est joinl une lon^ueênumêration de tous les actes relatifs à renî^ajremenl du duché d\\lenv«>n (Archives de rOrne. Minutes du liaillia«re d'Alenvon, 1^)47).
(21 (h. de Hcau repaire. Cahiers Jes ICtats Je XormatLiic, 111. .vl>, V^.
se montaient à 5o millions pour les pays d'éleclions, la suppression du droit de maubouge, du droit de marque, etc.
Ce fut un beau rôve, mais de courte durée. A Alençon comme partout, l'intendant fut révoqué, mais le peuple ne tarda sans doute pas à regretter la suppression de ce fonctionnaire, enveloppé dans l'impopularité qui s'attachait à tous les agents de iMazarin. A la Fronde des parlements, qui semblait n'avoir d'autre but que la réforme des abus et l'amclioralion du sort du peuple, succéda la Fronde des princes et des gi*ands seigneurs, à la tête de laquelle était Gaston, et qui rendit absolument impossible, le succès du programme audacieux proclamé par la Chambre de Saint-Louis.
Le baron des Essarts, sénéchal du .Maine et qui commandait en 1648 dans le Maine et le Perche et dans le duché de Laval, sous le duc de Bcaufort, joua, dans cette insurrection de la noblesse contre l'autorité royale un rôle actif. Pour gagner le peuple, il fit publier que le minot de sel, taxé à un prix exorbitant, serait réduit à 20 livres, ce qu'il fit exécuter à .Mortagne et à Bellême. Le sel fut mis au même prix à Caen, à Argentan et à l'^xmes. Dans plusieurs villes, les recettes furent pillées par les Frondeurs. Il n'en fut pas de même à Alençon, grâce à la vii,nlance des deux Houllemer frères, alors à la tête de la ville, dit Odolant Desnos. L'n autre historien dWIcn^on, rapporte que « Nicolas dWrgouges, baron de Rasnes, alors gouverneur de cette ville, fit garnir de vivres et de munitions le château, pour empêcher que les Frondeurs ne s'en rendissent maîtres. » Il ajoute que le duché d\\len(;on envoya un corps de cavalerie à l'armée royale (i).
(i) Soles sur Aknçf»n, matuiscrit du XX'III' sicclc en ma posscssimi.
Ces renseignements qui manquent de précision et d'exactitude ont besoin d'être complétés au moyen des documents. Le 23 décembre 1648, le duc de Longueville, gouverneur et lieutenant général pour le roi en Normandie, avait envoyé aux officiers du bailliage d'Alençon une ordonnance, datée de Paris, portant « très expresses deffenses aux csclievins des villes et bourgs, syndics des villages, et autres, de loger aucune troupe de cavalerie et d'infanterie sans ordre de Sa Majesté, accompagné de son attache. »
Cette ordonnance, publiée solennellement par Jacques de Boullemerqui,autitrede lieutenant général au bailliage, joignait celui de maître des requêtes ordinaires de la reine régente et qui fut le principal représentant de l'autorité publique pendant l'espèce d'interrègne qui suivit la retraite de l'intendant, dut être considérée par les bourgeois d'Alençon comme une véritable sauvegarde. .Malheureusement le duc de Longueville lui-même ne tarda pas à passer du côté des Frondeurs.
C'est évidemment pour se mettre à l'abri de ces entreprises factieuses que le l' janvier 1649. les échevins d'Alençon fn'ent faire un devis des réparations nécessaires aux portes de la ville (I).
Nous avons la preuve que Henry d'Argouges, marquis de Rasnes, seigneur de FIcury, était alors gouverneur de la ville et du chAteau d'Alençon. Le 20 juin 1O49, en effet, il nomma en cette qualité, René Duport, portier de la porte de Lancrel, poste laissé vacant par le décès de Rémond I\)upard (2). Il
(1 ) Appendice, n" I\'.
(2) Minutes du liailliairc d'.\lcnv<»n. l(^^u.
est à remarquer que Henry d'Argouges, dans cette commission, ne prend pas le titre de bailli, charge qu'il aurait forcé la veuve de François de Droullin, de lui résigner, suivant arrêt du Parlement de Normandie du lo juin 1648 (i).
Au milieu de ces troubles, le pays étant sans cesse traversé et pillé par les soldats des deux partis, la famine ne tarda pas à se faire sentir cruellement à Alençon. C est ce qui donna lieu à l'ordonnance suivante :
€ De par le Roy et sa justice,
« 11 est ordonné et enjoinct à tous les habitans de cette ville et forbourgs, de quelque condition et qualité qu'ils soient, de venir faire leur déclaration au greffe de la jurisdiction et bailliage de ce lieu dans la huictaine, de la quantité des grains qu'ils ont dans leurs maisons et greniers, et du nombre de personnes qu'ils ont en leur famille, pour recongnoistre ce qui leur est nécessaire d'avoir de grains, pour l'entretien de leur dicte famille, et le surplus estrc vendu aux marchez de cesle dicte ville, pour la fourniture de ceux qui n'ont point de grain, nu prix juste et raisonnable, à faulte de quoy faire, il sera pourveu à l'ouverture des greniers dcsdicts habitans et proccddé à la vente qui sera publiquement faicte par ceux qui seront à ce préposez, aux frais desdils habitans qui n'auront pas satislaicl à la présente ordonnance, laquelle sera leue et publiée à son de trompe et cry publicq, par les carfours et lieux acouslumez de cette dicte ville et forbourgs, à ce que aulcun n'en prétende cause d'ignorance.
(3) K. V. L. de Courlillolcs : Chronologie hisl. des gr. baillis dWlcuçon p. 2.S. Comte de Ciinlades, Rasnes, histoire d'un château normand, p. 2<).
« Faict par nous, Jacques Boullemer, escuier, sieur de la Normanderie, conseiller du Roy, maislre des requestes de la Royne mère, régente, lieutenant général au bailliage et siège présidial d'Alençon, ouy et ce requérant le procureur du Roy, le jeudy premier jour d avril, Tan mil six cent quarante-neuf. »
BOULLEMER P. LE ROl ILLl':
Argentan eut alors plus encore à souffrir qu'Alençon. Le comte de Grancey, lieutenant général, gouverneur du château, empoché par d autres soins, avait chargé son frère, le comte de Marey, de veiller à la sûreté de cette place. Parfaitement accueilli par les échevins en 1643, il avait fait faire le dénombrement des habitants en état de porter les armes, les avait passé en revue, fait Ibrlilier les faubourgs et établir des gardes à toutes les portes.
Cependant dans la nuit du 21 février, M. de Chanibois, tout dévoué au duc de Longuevillc, qui venait de se jeter dans la révolte,fonditârimprovisteaveci.2(X)chevaux et 3oo fantassins, et força le comte de .Marey à lui céder la place et à se retirer avec une quarantaine de ses hommes. Resté maître de la ville, M. de Chambois renvoya dès le lendemain toutes les troupes a l'exception de la compagnie de chevau-légers de Longueville, tandis que Marey, retranché en son château de MéJavy avec quelques troupes, levait des contributions sur les paroisses voisines. Ce dernier étant ah)rs parvenu à faire sa jonction avec les cavaliers du comte d'ilarcourt, commandant des forces royales en Normandie, commença à prendre une attitude menaçante. Plusieurs fermes des environs d'Argentan, notamment celle de Boissei, furent pillées. M. de Chambois envoya de son côté .M. de la Vente, avec une compagnie du
comte de Dunois piller la maison de la .MoUe-Piley, appartenant à M. de Marey.
Sur ces entrefaites, un semblant de paix ayant été conclu entre la cour et les Frondeurs (i), Marey en profita pour demander au duc de Longueville la garnison d'Argentan pour trois régiments. Il fit sa rentrée dans cette ville, le 23 avril, à la tôte de 600 chevaux et de 3oo fantassins, et pour témoigner aux bourgeois son mécontentement, de ce qu'ils avaient reçu ou souffert dans leurs murs les Frondeurs, il leur imposa de son autorité privée, une contribution de 5oo écus par jour. Une des maisons de la ville, appartenant à une famille compromise dans les troubles fut en môme temps mise à sac.
Ce fut alors le tour de M. de Chambois qui muni d'un ordre de changer la garnison, donné par le duc de Longueville, arrive à Argentan et fut sommer Morcy d'avoir à évacuer la place, ce que celui-ci s'empressa de faire. D'où le brocard cité par tous les chroniqueurs d'Argentan :
Marey vidil cl fuj^il.
Quid est tibi Marey quoj fu|jrisli :
Et cet autre dicton argentanais :
Vive le Roi et M. de Chambois.
M. de Chambois ne s'en tint pas là. (Quelque temps après à la tcle do 0(H) hommes, il surprit Marey au château du Chêne,
(1) Lettre de M. de Mati{,'-non aux ofticiers du baillia^'^e d'Alenvon pour la publication de la paix (i.5 avril KqtyK Ordre fut donné aux majfislrals. de se rendre en corps en la principale è«4:lise de la ville pour assister au 1'^, !)cum et de faire faire des feux de joie à la manière accoutumée (Minutes du Presidial, 1649).
à table, au milieu d'une réunion de gentilshommes et de soldats qu'il recrutait pour la cause royale, et lui enleva, sans coup férir, 60 chevaux tout équipés (1).
Ce sont là jeux de grands seigneurs, qui font la joie des chroniqueurs. Mais les bourgeois des villes et les habitants des campagnes, payèrent cher ces belles apertises d'armes.
Verneuil ne fut pas mieux partagé. Cette ville fut occupée du 10 mars à la fin d'oclobre i652, par le baron des Essarts porteur d'un ordre du duc de Beaufort. Gaston d'Orléans, le 3 mai de la môme année, envoya à Verneuil la compagnie de chevau-légers du capitaine de Hanetot, avec ordre de prélever sur les tailles l'argent nécessaire à la fourniture des vivres et fourrages. Deux lettres de Louis xiv aux échevins de Verneuil, en date du 6 juin et du 7 octobre, nous apprennent que le baron des Essarts ne se contenta pas de piller les caisses publiques, mais qu'il mit à contribution les localités voisines, et y commit toutes sortes d'exactions « à la foulle des sujets du Roy (2). »
On sait que pendant le séjour qu'il lit à Rouen, au mois de février i65o, Louis \1V avait nommé M. de la Margueric intendant dclaprovincedcNormandieetravaitchargé de «visiter toutes les villes et lieux qu'il jugcroit à propos, d'informer des désordres et malversations commises au fait des finances, des contraventions aux ordonnances et arrùts du Conseil, et des violences et exactions qui se font ou se pouiToient faire, par les gens de guerre, et par ceux qui avoient clé commis à la
(i) Viclor des Diguèrcs, Ld.*s McJary-Grattccy, p. i^V> cl suivantes.
(2) Verneuil pendant la Fronde, par II. Sauva^^c [Bullelin de la Sociéié historique de l'Orne, t. II.
levée des deniers du Roy (i). » I/édit de rétablissement des intendants fut rendu en i653. Favier dut alors reprendre ses fonctions à Alençon, et il assista en cette qualité, comme commissaire du roi, avec ses collègues .Miromesnil et Morant, intendants de Rouen et de Caen, aux Etats de Normandie tenus au mois de février i655. Pierre Pecqueult, trésorier de France au Bureau des finances de la Généralité d'Alençon, assista également à la même assemblée.
Le cahier présenté au Roi par Tarchevêque de Rouen, aux états de i657 qui furent les derniers qu'ait eu la province de Normandie, montre que la situation de ce pays ne s'était pas améliorée depuis la fin des guerres civiles :
« La pluspart des maisons des particuliers sontouenvironnées ou pleines de fuziliers, qui, à Tinsçu de vostre Conseil, les traitent avec la dernière inhumanité; ils offrent leurs biens, leurs travaux, leurs vies, la sueur de leurs visages à ces impitoyables, mais tout cela n est pas assez pour les contenter ; il faudroit des choses impossibles, et parce que les choses impossibles ne se peuvent pas, toutes les prisons de Normandie ne retentissent que de la voix de ces misérables.
« Encore si on leur donnoit la nourriture qui est donnée aux plus scélérats, ils supportcroient leurs peines avec quelque sorte de patience ; mais on leur oste tout â Kn fois laliment et les moyens de gagner leur vie, et souvent on les transporte dans des cachots éloignez de leurs familles, afin qu'en les faisant languir, on les force d'abandonner leurs maisons et leurs héritages à vil prix. Aussi le feu roi Louis xiii, d'heureuse
i2\ C'h. de Bcaurcpairc. Introduction à Vinvctitairc Jcs archives civiles de la Seine- In/êricttre, t. I.
mémoire, répandit des larmes en présence des députez de nostre province, lorsqu'il apprit d eux Textrêrae désespoir où estoit son peuple, et sa bonté leur fit espérer qu'il donneroit bientost du soulagement à ses maux...
« Cette troupe innombrable de soldats qui vient fondre tout à coup comme une gresle dans nostre province jette les esprits des particuliers dans des craintes et des confusions inexprimables, et néantmoins, sire, ils ne sont coupables que parce qu'ils sont impuissans ; ils ne sont criminels que parce qu'ils sont pauvres. Ce n'est point leur volonté qui les fait rebelles, c'est la volonté des commissaires qui leur impose un poids et un joug insupportables (i). »
En i658, Colbert n'était pas encore sans crainte, au sujet des dispositions de la noblesse en Normandie. Le H août, il écrit à Mazarin: « Je reçois avis de Normandie quelesassemblécs de gcntilshommmes s'y continuent avec plus de secret que cy devant, qu'ils prétendent avoir l'union signée par la noblesse de quatorze provinces, et mesme ils se flattent que le gouverneur ne leur sera pas contraire, je crois qu'il seroit bien à propos d'avoir de bons intendans dans les Généralités suspectes, et qu'ils y résidassent toujours. Si vostre Eminence le désire, je porteray l'ordre de sa part, à MM. Morant (2) et Favier du
(1) (h. de lîcauropairc, Cahiers Jcs états Je S'onnaïUic, t. IIL Dans la (icnoralitc d'AIcnçon d'après le Vrav estât Je la France, public à Paris en i6iS2, les deniers des tailles, taillon, domaine et subsistance, versé aux mains des receveurs «généraux et portes à Téparirne s'élevaient à 2.2 12.4 17 livres pour celle de C'aen à 2.275.i/j.S livres, pour celle de Kouen à 3.1.S0.327 livres.
(2) Thomas Morant, ban in du .Menil-Ciarnier. précédemment intendant de Caen avait été nommé le 3 décembre 1^67 intendant de Rouen : il conserva CCS fonctions jusqu'en i65«>.
lioulay, pour s'en aller dans leurs Généralités. Si M. d'Aligre n'estoit un grand personnage, il seroit bon qu'il fist la mesmc chose. Je pourrois écrire aussy à M. de Sées pour Texciter à veiller dans retendue de son evesché. Il seroit bon aussy que iM. Servien envoyast M. de Bayeux dans son diocèse et Texcitast à découvrir ce qui se passera parmy la noblesse (i). »
Il parait résulter des lettres de Colbert, qu'à cette époque, les intendants conservaient encore leur caractère primitif d'agents temporaires, munis d'attributions déterminées par leurs commissions, et qu'on ne les considérait pas encore comme des fonctionnaires attachés d'une façon permanente, à chaque Généralité. Nous avons vu que Morant avait passé de la Généralité de Caen en celle de Rouen, en 1657. Une autre lettre de Colbert (du 22 septembre lôSç), va nous apprendre que Favier était alors chargé, des Généralités de Caen et d'Alençon (2). .Mais quel était ce d'Aligre, que Colbert aurait voulu pouvoir renvoyer, comme ses collègues, dans son département, s'il n'eût été « un personnage? » Moréri donne à Michel d'Aligre, seigneur de Villenesle, fils dMCtienne d'Aligre, depuis chancelier de France, le titre d'intendant d'Alençon, et ajoute qu'il mourut le 10 août 1O61. Odolant Desnos (3) se contente d'affirmer, que s'il fut nommé à l'intendance d'Alençon, il n'y vint pas. .M. Pierre Clément au contraire, dans la note qui accompagne la lettre de Colbert, exprime l'opinion qu'il
(i) Pierre i'Icmcnt, Lettres, instntctiuns et mémoires Je Colbert^ t. I, p. 008.
(2) ICn K/>7, l>anv<>is Dujruc fui nomme intendant à Caen (P. C'Icmcnl, Ibid. t. II. ce LXXVI.
i3) Mémoires historiques sur Alençoti, t. If. p. 451.
s'agit ici d'Etienne d'Aligre, alors intendant en Normandie. Nous regrettons de ne pouvoir donner des éclaircissements complets sur celle question, mais Odolant Desnos nous fournit une preuve de la présence de Favier à Alençon en cette même année. Lors de la prise de Dunkerque (25 juin !658), on fit des feux de joie dans toutes les villes. Favier, en sa qualité d'intendant ou de commissaire départi, soutint, comme l'avait fait son prédécesseur en pareille circonstance, avoir droit de préséance à l'égard de tous les officiers d'Alençon. Henri d'Argouges, gouverneur du château et de la ville, bailli d'Alençon, prétendit au contraire que c'était à lui d'allumer le feu. 11 fut convenu par transaction, que chacun allumerait de son côté, mais il parait que Gaston d'Orléans, duc d'Alençon, décida ensuite que ce droil appartenait au gouverneur (i).
Le 20 août 1659, Colbert entretient de nouveau Mazarin des cabales que quelques gentilshommes mécontents fomentaient en Normandie, et accuse les intendants de négligence.
« AL le procureur général approuve l'ouverture que je luy ai faite, de renvoyer les intendans des trois Généralités de Normandie, leur faisant connoistre un peu fortement, que le Roy ne peut estre satisfait de leur conduite, vu qu'ils louchent de grands appointcmcns, dans des provinces où il y a une si grande et si considérable cabale contre le service de Sa Majesté
(I ) Le 2.1 avril K/)3 Henri d'Ar^rougos ayant donné sa démission, Nicolas d'Arj^oujrcs. son fils, fut nommé grouverneur d'Alençon. Ce dernier fut éîralemcnt pourvu après son père, le 7 août iV»5 de l'office de bailli. Le 4 février 167.S, Nicolas d'Arj^ïiujres s'étant à son tour démis des fonctions de ^'^ouveriîeur, Jacques de lioullenier. écuyer, sieur de Bresteau et du lioulay, fut nommé à sa place (Minutes du bailliage d'Alençon. 1675^
mesme des décrets de prise de corps contre une grande partie des gentilshommes, sans qu'on en ait pu faire arrester aucun. Si j'avois un frère intendant dans Tune de ces Généralités, je ne pourrois pas m'empescher de demander sa révocation, s'il avoit esté si peu zélé, que de ne pas découvrir une affaire de cette importance.
« Outre les voyes ordinaires dont on se sert, ma pensée seroit que l'on fist des depesches du Roy aux intendans des Généralités de Rouen, Caen, Alençon, Orléans et Touraine, pour leur lesmoigner la mauvaise satisfaction que le Roy a, de la continuation de ces cabales : qu'il désire qu'ils employent toute l'autorité que Sa Majesté leur a commise, pour en découvrir les auteurs et toute la suite, et particulièrement pour ftiire arrester ceux contre lesquels il y a des décrets de prise de corps ; que pour cet effet ils mettent en campagne les prévosts desmareschaux, et que, comme Sa Majesté est fort bien informée que les prévosts ne peuvent manquer l'exécution desdits décrets, vu que les coupables ne bougent de la province, elle est résolue de casser les dits prévosts s'ils n'exécutent les dits décrets. »
Une autre lettre du 21 septembre 1659, nous apprend que « Favier du Boulay, intendant dans les Généralités de Caen et Alençon, » s'était signalé par son zèle « pour découvrir la conduite des gentilshommes », mais qu'il n'y avait plus rien à craindre de ce côté. « Néanmoins, ajoute Colbert, nous no laissons pas de travailler de toutes parts comme si le péril esloil fort pressant, et je puis assurer vostre Kminence que chacun fait son devoir a présent » (i).
Les gentilshommes normands compromis, furent jugés par
(I) Pierre C'Ièmenl, INJ, t. 1, p. 357, 3.Slî.
une commission présidée par Pomcreu de la Bretesche, président au Grand Conseil, ancien intendant de Picardie. Des troupes furent de nouveau envoyées à cette occasion, en Basse- Normandie; les maisons des coupables furent occupées par des soldats du régiment de Picardie et durent être rasées. Plusieurs conseillers avaient môme été d'avis, que les coupables fussent tirés à quatre chevaux (i). On se contenta de leur faire trancher la tête en effigie.
Le 3 avril 1662, Favicr reçut une commission nouvelle pour procédera la réformation des forêts en Normandie I2) Matharel de Marcilly, conseiller du roi, précédemment grand maître des eaux et forêts en Normandie, fut adjoint à Favier, en qualité de subdélégué, et travailla avec lui jusqu'en 1654.
Les protestants, avec lesquels cet intendant avait d'abord clé en très bons termes, virent à partir de i656, ces rapports d'amitié se chanerer en hostilité ouverte. Mathieu Bochard, parent du savant Samuel Bochard, était alorsministreà Alcnçon. 11 avait publié en i656 un Traite Je rori^ine du service, Jcs reliques, de Vinvocation des saints, des images et de leur culte (Saumur, J. Lcsnier, i656, in-8°), qui lit grand bruit. Le lieutenant général en prit connaissance et renditcontre l'ouvrage et contre l'auteur une sentence qui fut confirmée par In Chambre de l'édit, le 29 janvier 1657. Il fut condamné à une amende de 5o livres pour avoir dans cet écrit pris la qualité de « ministre du Saint-Kvangile », et pour y avoir mal parlé des reliques. L'instigateur de cette affaire fut dit-on le P. Gérard Grenier de
{I I Iti.i, l. I. p. 374. 07.5, 377.
{2\ Jti.i, {. IV, p. i83. iJ'q, 1%, 2o5. 212, 2i^, .S(>5.
la Place, missionnaire. Celte condamnation ne rempêclia pas de publier Tannée suivante un Traité contre le sacrifice de la messe (Genève^ i658, in-4") et un Eclaircissement sur la giiest ion: Pourquoy le synode national de Charenton, Van j63i, a admis à sa communion les Luthériens, plustôt que ceux de VEglise roma/ne (Charenton, Varennes, i658in-i2). Il présenta, en 1662 un projet de réunion entre les calvinistes et les luthériens sous ce titre : DialecticoUj seu tractatus de conciliandis in religionis negotio protestantium animis (Sedan 1 662, in-S**). On lui attribue en outre un recueil de sermons, in-4® et une Exposition naïve de Vefficacité et des usages de la Sainte-Cène. Ce ministre mourut à Alençon, le 20 février 1662 (i).
La ruine des protestants étant dès lors résolue, les agents de l'autorité durent recevoir les instructions les plus sévères à ce sujet. Kn i663 un abbé de Chaumont, familier du chancelier Séguier, joignait ses supplications « au bon droit de Messieurs les députés des catholiques d'Alençon. » Le tour employé par ringénieux abbé pour y parvenir vaut la peine d'être noté :
« Je ne vous diray rien de leur affaire ; vos lumières y pénétreront en un instant ; nous sçavons ce qu'elles peuvent faire. Mais, Monseigneur, je croy que vous ne serez pas fasché que je vous apprenne une petite nouvelle de ce pays-cy, qui vous doibt bien contenter, et qui a quelque rapport avec la cause que j'ose vous recommander, qui est, que dans la vérification de vos lettres patentes, portant deffenses à tous catholiques, religieux et laïques, de se faire huguenots, le parlement de cette province a jugé qu'encore que celle clause, s'il y avait une virgule, peut s'entendre à empêcher tous les
(I) 1*1 France proicstanU\ t. II, p. 323.
catholiques de se faire huguenots, néanmoins que sans exphcation ny modification elles doivent estres vérifiées, quelque intention qui eut Sa Majesté ; me permettrez-vous après cela, Monseigneur, de vous demander avec respect, si vos mots estant des oracles, vos virgules ne sont pas mystérieuses, et si quand vous les obmeltés, vous ne faites pas plus entendre aux gens les intentions du Roy que les autres ne feraient avec de longs discours (i). »
Elie Benoist dans son Histoire de redit de Nantes, déclare que les protestants furent loin d'avoir à se louer de l'administration de Favier.
« 11 y avait un vieux intendant dans la Généralité d'Alençon, nommé du Boulay-Favier ; il exerçoit depuis environ vingt ans cette importante commission, et pendant la longue jouissance de l'autorité qu'elle lui donnoit, il avoit acquis un grand crédit dans le païs, et amassé des biens immenses. Ses meilleurs amis étoicnt, sans contredit, les réformés ; ils avoient part à sa confiance et à ses plaisirs ; il les avoit trouvés au besoin fidèles et assurés, et les avoit maintenus avec les catholiques, dans une fort heureuse concorde. Mais pour les récompenser tout d'un coup de leur longue fidélité, il s'avisa de leur ôter leur temple, et raffiiire ayant été instruite devant lui, il trouva un expédient pour ruiner en même temps deux des plus importants exercices de ces quartiers-là, l'un étoit celui d'Alençon, l'autre éloit celui du voisinage de Sées. L'intendant, quoi qu'il ne fût point question du droit de l'église de Sées, fut d'avis de confondre ces deux exercices en un, et de désigner un lieu à moitié chemin entre ces deux villes, où les habitants de l'une
(I) C'onUc H. de La l\rricrc, La XormanJie à fciraugcr^ p. 377.
et de l'autre pourroient s'assembler, et de Finterdirc aux lieux ordinaires...
« Enfin il y eut arrêt définitif, le 20* jour d'octobre 1664, qui ordonnoit la démolition du vieux temple, dans un mois, permettoit de disposer des matériaux pour payer les frais de la démolition si les réformez ne la faisoient pas eux-mômes, et les renvoyoit à en bâtir un autre à l'extrémité du faubourg, sur le lieu qui seroit jugé le plus commode par l'intendant, à condition que le fonds n'appartînt pas à l'Eglise, et qu'ils dédommageassent les propriétaires...
« Je ne dois pas oublier de dire que de Boulay-Favier voyant qu'on n'avoit pas fait considération de son avis au Conseil, en voulut tirer avantage du côté des réformés. Il lûcha de leur persuader que l'extravagance de son avis avoit été un effet de la bienveillance qu'il avoit pour eux ; qu'il avoit craint qu'on ne les laissât à demi-lieue de la ville, s'il ne les envoyoit pas plus loin, qu'il s'étoit bien attendu que le Conseil ne confirmeroit pas un sentiment qui avoit quelque chose d'étrange et d'inouï, et que c'étoit à cause que son avis étoit trop sévère, que le Conseil, qui autrement déféroit toujours aux intendants, en avoit pris un plus doux. C'étoit une ruse de vieux courtisan qui, n'ayant pu réussir à faire tout le mal qu'il avoit pense, tâchoit de persuader qu'il en auroit fait davantage, s'il avoit paru affecter d'en faire moins. »
Favier présida à l'établissement de la manufacture royale de points de France à Alençon, en i603. J'ai raconte ailleurs les luttes auxquelles cet établissement donna lieu (i).
ri) Documents pour servir à P histoire Je la fabrication du point d'Alcnçon, Alcnv«)n. K. Rcnaul-dc-Broisc, iW.^, in-B»» do 108 p.
Par une anomalie assez bizarre, ce n'est pas à lui, mais à M. de Matignon que fut confiée la publication de l'ordonnance relative à l'institution du Conseil du commerce, le i3 septembre
Favier paraît avoir cessé ses fonctions, au commencement de 1666 (2).