SUR LA PROVINCE DU PERCHE
La province du Perche (i) est une des plus petites du Royaume ; elle n'a que quinze lieues de longueur et douze de large. Elle est située entre la Normandie et le Thimerais, le pays Chartrain et le Dunois, et le Maine. Elle borne, du côté d'Orient, partie du Thimerais, du pays Chartrain et du Dunois ; au midi, le pays du Maine ; à l'Occident et au Nord, la Normandie, de laquelle elle est divisée, depuis le bourg de Moulins-â-la-Marchc jusqu'à celui du Mcsle, par la rivière de Sarthe.
La rivière d'Eure prend sa source dans le Perche en Tétang du Bouillon, situé en la forêt de Longny, s'en va passer par
(i) Cf. Géographie et topographie féodales du Perche, titre de la Ihcsc prcscntcc par M. Olivier de Romanet, à l'Ecole des chartes en 1888, et dont on trouve le sommaire dans les Positions de thèses soutenues par les élèves de la promotion de i88j.
Belomer, Pont-Gouin, Chartres, iMaintenon, Nogent-le-Roy, Serisy, Anet, Pacy et Louviers, et entre dans la Seine, un quart de lieue au-dessus du Pont-de-l'Arche en un lieu appelé la Pointe-des-Dents. Cette rivière n'est pas considérable au Perche et ne commence à être navigable qu'à Maintenon.
11 y a encore cinq petites rivières, qui ont leur source au Perche, en la châtellenie deMortagne, savoir Sarthe, Herinne, Huisne, Commeauche et Avre.
Sarthe commence en un village appelé Somme-Sarthe, paroisse de Soligny, et sert de bornes, comme il vient d'être dit entre la Normandie et le Perche, jusqu'au Mesle.
Hérinne prend sa source en la paroisse de Coulimer et vient joindre Sarthe en la paroisse de Buré, près le Mesle, où ladite rivière perd son nom.
L'Huisne prend son nom d'une fontaine ainsi nommée, près le village de la Gravelle, paroisse de Saint-Jouin-de-Blavou, à demi -quart de lieue de celle d'Hérinne, dont il vient d'être parlé.
Laquelle rivière d'Huisne prend son cours vers le midi, et descend au pont d'Huisne, sur le chemin deMortagneà Bellesmc où il y a un pont de pierre construit sur la rivière, qui, étant grossie de plusieurs ruisseaux passe à Mauves où elle se divise et fait comme une isle, de sorte qu'on la passe à deux fois, sur deux différents ponts de pierre; et dudit Mauves elle tombe à Regmalard, Nogent-le-Rotrou, la Ferté- Bernard, le pont de Genncs, et va descendre, au-dessous du Mans, en la rivière de Sarthe, où elle perd son nom. Cette rivière, au-dessus de Nogent,estlarge de quatre à cinq toises, et profonde de deux; elle est assez poissonneuse, surtout en truites.
Commeauche prend sa source en un hameau de cette
dénomination, paroisse de Bivilliers, descend à Aulheuil, Saint- Victor-de-Réno, Mousseaux, Maison-Maugis et Boissy-Maugis où elle entre en la dite rivière d'Huisne. Pendant tout son cours, elle sert de bornes, et fait séparation des évôchés de Chartres et de Sées, et celle d'Huisne, continue la môme séparation, jusqu'à Masle. Après cela, cette même rivière d'Huisnes continue à servir de séparation, entre Tévôché de Sées et celui du iMans jusqu'au Teil, qui est du dit diocèse de Sées, et Avezé, qui est du diocèse du Mans, près la Ferté-Bernard. Avre prend sa source en la forêt du Perche, descend à Chesnebrun, Verneuil, Tillières, Nonancourt et va descendre en celle d'Eure, au-dessus d'Anet ; dans sa source, elle fait séparation du diocèse de Chartres, d'avec celui de Sées, et, dans son cours, elle continue de servir de bornes, entre le diocèse de Chartres et celui d'Evreux.
Il y a encore la petite rivière d'Ernes qui se joint au Teil à celle d'Huisne; la petite rivière de Mence qui prend son nom et sa source de la fontaine appelée de Mence, sur le bord de la forêt de Bellesme.
L'on ne peut omettre ici, le petit ruisseau d'Arcisse, situé dans Tenclos de Tabbaye de ce nom, à une lieue de Nogent, où il va se perdre dans la rivière d'Huisne, lequel ruisseau d'Arcisse, n'a qu'une toise de largeur, et deux pieds de profondeur, et conduit par un canal fait de main d'homme, à mi-coteau, ne laisse pas de faire tourner, tout à la fois, trois moulins en forme de cascade l'un sur l'autre.
La dite province du Perche dépend de trois évêchés: Sées, Chartres et le Mans. La plus grande partie est de celui de Secs, et, comme il est de la province de Normandie, et du Parlement de Rouen, l'évêque est obligé d'avoir un officiai et
les autres officiers nécessaiies pour composer une juridiction ecclésiastique en la ville de Mortagne (i), comme capitale de la province, quoique Bellesme lui dispute ; et les appellations de cette juridiction ecclésiastique vont à Tofficial de Pontoise, et quand elles sont comme d'abus en la grande chambre du Parlement de Paris.
Il y a aussi, au dit Mortagne, Bureau de recette et receveur en titre des deniers dudit diocèse de Sées, pour le département du Perche.
Le pays est dans un climat assez tempéré, mais sa situation est si inégale que Ton ne peut faire une lieue de rase campagne. Les terres sont bonnes dans les vallons, et entre les coteaux elles rapportent des grains de toute espèce, des chanvres, suffisamment pour Tusage du pays, où les terres sont plantées de poiriers et pommiers, qui rapportent du fruit, que Ton convertit en cidre; c'est la boisson dont on se sert dans la province qui ne rapporte point de vin, à la réserxe d'un canton appelé Vaunoise, mais le vin est si mauvais que le cidre que l'on fait de pommes y est préféré.
Les prés et pâturages sont très-bons vers Coulimert, Saint- Quentin, la Mesnière, Bures, Saint-Julien et Bar%'ille, sur les rivières d'IIcrinne et Sarthe, Regmallard, Dorccau, Condéet Condcau, Masle, le Teil sur la rivière d'Huisne; mais presque toutes les terres qui sont sur les hauteurs sont ingrates et, en fort grande partie, incultes et en bruyères ; cependant elles ne sont pas tout à fait inutiles, car l'on y nourrit des moutons et dans quelques cantons des vaches, sur Icsdites bruyères, comme
(i) L'officialitc de Mortagne avait été établie en 1.S42, par arrôt du Parlement de Paris.
du côté de Longny, le Mage et Neuilly, où le pâturage des dites bruyères vaut mieux que dans celles des autres cantons, Les troupeaux des vaches et moutons qui s'y engraissent sont conduits aux marchés de Sceaux et à Paris.
Il y a, en la dite province, trois forêts appartenant au Roy. savoir le Perche, Reno et Bellesme.
Celles de Bellesme et du Perche sont de futaie.
Et celle de Réno de haut recru (i).
Il y a encore un petit bois appelé le buisson d'Ambray qui appartient aussi au Roi, situé près la dite forêt de Bellesme, entre les paroisses de Saint-Ouen-de-la-Cour et Courthioust.
Outre ces sortes de forêts et ce buisson, qui appartiennent au Roi, il y a encore plusieurs autres bois, de grande étendue, qui dépendent de seigneurs particuliers.
La forêt du Val-Dieu, qui est de futaie, appartient aux Chartreux dudit Val-Dieu, auxquels elle a été donnée par les comtes du Perche; elle faisait autrefois partie de leur forêt de Reno. Ces deux forêts sont encore jointes et ne sont séparées que du grand chemin de Mortagne à Longny, qui passe au milieu.
La forêt de Longny, dont la plupart n'est que de haut recru, est d'une si grande estendue, que, par chacun an, il y a cent arpens de ce haut recru en exploitation, lequel on ne coupe que de 20 ans en 20 ans; elle dépend de la baronnie de Longny qui appartient à Monsieur le duc de Vendôme.
Les bois de la Vcntrouse, à M. le marquis de la Ferté, ne sont que de haut recru.
(I) Recru ^ terme d'eaux cl f<>rûts. Ce qui a pousse de nouveau dans une forêt après la coupe sombre.
Ceux de Bubertré, à M. le marquis de Tourouvre, de même qualité.
Ceux de la Trappe, dépendant de labbaye» aussi de même qualité.
Et ceux dépendant de l'abbaye des Clcrets.
Pour les métaux et richesses souterraines, il n'y en a point d'autres que celles de la mine de fer que l'on trouve en plusieurs endroits es paroisses de Longny, Moulicent et Malétable.
Il y a, dans la dite province, deux villes principales, qui appartiennent au Roy, savoir Mortagne et Bellesme, et un gros bourg, plus fort que l'une et l'autre ville, appelé Nogent-le- Rotrou, appartenant à M. le marquis de Béthune; et en chacun de ces trois lieux, il y a étape, ainsi que dans le bourg de Moutiers (i).
Il y a encore quelques bourgs considérables.
Il sera parlé dans la suite de ces villes et bourgs en pailiculier.
On peut considérer le Perche, par rapport au Gouvernement ecclésiastique, au Gouvernement militaire, à la Justice, et aux Finances.
Sous ce dernier on peut comprendre tout ce qui regarde le commerce, les manufactures, la culture des terres, l'industrie des habitans, la nourriture et engrais des bi^stiaux et les mines, qui sont les sources par lesquelles l'argent entre en la province. .Mais auparavant que d'entrer dans ce détail, il est assez à propos de dire qu'anciennement le Perche était possédé par des comtes.
(i) De là le proverbe : « N'est pas bon soldat qui n'a pas passé par Moutiers. »
Ce comté est si ancien, qu'on n'en trouve pas l'origine, ce qui fait juger qu'il est des premiers établis par les Rois, après la conquête des Gaules.
On ne trouve rien qui parle des comtes du Perche, sinon que dans le ix« siècle, du règne de Louis-le-Begue, second du nom, roi de France il est dit que Hervé, comte du Perche, fondaen l'église de Chartres, l'an 879. la chapelle de Saint-Nicolas, en laquelle est la nouvelle construction de la dite église, faite du tems de Fulbert, évêque de Chartres, et se trouve au point rond.
A Hervé, succéda Etienne (i), premier du nom, qui fonda, en la môme église, un anniversaire dont il assigna la rétribution sur son revenu de Moussonvilliers.
Il eut pour successeur, Rotrou, premier du nom, qui vivait en l'an 944, du règne de Lothaire, roi de France. Ce Rotrou se joignit à Thibaut, comte de Chartres, pour faire la guerre à Richard, duc de Normandie.
A Rotrou, succéda Thibault, qui épousa iMelissendc, dont sortit Godefroy ou Geoffroy, premier du nom, comte du Perche et vicomte de Chateaudun qui vivait sous le règne de Robert, roi de France, fils de Hugues Capet.
Ce Godefroy, épousa Elvise, ou Elieuse, fille d'Odo, ou Eude, comte Palatin de Champagne, dont il eut deux cnfans, Hugues qui mourut avant son père, sans enfans, et Rotrou.
Ledit Rotrou, second du nom, succéda à Godefroy tant au comté du Perche que vicomte de Chateaudun, et prit qualité de comte de Mortagne, comme la principale ville de son comté,
(1) Il est presque superflu de faire remarquer que ceUe filiation est loin d'ôtrectabliesurdespreuvesauthcntiquesctqu^cllccstremplied'incxactitudc.
il vivait du règne de Philippe premier, roi de France, que Guillaume le Bastard, duc de Normandie, conquit l'Angleterre.
Rotrou épousa Arginne, fille de Thibault, de laquelle il eut sixenfans: Geofroy, son aîné, qui succéda au comté du Perche, Hugues, auquel fut donné le comté de Châteaudun en partage; et ce fut par cette alliance que le vicomte de Châteaudun sortit de la maison du Perche.
On ne parlera point des quatre autres cnfans, parce que cela est inutile à cette histoire sommaire.
Geofroy ou Godefroy, second du nom, prit comme son père la qualité de comte de iMortagne ; il vivoit au tems de Philippe premier, roi de France, de Guillaume le Roux, roi d'Angleterre et de Robert son frère, duc de Normandie. Il épousa Béatrix, fille du comte de Rochefort, de laquelle il eut un fils nommé Rotrou qui fut, après lui, comte du Perche. Ce Geofroy mourut au château de Nogent, en octobre 109g.
Rotrou 111% en 1 102 ; du règne de Philippe premier, roi de France, de Louis le Gros, son fils, et d'Henry premier, roi d'Angleterre ; épousa Mathilde, fille du dit Henry, dont il eut un fils, nommé, comme lui, Rotrou, et une fille, nommée Marguerite.
En l'an 1 1 1 1 , par le traité de paix fait à Gisors entre Louis le Gros, roi de France et ledit Henr}' premier, roi d'Angleterre, le roi de France donna à Ilenr)', Bellesmc, le comté du Maine et toutela Bretagne, et Henry aussitôt donna Bcllcsme à Rotrou, son gendre. C'est par cette donation faite au commencement du douzième siècle que Bcllcsme a été uni au comté du Perche, dont il n'était pas auparavant.
On ne peut pas omettre ici, le mariage qui fut fait, en l'an 1127, de Marguerite à Garsias, successeur d'Alphonse, au
royaume de Navarre, parce que, de ce mariage, est issu, en ligne directe Henry iv, roi de France et de Navarre, dont on auroit fait, ici, toute la généalogie, et de ce qui donna lieu à Alphonse de faire ce mariage, si on n'avoit pas craint de trop grossir ce Mémoire.
Rotrou IV succéda à Rotrou m son père, du tems de Louis vil, dit le Jeune, de Philippe-Auguste, et d'Henry second, roi d'Angleterre. Il épousa, en premières noces, Mathilde, nièce du dit Henry, et en seconde Agnès, comtesse de Brienne, de laquelle il eut Geofroy.
Geofroy, ni* du nom, succéda à Rotrou iv, son père, en l'an 1194, régnant Philippe-Auguste, et Richard d'Angleterre, dit Cœur de Lion ; il épousa Mahault, de laquelle il eut Thomas et Etienne qui, l'un après l'autre, ont succédé au dit comté du Perche.
Thomas fut avec Louis, fils aîné de Philippe-Auguste, en Angleterre, où il fut appelé par la noblesse, et fut par eux élu leur roi; mais se croyant parfaitement établi en ce royaume il fit un voyage en France, durant lequel Jean, roi d'Angleterre en haine duquel les Anglais avoient appelé Louis, étant décédé, cette nation inconstante reconnut Henry, fils aîné de Jean, pour leur roi, ce qui obligea Louis, de repasser la mer, avec une armée pour entrer en Angleterre, à quoi les Anglais s'opposèrent, et plusieurs Français furent tués, et, entre autres, le comte Thomas, et par sa mort Etienne son frère fut comte du Perche.
Cet Etienne eut deux enfans, Robert qui mourut avant lui. sans enfans, et Hélissende, qui succéda à Etienne, son père, laquelle fut mise sous la tutelle de Guillaume, évèque de Châlons, son oncle, qui prit la qualité de comte du Perche, l'usage de
ce temps-là étant que les tuteurs prenoient les qualités de leurs mineurs.
Mélissende fut nourrie à la cour du roi Philippe-Auguste, et depuis son décès, arrivé le premier juillet 1228, elle demeura en celle de Louis viii, son fils, qui mourut le jeudi avant la Toussaint 1226; et après cette mort, ladite Hélissende passa le reste de ses jours avec la reine Blanche de Castille, sa veuve, mère de saint Louis, auquel elle donna le comté du Perche, sous la rétention d'usufruit (i).
Mélissende étant décodée, Jacques de Château-Gontier prétendit lui succéder au comté du Perche.
Ce différend fut accommodé entre saint Louis et lui, en juin 1257; et par le traité. Jacques de Château-Gontier céda à saint Louis les droits qui lui pouvoient appartenir au dit comté du Perche, et, par ce moyen, il demeura entièrement uni à la couronne ; de sorte que le premier de nos rois que le Perche a eu rhonneur d'avoir pour comte a été saint Louis.
On ne dira rien depuis cette union, parce que l'histoire de France le fournit.
Cette histoire de l'origine des comtes du Perche est encore rapportée, avec quelques circonstances différentes, dans le Mémoire sur le Duché d'Alcnçon, que l'on peut consulter, et comparer avec celui-ci l'un et l'autre étant écrits avec recherche, sur d'anciens manuscrits et auteurs de chaque pays (2).
(i) On trouve dans le travail de M. de Romanet, des renseignements précis et inconnus jusqu'à ce jour sur les traités que conclurent les rois de France, Louis vni et Louis ix, avec les différents héritiers de Thomas, comte du Perche, pour la réunion de cette province à la couronne.
(2) V. Coup cTœil sur les historiens du Perche, discours lu à la séance