‹ État des colonies et du commerce des Européens dans les deux Indes (volume 2)Chapitre 5 sur 11 · COLONIES PORTUGAISES · texte numérisé non relu

COLONIES PORTUGAISES

JuE Portugal n'était plus depuis long- temps ce qu'on l'avait vu à l'époque où Vasco de Gama doubla ce cap si redouté , nommé depuis Gap de Bonne-Espérance. La domination anglaise, le défaut d'esprit public, la superstition et le despotisme y avaient engourdi les âmes. Contens de suivre la route qui leur avait été tracée, les Portugais ne figuraient plus dans les annales du monde qu'au rang des peuples façonnés aux chaînes de la servitude , et soumis aux intérêts de l'Angleterre.

Des événemens inattendus sont venus les en tirer. Le plus considérable est sans contredit le transfèrement de la cour au Brésil : attachons-nous à en connaître les causes ; elles tiennent essentiellement au sujet qui nous occupe.

Un homme puissant, hardi, perspicace, est sorti du sein de la révolution française; tous les genres de gloire et de succès entouraient et consolidaient sa puissance ; de vastes projets , d'immenses combinaisons étendaient ses vues sur le globe entier : il eût voulu le partager avec le seul peuple chez qui le génie des grandes choses s'allie avec les combinaisons d'une politique intéressée. Il se trompa. Les excès des premiers hommes de la révolution furent pour le cabinet de Londres

Gl>. ÉTAT ACTUEL DU COMMERCE

des prétextes pour ne pas reconnaître une autorité qui était en quelque sorte une émanation de ces excès. On ne se donna pas la peine d'examiner s'ils n'étaient pas, en grande partie, dans leurs périodiques accès, l'œuvre même des hommes qui en faisaient des raisons contre la nouvelle domination française. L'alliance de Napoléon fut rejelée par l'Angleterre ; elle le força de chercher dans les arts ténébreux de la déception politique des moyens d'agrandissement, et de quoi écraser sa redoutable et dédaigneuse rivale.

Toute l'Europe fut subjuguée par Napoléon ; tnais il fit l'irréparable faute de créer des rois là où il eût du établir sur de solides bases la liberté et l'indépendance des peuples. Ce dernier moyen le rendait invincible, et l'Angleterre elle-même succombait à une pareille politique. Il abandonna les peuples, et les peuples, par une juste représaille, se réunirent aux rois pour le précipiter du trône.

Mais, avant cette chute, il avait tenté un moyen inconnu jusqu'à lui, qui, changeant pendant quelque temps tous les intérêts commerciaux de l'Europe , tint un des continens dans sa dépendance , et l'Angleterre dans l'anxiété.

Le blocus continental fut cette invention. Son influence dure encore, puisque c'est à lui qu'est dû primitivement le changement survenu en Portugal, et rétablissement d'un roi européen sur le continent de l'Amérique.

Napoléon, parvenu à la souveraine puissance, crut pouvoir traiter avec le roi d'Angleterre de la paix dont l'univers avait besoin. Passant par-dessus les forjcnes diplomatiques , il écrit au roi d'Angleteterre ' « qu'appelé par le vœu de la natioa française à occuper la première magistrature de la république , il croit convenable d'en faire part à sa majesté. » Il ajoute ensuite : « La guerre qui depuis huit ans ravage les quatre parties du monde doit-elle être éternelle ? N'est-il donc aucun moyen de s'entendre ?

c Comment les deux nations les plus éclairées de l'Exirope, puissantes et fortes plus que ne l'exigent leur indépendance et leur sûreté, peuventelles sacrifier à des idées de vaine grandeur le bien du commerce, la prospérité intérieure, le bonheur des familles ? comment ne sentent-elles pas que la paix est le premier des besoins comme la première des gloires ?

« Ces sentimens ne peuvent être étrangers au cœur de votre majesté , qui gouverne une nation libre et dans le seul but de la rendre heureuse. Votre majesté ne verra dans cette ouverture que mon désir sincère de contribuer eflScacement pour la seconde fois à la pacification générale par une démarche prompte , toute de confiance , et dégagée de ces formes qui, nécessaires peut-être pour déguiser la dépendance des états faibles • ne dé-

' Le 5 niuost an 8 de la répuUique; c'est ainsi qu'est datée la dépêche.

cèlent dans les états forts que le désir mutuel de se tromper.

« La France , l'Angleterre , par l'abus de leurs forces, peuvent long-temps encore, pour le malheur de tous les peuples, en retarder l'épuisement ; mais, j'ose le dire, le sort de toutes les nations civilisées est attaché à la fin d'une guerre qui embrase le monde entier. »

Cette ouverture fut repoussée par la cour de Londres , et dès ce moment le premier consul s'aperçut aisément que son plus grand ennemi serait l'Angleterre , et que c'était contre elle qu'il ne devait cesser de diriger des moyens hostiles pour la contraindre à faire la paix.

Rien n'était moins aisé que de parvenir à un pareil but. L'Angleterre , puissante , conduite par un cabinet habile, et soutenue de cet esprit public qui n'exista jamais que faiblement en France, devait entraîner tout le monde dans sa cause et embraser l'Europe plutôt que de céder à une autorité qu'elle ne voulait pas reconnaître. L'Angleterre d'ailleurs ne pouvait que gagner à la guerre : elle restait maîtresse de la mer et des colonies , dont elle s'empara successivement.

Certain de l'inutilité des moyens ordinaires pour amener sa redoutable ennemie à des arrangemens pacifiques , et , après en avoir tenté de plusieurs sortes , qu'il n'est pas de notre objet de faire connaître , il eut recours à une mesure inconnue jusqu'alors. Il mit en état de blocus les

îles britanniques et l'Europe, et enfanta ce système appelé continental y source de tant de guerres et du changement qui nous occupe ici. Il entre dans rhistoire des colonies de le connaître : il fait partie de celle du commerce et de notre plan. Reprenons les choses à leur principe.

Par le traité d'Amiens , ' entre les républiques française, batave , l'Espagne d'une part, et l'Angleterre de l'autre, les îles dç la Trinité et Ceylan, la première appartenant précédemment à l'Espagne , et la seconde aux Hollandais , furent cédées à la Grande-Bretagne. L'île de Malte devait être rendue à YOrdre reconstitué , et rester indépendante. La France ne perdait rien de ses colonies, au moyen de sa rentrée stipulée dans celles dont IfS Anglais s'étaient emparés. De plus , elle conservait les provinces connues depuis sous le nom collectif de Belgique ^ toutes les parties de l'Allemagne situées Sûr la rive gauche du Rhin , enfin Avignon , la Savoie , Genève et le comté de Nicel Elle retenait eh outre hors de son territoire l'état de ParmQ , et toutes les possessions continentales du roi de Sardaigne, réfugié à Cagliàri. Elle érigeait le grand - duché de Toscane en royaume d'Etrurie, et en faisait don au duc de Parme , qui ne dépendait d'aucune autre puissance. Elle régissait la république italienne , formée de la Lombardie autrichienne , d'une partie de l'état de Venise , des états de Modène , et dei»

■ iSman i8oa.

trois légations de Ferrare , de Bologne et de la Romagne. Elle devenaitenqnelque sorte maîtresse de rHelvétie et de la république ligurienne, et dominait en Hollande par l'ascendant de sa puissance et son voisinage. Enfin 9 datis k Noureau- Monde , elle réunissait la partie espagnole de Saint-Domingue, et conservait la Louisiane, excellente possession , qui pouvait offrir un jour le moyen d'établir d'utiles colonies.

Telle était la situation brillante de la république française, à qui tant de gloire et de puissance promettaient d'autres destinées que celles qui ont terminé sa courte existence. Le traité d'Amiens en faisait la première puissance sur le continent, et peut-être un jour sur mer.^Ce n'était point là ce qu'il fallait aux Anglais , et à ceux pour qui cette prospérité était un continuel sujet de haine et de sinistres projets.

Le traité ne fut point exécuté de la part de l'Angleterre. Napoléon , qui gouvernait despotiquement la France , n'avait pas mis non plus dé son côté une scrupuleuse fidélité à suivre l'esprit qui l'avait dicté , c'est-à-dîre à mettre des bornefe fixes et positives à l'agrandissement de la France, et à donner des garanties contre l'esprit de con-^ quêtes qui le poussait.

La reprise des hostilités eut lieu au mois de mai i8o3. L'Angleterre commença dès ce moment à mettre à exécution son système de déclarer bloqués , non-seulement des ports , mais

des rivières et des côtes entières. La France , s*étant emparée de Télectorat d'Hanoyrc , l'Elbe et ses côtes furent déclarés en état de blocus par l'Angleterre, c'est à dire qu'aucun bâtiment neutre ne pourrait s'y introduire sans être etposé à se voir pris et déclaré de bonne prise. Il en fut de même quelques jours après du Weser et de l'Ems^ Le blocus fut étendu ensuite à la Seine et aux côtes de Normandie. Gênes et la Spezia furent soumis à la même mesure. Enfin, dans le courant de 1 804 et 1 8o5 , toute l'étendue des côtes occu-* pées par la France et ses alliés fut déclarée bloquée , et ainsi interdite à la navigation des puis-' sances restées neutres, c'est-à-dire des Américains, des Danois, des Suédois, des Ottomans. Us furent contraints ou de ne pas naviguer , ou de porter leurs chargemens, même entièrement neutres, en Angleterre.

D'après ce système ainsi étendu , il est évident que l'Angleterre devenait l'entrepôt des marckan-^ dises et des denrées du globe ; que les denrées colo«, niales qui pouvaient être portées dans les parties de l'Europe occupées par la France ou vouées à ses intérêts politiques avaient été en Angleterre , ou avaient payé à cette puissance des droits de fret, des commissions, des droits d'entrepôt , etc.

La France, soumise à la domination absolue d'un homme que la gloire liiîlitaire environnait à' la vérité , mais qui ne souffrait aucune représenta-r tion, adopta des mesures de représailles. Elle différa

cependant d'en faire usage tant qu'elle eut quelque espérance de négocier la paix avec l'Angleterre. Mais, après le départ de lord Lauderdale, en octobre 1806, la bataille d'Iéna, et la conquête de k'partie allemande de la monarchie prussienne, Napoléon jeta les bases de son système continental dans so» décret de Berlin '. Il y déclara les îles britanniques en état de blocus. Les motifs de cette mesure y sont énoncés avec la brièveté et l'expression du plus vif ressentiment contre cette jmissance. « L'Angleterre , dit le despotique empereur , n'admet point le droit des gens univer* sellement suivi par les peuples policés. Elle répute ennemi tout individu appartenant à l'état ennemi, et fait en conséquence prisonniers de guerre nonseulement les équipages des vaisseaux armés en guerre , mais encore les équipages des vaisseaux de commerce et des navires marchands , et même les facteurs du commerce et les ûégocians qui voyagent pour les affaires de leur négoce. Elle étend aux bâtimens et marchandises du com^ merce, et aux propriétés des particuliers Je droit de conquête, qui ne peut s'appliquer qu'à ce qui appartient à l'état ennemi. Elle étepd aux villes et ports de commerce non fortifiés , aux havres et aux embouchures des rivières le droit de blocus, qui, d'après la raison et l'usage de tous les peuples policée , n'est applicable qu'aux places fortes, Elle déclare bloquées desi places devant

" ' ai oorembre 4806.

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lesquelles elle n*a pas même un seul bâtiment de guerre, quoiqu'une place ne soit bloquée que quand elle est tellement investie , qu'on ne puisse tenter de s'en approcher sans un danger imminent. Elle déclare même en état de blocus des lieux que toutes ses forces réunies seraient incapables débloquer, des côtes entières, et tout un empire. Cet abus monstrueux du droit de blocus n'a d'autre but que d'empêcher les communications entre les peuples, et d'élever le commerce et l'industrie de l'Angleterre sur les ruines de Tindustrie et du commerce du continent. Tel étant le but évident de l'Angleterre , quiconque fait suf le continent le commerce des marchandises anglaises favorise par là ses desseins et s'en rend le complice. Comme il est de droit naturel d'opposer à l'ennemi les armes dont il se sert, et de le com-^ battre de la même manière qu'il combat , lorsqu'il méconnaît toutes les idées de }ustice et tous les sentimens libéraux parmi les hommes, nous avons résolu d'appliquer à l'Angleterre les usages qu'elle a consacrés dans sa législation maritime , et les dispositions du présen t décret seront constamment considéréescomme principe fondamental de l'empire, jusqu'à ce que l'Angleterre ait reconnu que le droit de la guerre est un , et le même sur terre que sur mer; qu'il ne peut s'étendre ni aux pro priétés privées, quelles qu'elles soient, ni à la personne des individus étrangers au métier des ar-

mes , et que le droit de blocus doit être restreint aux places fortes réellement investies par des forces suffisantes. »

Conséquemment à ces principes, Napoléon déclara les Iles britanniques en état de blocus , ordonna que les lettres ou paquets adressés ou ea Angleterre, ou à un Anglais, ou écrits en langue anglaise, n'auraient pas cours aux postes, et seraient saisis; que tout individu sujet de TAngleterre, de quelque état et condition qu'il soit, qui sera trouvé dans les pays occupés par nos troupes ou par celles de nos alliés, sera fait prisonnier de guerre ; tout magasin , toute marchandise , toute propriété appartenant à un sujet de l'Angleterre sera déclaré de bonne prise; le commerce de marchandises anglaises est défendu, et toute marchandise appartenant à l'Angleterre ou provenant de ses fabriques et de ses colonies est déclarée de bonne prise; la moitié du produit de la confiscation des marchandises et propriétés déclarées de bonne prise par les articles précédens sera employé à indemniser les négocians des pertes qu'ils ont éprouvées par la prise des bâtimens de commerce enlevés par les croisières anglaises ; aucun bâtiment venant directement de l'Angleterre et des colonies anglaises , ou y ayant été depuis la publication du présent décret , ne sera reçu dans aucun port ; tout bâtiment qui , au moyen d'une fausse déclaration, contreviendra à la disposition

ci- dessus sera saisi , et le nayire et la cargaison seront confisqués , comme s'ils étaient propriétés anglaises, i

Ce décret annonçait un violent et nouveau système d'hostilités contre le commerce anglais ; il fut communiqué aux rois d'Espagne, de Naples, de Hollande et d'Étrurie, et aux autres souverains alliés de la France. Dès le ^4 du mois où il fut publié , M. de Bourienne , consul-général à Hambourg , en donna connaissance au sénat de cette ville , qui , malgré ses liaisons d'intérêt avec Londres , fut obligé de «'y conformer , et de laisser le commandant de l'armée française en assurer lexécution par une proclamation. Tous les détenteurs dépositaires , agens du commerce anglais , marchands ou banquiers à Hambourg qui avaient des fonds ou devaient aux Anglais, furent tenus, sous des peines très-graves, de faire leurs déclarations, et de donner l'état des propriétés anglaises à leur consignation et dépôt dans leurs magasins, sous quarante-huit heures. Les Anglais qui se trouvaient à Hambourg furent prisonniers de guerre.

La généralité, l'activité et la réalité de l'exécution de cette mesure insolite firent bientôt disparaître le ridicule de bloquer les îles britanniques sans le secours d'une marine puissante, et cette loi de représailles ne fut connue en Angleterre que par l'annonce des effets désastreux dont elle avait été imitiédiatement suivie.

Ce fut à Hambourg que le commerce anglais ressentit les premières et les plus fâcheuses conséquences du blocus des îles britanniques. Les agens anglais qui s'y trouvaient, ainsi qu'à Cuxhaven , Kiel, Glucstatt, tous ports remplis de marchandises et denrées anglaises, firent bien tous leurs efforts pour terminer leurs comptes et renvoyer en . Angleterre les cargaisons qui ne pouvaient être vendues ; mais ils furent surpris , et l'Angleterre , qui en général règle assez tardivement ses comptes sur le continent , éprouva des pertes considérables, et ressentit dans ses manufactures un contrecoup de la plus grande intensité. Beaucoup de maisons anglaises qui conduisaient leur commerce avec le nord de l'Allemagne sur la plus grande échelle, et avec cet esprit d'entreprise et d'audace qui les caractérise, furent ruinées, et leurs faillites en entraînèrent beaucoup d'autres.

Ces premiers effets du bloCus firent sentir à celui qui en était le créateur qu'il avait trouvé le moyen sûr de nuire à son ennemi ; il en poursuivit donc l'exécution sur tous les points où les armées françaises s'avançaient; tout le nord de l'Allemagne se trouva enveloppé dans la rigueur du décret; des saisies de marchandises anglaises se succédaient avec rapidité ; H n'y eut plus de sûreté pour les marchands de Londres à envoyer des cargaisops dans la Baltique. On vit des navires revenir de cette mer sans avoir pu faire de déchargemens pendant toute une campagne; enfiq.lea^

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prises faites par des corsaires français dans ces mêmes parages portèrent un coup fatal au commerce anglais , et exercèrent une influence fâcheuse sur toutes les transactions qui en dépendent.

Il fut dès-lors aisé au cabinet britannique et aux puissances continentales de voir que le système de représailles imaginé par le redoutable empereur n'était ni aussi absurde , ni aussi impraticable qu'on s'était plu d'abord à le supposer, et qu'il était possible que la France tînt bloqué le commerce britannique en l'expulsant de tous les ports , quoique toutes les forces anglaises fussent occupées à tenir fermés ceux de France.

On a estimé que les pertes qu'éprouva l'Angleterre par suite du blocus continental s'étaient élevées à plus de 200,000,000 sterling, évaluation visiblement exagérée, mais qui montre à quel point il nuisit au commerce britannique et à toutes les branches de son industrie et de ses entreprises.

L'Angleterre s'est tirée de cette crise par la force de sa constitution , par l'esprit public qui y règne , et l'art avec lequel chaque individu y sait employer son travail et ses capitaux ; mais elle n^en a pas moins donné le secret de sa faiblesse, et fait connaître son côté vulnérable. Aussi depuis ce moment s'est-elle appliquée à s'assurer en Europe , et à sa portée , des places de sûreté pour son commerce , et d'où elle puisse approvisionner le continent de ses marchandises, et établir une

concurrence victorieuse sur celles des fabriques continentales. Ainsi ell^ a Bornholm dans la Baltique, Héligôland, Jersey et Guernesej, GibraW tar, Tarifa et Malte. Dans le traité de Paris * et au congrès de Vienne elle a soutenu dans ses intérêts ceux des villes anséatiques ; enfin elle s'est réservé Corfou et la suprématie des îles lonniennés. Ces possessions lui permettent de ne point craindre les résultats d'un blocus continental, ou du moins la mettent à l'abri de suites aussi fâcheuses que celles du dernier.

Celui-ci n'avait pas seulement porté un coup funeste au commerce des manufactures anglaises. La prohibition de l'introduction des denrées ôoloniales venant de la même nation excitait de vives alarmes chez les colons et chez les propriétaires de denrées coloniales, qui étaient obligés de donner leurs sucres à un prix bien inférieur aux frais de confection. L'Angleterre eut dabord à remçdier à cet inconvénient, qui était une véritable calamité ; les colonies anglaises, et surtout celles qui avaient été cédées par les traités ou conquises, et dès-lors peu affectionnées, se plaignaient, et pouvaient donner de l'inquiétude* Pour les calmer, on modéra les droits sur les sucres destinés aux distilleries d'esprits ardens et aux brasseries de grains. Mais cette mesure , applicable seulement à la consommation intérieure de 1 Angleterre, itaitinsufiSsante; elle n'allégeait en

' 3o mal 18 14-

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rien la détresse du commerce extérieur i et bien qu'elle eût produit un emploi plus considérable de sucres bruts anglais , une très-grande quantité de sucres étrangers pourrissaient dans les magasins des ports francs. On finit plus tard par en faire consommer des parties considérables pour l'engraissement des bestiaux. La liste des banqueroutes , toujours croissante, montrait que déjà déclinait cette prospérité du commerce de l'Angleterre qui s'était éleyée si haut depuis le commencement de la guerre de la révolution.

Le commerce français , et par contre-coup celui de l'Europe , était soumis à des gênes excèssires pour maintenir l'exécution du blocus. Comme il ne pouyait arriver dans les ports du continent aucune denrée du produit de l'Angleterre ou de ses colonies, il fallait, pour y en introduire, être munis de certificats d'origine qui constatassent que.ces denrées provenaient des colonies françaises, quelque peu nomi)reuses qu'elles fussent. Les Américains recevaient d'elles tous leurs produits en paiement des farines, salaisons, bestiaux, légumes, fruits et bois de toutes sortes qu'ils étaient habitués à leur fournir, et d'autres objets de consommation dont la guerre les avait rendus les seuls pourvoyeurs. Les administrateurs de ces colonies , d'après l'autorisation de leur gouvernement, avaient été obligés, en raison de la guerre, de rendre le commerce libre, et de ne plus limiter les exportations des Américains en sirop de

mélasse* Les colonies françaises n'avaient plus même depuis long-temps de communications suivies avec la métropole.

Ce fut dans ces circonstances que le conseil du roi d'Angleterre, afin de diminuer les effets désastreux du blocus, fit rendre une ordonnance en forme de proclamation ' , qui interdisait aux bâtimens neutres le commerce d'un port à ua autre , tous les deux français ou sous la doniination des alliés de la France, ou enfin dans lesquels ne seraient pas admis les bâtimens an« glais.

Les Américains sentirent vivenaent le tort que leur faisait une pareille disposition , et s'en plaignirent amèrement; elle forçait leurs armateurs à vendre dans le premier port où ils arriveraient la totalité de leur cargaison, et dès-lors très-souvent à perte, ou à retourner en Amérique. Aussi furent -ils soutenus dans leurs représentations par les conseils de la couronne en Angleterre, qui, parToirgane de l'a vocat-général, déclarèrent qu'il était illicite de défendre à un bâtiment américain qui aurait encore sa cargaison entière de la porter dans un autre port. On annonça donc au ministre des Etats-Unis, à Londres, qu'on apporterait à l'ordonnance des modifications qui satisferaient ou ■ du moins blesseraient peu les intérêts delà république.

Mais le ministère qui succéda à MM. Greenville >

■ 7 janvier 1807.

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et Grey, loin d'adopter des mesures de douceur, accrut encore la rigueur et étendit dayantage les ^représailles du blocus continental.

Le roi Georges, en conseil, rendit donc trois ordonnances plus sévères que la précédente <. Ces nouveaux ordres du conseil, c'est ainsi que ces actes furent appelés , étendirent le système de blocus, par déclaration, aux ports de lltalie et de la mer Adriatique qui avaient passé sous la domination française ou dans son alliance; défendirent aux neutres d'entrer dans un port non blo* que de la France ou de ses alliés, s'ils n'avaient pas relâché en Angleterre et payé un droit sur les denrées de la cargaison. Tout bâtiment porteur de certificats d'origine rencontré à la mer fut déclaré de bonne prise , et le commerce d'un port français ou d'un allié de la France à un port de •la même espèce fut interdit.

Les choses furent portées plus loin encore. En soumettant les ordres du conseil à la sanction du parlement, dans la session de 1808, les ministres proposèrent que l'exportation de l'Angleterre pour le continent, du coton, du quinquina et autres drogues , fût interdite.

Mais ils trouvèrent une violente opposition dans le parlement. Les nouveaux ordres du conseil y furent attaqués sous le rapport de l'injustice et de inhumanité. Ils étaient, à la vérité, des actes de représailles ; mais la prohibition de l'exporta-*-

I lie» 1 1 » ib et a6 novembre i8«7«

tien du quinquina, médicament indispensable à tous les peuples, était odieuse, et rappelait les siècles de barbarie. Les mesures indiquées par les ordres du conseil étaient-elles d'ailleurs conformes aux intérêts de l'Angleterre ? Ces questions furent discutées avec une liberté , une profondeur et U0e impartialité qui font également honneur et aux membres de l'opposition qui parièrent contre la proposition, et aux ministres , qui ne cherchèrent pas, par de sourdes man<euTres et de basses poursuites, à se venger de leurs honorables adversaires.

Les ministres annonçaient que le but des ordres du conseil et des lois demandées au parlement était de priver la France d'objets de consommation qu'on devait regarder comme de première nécessité , de remèdes pour les maux de ses habitans , des drogues les plus essentielles à Tart de guérir, et d'une multitude de commodités de la vie devenues presque indispensables, pour forcer ainsi le peuple français à secouer le joug de l'homme qu'ils appelaient le tyran de l'Europe et l'implacable ennemi de l'Angleterre. L'opposition releva avec beaucoup de force l'horreur que de tels motifs inspiraient à l'Angleterre, et la flétrissure qu'ils devaient imprimer à sa politique ; il y eut une protestation des pairs sur la loi de prohibition de la sortie du quinquina.

Plusieurs membres du parlement établirent, dans le cours de la discussion, que la France et le continent étaient approvisionnés de denrées co-

DES DEtX INDES. 'JQ

loQÎales pour long - temps ; que le premier effet des ordres du conseil serait d'en hausser les prix , et dès - lors d'en diminuer la consommation ' ; que , dans le long intervalle qui s'écoulerait du moment actuel à celui de Tépuîsement des magasins, on sliabituerait à la privation de quel-' ques-UDes de ces denrées, du sucre et du café, et qu'on trouverait le moyen de suppléer à celle des autres, comme le quinquina, l'indigo, et certaines drogues; que, dans tous les cas, la culture des vignobles de la France , la consommation de ses vins et de ses eaux - de - vie , qui soulEraient de l'état de guerre , seraient relevées de leur détresse et prendraient même des accroissemens utiles à l'agriculture, par l'emploi qu'on en ferait pour remplacer, en un grand nombre de cas, l'usage des denrées coloniales.

Napoléon n'avait pas attendu les débats du parlémentpour répondre par de nouveaux décrets aux or$ires du conseil. A peine ces ordres lui étaient-ils

' lie garant «uleur de V Histoire critique et raisonnée de i'Angie' terre y M. de Montreran, a établi dans son ouvrage qu'avant )a révolution la consommation du sucre , au moment où il était à 70 ou y 5 fr. leqttiotal, poids de fiii*i>C| s'élevait à an peu plus d'une livre deux OBces par tête. Elle a été en 181 1 et 181 a , en ieaant compte de l'activité de la contrebande , à peu près d'une livre six onces par tête , le sucre ^ à la vérité , étant de 35o à 400 francs le quintal , poids de marc. fin iSi4) la cooaommation du sucre a été de soixante -quînEe millions de livres pesant , ce qui donnerait, on déduisant du calcul de la consommation ce que la France fournit aux états iimîtrophes non maritimes , environ une livre douze oncz» par tête de la Rkasse de 1» population de ce royaume.

connus , qu'il rendit en quelque sorte , ab iraio, le décret de Milan '.

« Vu les dispositions arrêtées par le gouvernement anglais , en date du 1 1 novembre dernier , qui assujettissent les bâtimens des puissances neutres, amies et même alliées de l'Angleterre, nonseulement à une visite par les croiseurs anglais , mais encore à une station obligée en Angleterre , et une imposition arbitraire de tant pour cent sur leur chargement qui doit être réglée par la législation anglaise ;

« Considérant que par ces actes le gouvernement anglais a dénationalisé les bâtimens de toutes les nations de l'Europe ; qu'il n'est au pouvoir d'aucun gouvernement de transiger sur son indépendance et sur ses droits, tous les souverains de l'Europe étant solidaires de la souveraineté et de Tindépendance de leurs pavillons ; que si , par une faiblesse inexcusable , et qui serait une tache ineffaçable aux yeux de la postérité , on laissait passer en principe et consacrer par l'usage une pareille tyrannie , les Anglais en prendraient acte pour l'établir en droit , comme ils ont profité de la tolérance des gouvernemens pour établir l'infâme principe que le pavillon ne couvre pas les marchandises 5 et pour donner à leur droit de blocus une extension arbitraire et attentatoire à la souveraineté de tous les états :

« Nous décrétons que tout bâtiment, de quelque

' 17 décembre 1607. '

DES DEUX iNOEâ. Si

nation qu'il soit ; qui aura souffert la visite d'un Taissean anglais , ou se sera soumis à un voyage en Angleterre , ou aura payé une imposition quelconque au gouvernement anglais, est, par cela seul, déclaré dénationalisé , a ]|fl||ki la garantie de son pavillon , et est devenu n^^iété anglaise ; que , soit que lesdits bâtimens Imisi dénationalisés par les mesurés arbitraires du gouvernement anglais entrent dans un port de France ou dans ceux de nos alliés \ soit qu'ils tombent au pouvoir dé nos Tàisseaux de guerre ou de nos corsaires , sont déclarés de bonne et valable prise ; que les îles britanniques sont déclarées en état de blocus sur mer comme sur terre ; que tout bâtiment, de quelque nature qu'il soit, quel que soit son chargement expédié des ports d'Angleterre ou des colonies anglaises , ou des pays occupés par des troupes anglaises; est de bbnne prise, comme contrevenant au présent décret; il sera capturé par nos vaisseaux de guerre ou par nos corsaires , et adjugé au capteur ; que ces mesures, qui ne sont qu'une juste réciprocité pour le système barbare adopte par le gouvernement anglais , qui assimile sa lé-* gislation à celle d'Alger, cesseront d'avoir leur effet pour toutes les nations qui sauraient obliger le gouvernement anglais à respecter leur pavillon ; qu'elles continueront d'être en vigueur pendant tout le temps que ce gouvernement ne reviendra pas aux principes du droit des gens qui règle les

relations des étàtd dvilisés dans l'état de guerre ;

Sa ÉTAT ACTUEL DU COAÏÎkJERCE

qu'enfin les dispositions du présent décret seront abrogées par le fait dès (jue le gouyernement aaglais sera revenu aux principes du droit des gens, qui sont aussi ceux delà justice et de riionneùr. «

Il est évident quâ|Abpoléon voulait , par une aussi violente mesuiiPForcer les Etats-Unis à dé-r clarer I21 guerre à l'Ai^eterre ; mais cette répxiblique , plus fidèle à ses intérêts qu'empressée à épouser des ressentimens étrangers à sa position* se borna à mettre un embargo sur ses ports , et à interdire aux sujets de l'état de faire commerce avec les puissances du continent.

Cependant , malgré l'apparente égalité des pertes que ces représaillea réciproques causaient à chaque état , en examinant bien attentivement la situation de$ deux pations 9 on s'aperçoit que l'avantage restait du côté de l'Angleterre. Mais ce serait trop nous éloigner de notre but que d'entrer dans l'examen des causes qui opérèrent cette différence. Nous ne nous arrêterons pas non plus à suivre les effets du système eonttnental sur le commerce du monde, et en particulier des colonies : quelque intéressante que soit une pareille étude pour quiconque désire connaître l'influence des mesures politiques sur Tétai des nations, et les causes 4e leur décadence ou de leur ptospérité , nous nous bâtons de montrer les résultats qu'eut ici l'ambition de Napoléon sur le Portugal , et comment la crainte qu'eUe inspirait j opéra le grand chapgemqnt dont U ^'^git.

Depuis la rupture du traité d'Amiens, cette puissance avait fait de grands sacrifices pour conserver la paix et &a neutralité ; mais, un mois après la sign«iture du traité deTilsit ' , Napoléon demanda au prirjice régent de Portugal qu'il adhérât au système continental , fermât ses ports aux Anglais , empêchât les négocians anglais établis en Portu-* gai d'en sortir, confisquât toutes les propriétés anglaises , et réunît ses vaisseaux de guerre aux escadres de France : il avait donné au prince trois semaines pour prendre une détermination dé^ cîsive.

Le prince régent de Portugal pourait sans doute faire approuver à l'Angleterre la fermeture de ses ports exigée par l'empereur Napoléon ; cette mesure pouvait n'être que temporaire ; elle était d'ailleurs évidemment forcée. Napoléon, maître de l'Espagne , tenait dans ses fers la cour de Lisbonne» Le Portugal laissait aux négocians anglais le temps de soustraire leurs personnes et leurs propriétés à l'arrestation et au séquestre : ainsi l'Angleterre pouvait ne voir dans l'obéissance du Portugal aux mesures du système continental qu'une dure nécessité.

Le ministère portugais avait donné ces assurances au ministre anglais à Lisbonne , et remerciait le cabinet de Saintr-James d'avoir acquiescé à la clôture des ports ; mais il demandait qu'une escadre anglaise , û la cour passait au Brésil , vînt

' Signé le 7 juillet 1807.

renforcer lescâdre portugaise; il désirait aussi que l'Angleterre annonçât qu'elle déclarait la giierre au Portugal , guerre qui n'aurait été qu 'apparente. Le cabinet de Londres se refusait à la guerre apparente, et offrait au prince régent de Portugal , s'il passait au Brésil , tous les secours qu'il lui auraitdonnés pour la défense du Portugal.

Il fut convenu entre les deux puissances qu'on se refuserait à recevoir des troupes françaises en Portugal. Cette condescendance du prince régent pour Icjs Anglais tenait à une circonstance épineuse pour la cour de Lisbonne^ Cette cour était informée qu'une armée anglaise de huit à dix mille homncies se trouvait dans la rivière de la Plata ; et elle craignait avec raison q^ie, sitôt que le territoire portugais européen serait occupé par des troupes françaises , le Brésil ne fût envahi par les Anglais^ et. qu'elle ne perdit ainsi tous les états de la monarchie à la fois. Il fallait donc ménager au moins momentanément lès Anglais , céder en* suite aux forces de Napoléon , fet prendre un parti extrême : c'est ce que fit le prince régent.

Il annonça positivement à la cour de Londres qu'à l'instant où les troupes françaises paraîtraient sur 4a frontière^ il pjartirait pour le Brésil avec sa famille , sa cour et son ministère. Les préparatifs de ce départ se firent av.eç ^activité ; la flotte fut armée et équipée. Les meilleures troupes du Por- ^u^al furent réunies À Lisboane et dans les autres ports.

Ce projet de retraite au Brésil était plein de sagesse; il présentait des caractères de ^prudence réunis aux convenances politiques et à la dignité du prince qui l'avait conçu. Cependant l'Angleterre montrait de l'indifférence à l'exécuter ; la France et l'Espagne alors y étaient opposées; le^ régent du Portugal lui-même ne s'y déterminait qu'à regret. Les partisans comme les adversaires de cette importante détermination ne prévoyaient pas combien et à quel degré elle convenait aux véritables intérêts du Portugal , à la conservation et aux progrès de la prospérité de cette partie de l'Amérique méridionale.

Lisbonne était dans^ l'attente de ce grand évé-* Dément quand Napoléon apprit la sortie de quatre convois anglais emportant les propriétés , les marchandises et les familles de cette nation qui se trouvaient en Portugal., et se : soustrayaient ainsi aux mesures tyrannique& du système continentaK Dans sa colère, il déclara , à un de ses levers, que la maison de Bragance avait cejssé de régner ^. Le chevalier de Lima 9 ambassadeur de Portugal à Paris, crut avoir obtenu l'assurance des ministres de Napoléon que les. troupes françaises n'entreraient pas en Portugal, sj son altesse royale le prince régent changeait de résolution et mettait le séquestre sur les propriétés anglaises. Cet apa-» bassadeur part de Paris en courrier le 1 8 octobre 1807 9 ^^ moment où une armée française , spus

* Moniteur, iinoTemhreiHoj,

le commandement du général Junot, marchait sur le Portugal. Toutes les personnes attachées à l'ambassade de Portugal reçoivent , peu après son départ, Tordre de quitter la France. Les navires et les propriétés portugaises sont saisis et séquestrés. A l'arrivée du chevalier de Lima à Lisbonne , le 1" novembre, le conseil d'état s'assembla. Le prince régent avait à choisir , ou une alliance étroite avec l'Angleterre , ou le séquestre des propriétés anglaises, s'il en existait encore en Portugal : le point capital était d'empêcher l'armée française d'entrer sur le territoire portugais. Le prince rendit donc > le 8 novembre , son décret de séquestre des propriétés anglaises. Le 1 1 , le ministre anglais partit de Lisbonne , et se rendit à bord de l'escadre qui était dans le port. Le 23 , l'amiral anglais déclara ce port bloqué. Une expédition, partie de Cork le 8 décembre, alla prendre possession de l'île de Madère. Des ordres furent donnés à la compagnie des Indes d'occuper Goa et Macao. Le Portugal était en état de guerre efifective avec l'Angleterre : on ne tarda pas cependant à s'entendre.

Le 24 novembre le prince régent apprit l'arrivée de l'avant-garde française à Castel-Branco, petite ville du Portugal à environ quarante-cinq lieues de Lisbonne. A ce moment le prince n'hésita plus; il s'embarqua le 26 avec sa famille, et le 29, dans la nuit, au moment où le général Junot, avec les premières troupes françaises , parut dans

les environs de Lisbonne, la flotte portugaise sortait du Tage et des ports de la monarchie. Composée de huit vaisseau^ de ligne , de trois grosses frégates , et de vingt-quatre bâtimens de moindre force : cette flotte portait au Brésil quinze mille personnes qui sui?aieht la fortune de leur souverain. Un conseil de régence fut établi avant son départ pour veiller aux destinées de l'état et le gouverner au nom du prince. Le Portugal fut occupé par Tarmée française. Elle y resta jusqu'au mois d'août de l'année suivante, qu'elle l'évacua en vertu de la capitulation de Cintra.

« Par ce grand changement , dit l'auteur du Traité des colonies ' , le Portugal est devenu luimême colonie. La métropole n'est plus en Portugal, et désormais c'est au Brésil qu'il faut l'aller chercher; elle a passé en Amérique, et la colonie est restée en Europe.

« Cette révolution ( quel autre nom donner à un événement de cette importance ) change entièrement les rapports du Brésil avec le Portugal i ils sont entièrement intervertis. Le gouvernement, passé au Brésil, u*en verra plus en Portugal les trésors de cette immense et riche contrée ; il les gardera pour lui, et les consommera sur les lieux. Cependant ces tributs servaient à acquitter la balance du commerce , qui était contre ïe Portugal d'une s^mime de plus de 60,000,000 de francs.

■ Bet cManiesj et de ia rèvoi/uHon aètuedt de tJmérifUdf, par M. de Pradt, tome a , page 5o.

Si le gouvernement du Portugal métropole s'occupait assez peu du Bréisil colonie , à son tour le gouvernement du Brésil devenu métropole n'accordera plus la même attention au Portugal tombé dans l'état de colonie. Transporté dans un pays tout neuf en lui-même, comme tout nouveau pour lui, dans lequel tout. est à faire, où tout est vaste, riche, où la nature est grande, féconde, imposante, où la population surpasse déjà celle du Portugal , et, par son mélange, demande des soins et une attention soutenus, le gouvernement du Brésil n'aura pas beaucoup, de temps à donner à un pays éloigné qui lui paraîtra trèsinférieur, sous tous les rapports, à celui qu'il occupera. Les grands , les hommes qui ont besoin ■de cour ne passeront -ils pas du Portugal au Brésil ? Le Portugal, devenu colonie, ayant à recevoir ses lois de loin, appauvri par la retraite deb tributs du Brésil, par la suppression des dépenses de la CQur et des grands , s'accoutumerat-il à un changement par lequel il se sentira vivement blessé ? Consentira-t-il toujours à rester dans un état de colonie dépendante, à supporter ce qu'il a d'humiliant et de fâcheux dans toutes les parties de l'administration ? Les deux fractions du gouvernement ne se lasseront- elles pas de relations si lointaines , si tardives , si incommodes ? et le Brésil ne sera-t-il pas aussi peu apte à gérer les affaires du Portugal que le Portugal à gérer celles du Brésil ? De plus, l'Europe verra-t-eUo

DES DEUX IM)t:S. 89

toujours le Portugal colonie du Brésil du même œil dont elle considérait le Portugal métropole du Brésil , co-état européen de tous les membres de l'association souveraine de l'Europe ? Ensuite le souverain du Brésil ne passera«-t-il pas nécessairement des affections de l'Europe aux affections de l'Amérique ? Il ne peut manquer de devenir tout Américain, et anti-Européen , dès qu'il s'est fait extra -Européen. Placé au centre du grand mouvement qu'éprouve ce vaste continent, il sera bien plus occupé de ce qui se passera à ses portes que de ce qui se passera loin de lui. Ce changement , ce transport du gouvernement du Portugal en Amérique dénature donc le caraxîtère d'état colonial du Portugal ; ou plutôt , en le rendant , lui-même colonie , il a fait qu'il n'y a plus de colonies pour lui. »

Cet état des choses s'est encore compliqué par les mouvemens survenus depuis l'époque de ce récit. Le Portugal, entraîné par l'exemple de l'Espagne, parla fâcheuse position de son commerce, de son état politique ; par l'absence d'une cour qui, comme le prévoyait l'auteur que nous venons de citer, et comme tout le monde devait le prévoir^ absorbe les revenus qui font la principale ressource du pays , le Portugal a changé la forme de son gouvernement. En conservant sa religion , son prince , le trône dans la famille régnante , il s'occupa d'une nouvelle constitutîon-Le temps seul apprendra le résultat de ce grand mouvement ; soa

go ÉTAT ACTUEL DD COMMERCE

influence sur son commerce extérieur et sur son système colonial ne peut être douteuse. Une nouvelle ère se forme pourla nation portugaise. La conséquence la plus immédiate qui doit en résulter, c'est l'affranchissement de la domination anglaise, qui depuis 1703 n'a cessé d'aller en croissant, et qui , depuis lé départ du roi pour le Brésil , absorbait toute autre autorité dans l'administration intérieure. Nous n'en rappellerons point ici les preuves multipliées ; qu'il nous suffise de remarquer que l'effet naturel de la révolution qui vient de s'opérer à Lisbonne doit en amener une générale dans son système politique, donner plus d'essor à son industrie, et tirer cette nation intéressante de l'état de torpeur et de nullité où son ancien gouvernement l'avait tenue jusqu'ici.

Les faibles changemens survenus dans le commerce portugais depuis plus d'un siècle ne nous obligent à aucun détail étendu pour compléter le récit de l'historien des deux Indes. L'industrie intérieure n'ayant fait que peu de progrès, et la culture étant encore dans le même état qu'il y a trente ans, aucune grande amélioration n'a pu s'q)érer dans sa prospérité et son activité commerciale ; nous nous bornerons donc à un petit nombre de considérations.

Et d'abord , jetons un coup-d'œîl sur les causes qui ont tenu l'agriculture portugaise dans l'état où elle se trouve encore , et d'où les événemens qui se préparent dans ce royaume , sagement

conduits, ne peuvent manquer de la tirer, par J mfluenee qu'ils doivent avoir sur l'industrie individuelle, sur la liberté du travail et les spéculations agricoles.

Pendant long-temps le cultivateur portugais , borné à la consommation intérieure , se contentait de demander à la terre ce qui lui était absolument nécessaire pour suffire à ses besoins ; mais, comme il n'y avait pas d'abondance , -le blé se maintenait constamment à un prix élevé. Il n'en fallut pas davantage pour que l'Angleterre, toujours attentive à ses intérêts, offrît aux Portugais de leur fournir des grains à meilleur marché qu'ils ne pouvaient les avoir dans leur propre pays. Le g(^vernement permit facilement cette importation, et ne prévit pas les suites qu'elle aurait pour l'agriculture, si en même temps on ne protégeait point celle-ci. Le Portugal était alors riche en espèces; c'était vers le commencement du dernier siècle. Les grains arrivèrent en Portugal , et furent vendus un tiers au-dessous de ceux du pays. Les Anglais perdirent ou gagnèrent trop peu d'abord; mais ils savaient, en négocians habiles, que ce n'était qu'une avance qui lem rentrerait bientôt avec usure. Les cargaisons de grains, quoique multipliées , disparaissaient et ne pouvaient suffire aux demandes des marchés. Aussitôt que le blé arrivait, il était enlevé, et le paysan retournait dans son village sans avoir rien vendu de ce qu'il avait porté au marché. Peiné dune pareille

9â ETAT ACTUEL DU COMMERCE

situation , le cultivateur se découragea , et la plupart des fermes furent abandonnées ; chaque pos-* sesseur de terres ne cultiva juste que ce qu'il lui en fallait pour sa subsistance: Bientôt de vastes champs qu'on avait vus couverts de moissons restèrent incultes? et se changèrent en savanes abandonnées. On ne s'aperçut que plusieurs années après de la faute qu'on avait faite ; il n'était pins temps d'y remédier. Xes gens intéressés dirent que c'était la faute du sol , qui était naturellement stérile ; qu'il ne pouvait suffire à la subsistance de la nation ; et que, sans s'occuper de l'agriculture, c'était dans le revenu de ses mines et les produits de ses riches colonies que le Portugal devait placer son soutien ; que l'Europe pourvoirait suffisamment aux besoins de la consommation de ce pays. Le marquis de Pombal, dont la mémoire sera toujours chère aux Portugais, n'était point de cet avis. Pendant tout son ministère il combattit cette doctrine favorable au commerce anglais , et ruineuse pour l'agriculture de son pays. Mais ses soins furent inutiles : quelque chose d'ailleurs d'impatient, de hautain et d'absolu dans son caractère , daft ses procédés et sa conduite , donna des armes contre lui, et empêcha le bien qu'il voulait faire : tant il est vrai que le despotisme est l'ennemi de toute pensée utile , et qu'il étouffe les semences généreuses que lui-même cherche à répandre! Cependant le mouvement que Portnbal avait donné se soutint quelque temps ; et nous

voyons par les récits des voyageurs qu'à Tépoque où commença la guerre entre l'Angleterre et ses colonies , les Portugais se félicitaient déjà d'être parvenus à suffire à plus de la moitié de leur subsistance, situation dans laquelle ils ne s'étaient pas trouvés depuis plus d'un demi-siècle. Mais cet heureux aspect cessa bientôt , et l'agriculture , ainsi que les arts et l'industrie , retombèrent à peu près dans l'état précédent.

Cependant l'expérience ^va^t commencé à éclairer les Portugais sur les véritables richesses des états. Ils savaient que l'agriculture était infiniment plus importante pour eux que les mines d'or et d'argent. Ces sources illusoires ont perdu de leur prix à leurs yeux depuis qu'ils ont comparé la situation de leur pays avec celle des peuples dont les revenus sont fondés sur l'agriculture , la liberté du travail et l'activité du commerce.

L'académie de Lisbonne, établie en 1 775, n'a pas peu contribué par ses rçcherffhes et par ses écrits, par les prix d'encouragement qu'elle a distribués^ à éveiller Tindustrie agricole et manufacturière dans le royaume. L'objet de ses sollicitudes fut surtout de faire creuser des canaux, de rendre les rivières navigables , d'introduire des machines utiles aux arts, de faire défricher des marais, d'ouvrir de nouvelles routes au commerce, de nouveaux débouchés à l'industrie , soins frappés çn quelque sorte de stérilité tant qu'une domina-* tion étrangère a tenu ce pays en tutelle et gou-

verné dans des vues d'intérêt étranger. I/iristant est venu où ils doivent avoir plus de réalité.

Peut-être y a-t-il un vice capital dans l'organisation territoriale du royaume, et qui s'opposera toujours à l'essor de la culture et des richesses qui en naissent : c'est que les propriétés y sont trop vastes , trop étendues ; il n'y a pas assex de petits propriétaires ; les grandes" routes sont mal entretenues , et des rivières sont obstruées dans leur cours. Les laboureurs ne sont pas assez nombreux, ni aussi considérés qu'ils devraient l'être ; ils sont accablés de redevances féodales, d'impositions, et quelquefois d'oppression de tout genre. Les jours de fêtes sont beaucoup trop multipliés ; les fermiers ignorant; leurs enfans abandonnent trop facilement leur état pour aller dans les villes, ùii souvent ils se dépravent ; enfin Tagriculture n'a point pour prospérer une quantité suffisante de bestiaux.

Ces faits , dont pfusîeurs doivent cesser par la révolution qui s'opère aujourd'hui dans le gouvernement , expliquent coniment plus de la moitié du Portugal est encore inculte , et comment la portion qui est cultivée en vignes, blé, légumes, èlives , etc. , ne l'est pas au degré de perfection auquel elle pourrait atteindre , et où elle était.

Lès plfiÉnts d'oHviers , une des premières riehesses an Portugal , sont négligés. Les vignobles occupent beaucoup de terrains qui seraient plus propres au^ blé et au maïs , et les aticiennes forêt^

DES DEUX INDES. gS

ne soDt pas administrées avec soin. Le lin n'est pas cultivé en quantité suffisante pour la consommation intérieure» et la culture du chanvre est encore plus négligée. Celle des pommes de terre

n^estpas assez répandue en Portugal : on s'occupe au contraire encore trop de topinambours, qui sont moins farineux et moins nourrissans. Les prairies sont trop rares ; on ne cherche point assez à les multiplier et à les entretenir. De belles vallées 5 propres à ce genre de culture , devraient y inviter les cultivateurs. La manière de labourer est encore très-imparfaite : la charrue ne fait qu'égratigner la terre. On emploie peu la herse, si utile pour enterrer les grains , enlever les mauvaises racines et rompre les inégalités du terrain. On sarcle peu les champs. L'usage est de semer après avoir labouré , sans laisser à la terre le temps de subir Its utiles impressions de l'atmosphère.

Les engrais sont peu connus et mal employés.

Cette partie essentielle est encore dans l'enfance. Ea général , on se borne à fumer avec de la bruyère qu'on fait pourrir sur les routea, et qui n'offre à la terre aucun syc fécondant. Ajoutez que , faute de soins, il arrive souvent que les récoltes sont entraînées parles torrens. C'est en dire assez pour montrer que le Portugal est loin d'avoir donné à son agriculture tous les soins qu'elle exige , et que cette première source de richesses demande une attention particulière. Puisse la révolution qui

s'opère y développer l'esprit public, sans lequel il n'est point de véritable puissance nationale !

L'industrie a besoin du même secours : l'Angleterre ayant toujours fourni à la consommation du Portugal les objets de fabrique , les manufactures y sont restées dans une grande insuffisance pour les besoins , et dans un degré d'imperfection qui ne leur a pas permis de soutenir la concurrence avec les fabriques étrangères. Ecoutons sur cette matière un des hommes qui ont lé mieux connu les véritables principes du commerce, M. le comte Chaptal , ce ministre à qui la France doit l'impulsion donnée à tous les genres de travaux productifs et au développement qu'ils ont obtenu depuis '-

« Le traité de Methuende 1703 ^, dit-il, conclu entre l'Angleterre et le Portugal, avait presque fait de ce dernier royaume une colonie anglaise. Ce traité , qui ne renferme que deux articles , a été une des sources de la prospérité manufacturière de l'Angleterre. A la vérité , le Portugal consomme peu par lui-même de l'industrie anglaise ; mais ses belles propriétés d'outre-mer lui présentent un immense débouché , surtout pour la bonneterie, la quincaillerie, la draperie légère, là toilerie , l'horlogerie , la bijouterie , etc. Un traité de 1810 entre les deux états a stipulé de nouveaux

' De V Industrie français» y tome i, page 18. . * Methuen est le nom du négociateur habile à qui TAngleterre doit •e traité tTtotageux.

DES^ DEUX INDES.; . g'J

avantages pour: l'Angle terre, au détriment des autres nations.

« L'industrie française a constatnment essayé d'établir des relations de comcaerce avec le Portugal, et de se mettre en concurrence avec les fabriqués anglaises. Nos tissus légers et variés d'Amiens , nos batistes et linons , nos serges , nos •toiles et notre draperie fine, nos cuirs apprêtés, nos eaux-de-vie , ont été successivement recherchéis. Lesisoieries, riîorlogerie, les bronzes dorés, ont eu le même succès. Mais la domination de l'Angleterre et les habitudes contractées depuis un siècle n'ont pas permis que notre commerce prît en Portugal uije grande importance; et il lui a été constamment impossible d y établir des relations durables , et de se lier , comme on dit, par des affaires suivies.

« Comme lés vins de Portugal forment la principale production de son sol, le gouvernement anglais les reçoit dans ses ports moyennant un droit qui n'est pas la moitié de celui que paient les vins de France; de sorte que la presque totalité passe en Angleterre, qui lui donne en échange des produits fabriqués. Cette différence dans les droits établis sur les vins transportés en Angleterre a dû en exclure tous nos vins ordinaires, qui aii- : raient pu y entrer sans cela , en commerçant avec ceux du Portugal. Le privilège accordé à ces derniers en assurera consommation d'une manière presque exclusive,, en même temps qu'il force le

g8 ÉTAT ACTUEL DU COMMERCE

commerce portugais à extraire de la Grande-Bretagne les produits de son industrie pour se payer dé ses vins. Cet état de choses doit exister tant que l'Angleterre continuera à imposer nos vins au-deâsus de ceux du Portugal ; et dans cette positioù nous ne polirons jamais fournir à la Grande- Bretagbie que quelques qualités supérieures qui n'appartiennent qu'à notre sol; ce qui n'est rien en comparaison de ce qu'on pourrait y porter* Ce système du gouvernement anglais produit un double effet également nuisible à notre commerce, lepremier , de fermer un débouché à la principale production de notre territoire; le second, d'empêcher que nos relations commerciales avec le Portugal déviennent aussi considérables qu'elles pourraient l'être.

« Mais , malgré ces entraves , l'intérêt des deux pà^ , la France et le Portugal, est tellement lié , qu'on a pu réduire nos relations commerciales , mais non les anéantir.

« En 1787, nos exportatibns pour le Portugal se sont élevées à xrne valeur de 3,935,000 francs , qui se ^ composait de 1 , 3o6, 900 francs en blé ; 70,000 francs en thé ; i o8,5oo francs en légumes ; /|6,a6o fr. en gaudron et résine ; 797,500 fr. en étoffes et bonneterie , et le reste en objets divers de notre industrie. Les importationg en France ont été , dans la même année , de la valeur de 9,207,600 fr. Elles €onsistaieùt en vins, fruits^ cacao, poivre, girofle, cannelle, laine, soie, filo-'

selle , cuirs , bois de teinture , huile de poisson et coton. Ce dernier article figure pour une somme de 2,410,400 francs.

« En 1788, les exportations de France pour le Portugal présentent un résultat de 45^1 3, 600 francs , dans lesquels les blés $ont compris pour 1 ,6949^00 fr. ; les cuirs apprêtés pour 1 00,000 fr. ; les toiles de lin poièr 44^9 100 francs; les draps pour 27,300 francs Ues tabacs pour 27,800 francs. Les importations faites en France dans la même année sont un objet de 9,1 53, 106 francs , et présentent les mêmes articles qu'en 1787.

« En 1789, il y eut pour 3,107,000 fr. d'exportations de France pour le Portugal , presque tous en objets de fabrique , tels que toilerie , rubannerie de soie , bonneterie , tissus de soie , de laine, etc. Les importa tiops en France ont été à peu près les mêmes que d^ns les années précédentes.

« Quoique ces exportations ne balancent pas les importations, dont elles formant à peu près le tiers , le commerce de la France avec le Portugal nous était très-utile , en ce qu'il consistait principalemeot dans l'échange de quelques objets de notre industrie contre des matières preniières; et il pourrait devenir très - étendu ,• si jamais cette nation se dégageait des liens qui TasserviisseQt à l'Angleterre.

« Les porcelaines , la bijouterie , les nçieubles , les cuirs travaillés, les d^aps, les toiles avalent

obtenu en Portugal une grande faveur, dans un temps où notre industrie était loin de la perfection où elle est arrivée ; et je ne doute pas que nous ne parvinssions aujourd'hui à y établir des relatioïis solides et durables , quand je considère que la France lui présente un débouché plus étendu pour ses denrées coloniales que ne peut le faire TAngleterre , qui a dan^ses possessions une grande surabondance de ces objets.

« La translation du siège du gouvernement portugais à Rio-Janeiro a déplacé les intérêts commerciaux de TEurôpe atec le Portugal ; c'est vers les riches contrées du Brésil qu'il faut les diriger aujourd'hui. Toutes les nations seront admises sans doute à y porter leurs marchandises pour en lextraire les productions du sol ; la concurrence dans les ventes et dans les achats sera toute à l'avantage de seshabitans, et ce pays doit parvenir à un grand degré de prospérité par la nature et la qualité de ses denrées , pourvu que le commerce y reste libre.

1K Dans ce nouvel état de choses, le commerçant jjortugais qui a ses comptoirs, ses habitudes et <1 'anciennes liaisons au Brésil, doit y trouver des avantages sur ceuxdes autres nations de l'Europe, fît son gouvernement, en lui accordant ces faveurs légères dont tous les souverains font jouir leur propre pavillon , peut lui conserver un commerce -étendu et prospère. ».

n'en a pas été entièrement comme l'espérait

rhabile ministre qui nous fournit ce passage ; si tous les peuples commerçans ont été admis dans les portîi du Brésil, ce n*a pas été avec la même faveur et les mêmes avantages. L'Angleterre, où l'instinct national l'emporte toujours sur toutes les divergences mim'stérielles , n'a pas perdu dç vue le Brésil. Elle a saisi l'occasion où la France ,. sortie d'une longue guerre > et encore affaiblie des secousses qu'elle avait éprouvées ^ n'offrait dans son gouvernement aucun obstacle à tout ce que le commerce britannique exigeait , sur le continent américain comme dans l'Inde. L'indifférence , peut-être l'incurie ou le manque de principes fixes dans nos ministres, a laissé une libre carrière à ceux de l'Angleterre pour mettre de leur côté tout ce que le nouvel établissement du Brésil pouvait kur offrir d'avantageux. Par une ordonnancedu roide Portugal et du Brésil du 18 juin 1814 ^ le commerce anglais a obtenu un avantage de neuf pour cent sur les marchandises qui seront importées par les vaisseaux de cette nation dans les états du Royaume-uni du Brésil, du Portugal et des Algarves; l'intérêt général a été sacrifié à l'habitùde d'une domination étrangère , et à l'ascendant qu'obtient depuis long-temps l'Angleterre dans de semblables transactions par l'effet naturel de l'esprit national, enfant de la liberté qui y règne.

Cependant les grands événemens qu'offrent aujourd'hui les rives du Tage , les conséquences qui

en doîvept résulter eii faveur dei intérêts nationaux dôrinent lieu de croire que , mieux éclairés , les Portugais secoueront entièrement le joug des intérêts étrangères pour ne voir que ceux de leur nation , et traiter avec tous les peuples sur le pied d'une parfaite réciprocité. Le Brésil réclame surtout cette sage politique. Mais, avant de nous y transporter, donnons un aperçu de la force et de rétendue que présente aujourd'hui le Portugal dans les quatre parties du monde.

Les dix provinces qui composent le royaume situé en Europe n'offrent qu'une superficie de quatre mille six cent trente lieues carrées, et trois millions six cent quatre -vingt mille habitàns ; mais ce royaume possède en Amérique le Brésil et la Guyane portugaise, dont l'étendue immense et encore peu connue offre une contrée fertile» sur laquelle , il est vrai , semble perdue uiie population qui ne s'élève au plus qu'à quatre millions d'individus , y compris tes naturels , les Européens et les nègres.

En Afrique, Madère et Porfo-Santo, les Açores, les îles du Cap-Vert , les établissemeas de la Guinée , le gouvernement d'Angola, celui de Mozambique, forment des possessions appréciées, d'après la carte , à environ six cent soixante-quiûs^e lieues carrées, ateô urié population d'environ quatre cent cinquante à quatre cent soixante mille habitàns.

En Asie, le gouvernement de Goa, et Macao, dont on peut estimer la superficie territoriale de

cent quarante lieues carrées, avec une population de cent dix mille habitans environ.

Deux capitales aujourd'hui partagent' ht souve* raineté portugaise. Lisbonne, qui, avec près de deux cent cinquante mille âmes y a le plus vaste et le plus sùf port de l'Europe ; c'est l'entrepôt de toutes les marchandises que les Portugais tirent de l'Amérique et de l'Inde. On y voit une junte royale, fondée dès 1755, pour Fadministration du commerce, de l'agriculture, des fabriques et de la navigation. Mais cette institution, paralysée par l'active influence de la factorerie anglaise , n'a eu jusqu'à présent que des résultats peu avajitageux pour les colonies et l'industrie portugaises. Tout porte à croire que , sous un régime plus libéral , cette torpeur cessera , et que la junte poiurra donner une solide extension à son zète en faveur des intérêts du commerce national. Nous en pourrions dire autant d'une administration intéressante , formée d'une compagnie pour encourager et diriger la culture de la vigne et le commerce des vins dans le haut Deuro. Sans l'heureuse influence de la liberté , ces établîssemens n'auraient que des effets imperceptibles et toujours subordonnés aux intérêts des Anglais.

Bio-Janeiro ou Saint-Sébastien , autre capitale , jusqu'ici colonie, aujourd'hui métropole, vient d'acquérir une grande importance 2 résidence du roi, elle offre maintenant une population d'au moins cent cinquante mille habitans. Comme Lis-

bonne 9 cette seconde capitale possède des juntes ou conseils de, commerce , d'agriculture , de fabriques et de navigatjiop , créés en 1808 ; elle a aussi une académie de marine et de commerce ,. tous établissenaens qui prospéreront aussitôt qu'unie hejureuse et paisible révolution aura amené les, changemens que nécessite l'état s^qtuel des choses.

Le savant auteur de YHistoire philosophique a traité , avec tous les détails qu'exige l'intérêt du sujet, des colonies portugaises dans les deux Indes» Le peu de eliangemens que Iç commerce et la culture y ont subis, si on en excepte le Brésil, nous permet d'y renvoyer le lecteur; nous nous bornerons à des considérations générales sur les colonies portugaises , réservant de plus amples développemens lorsque nous parlerons du nouveau siège de la monarchie en Amérique.

Mais , avant d'entrer dans cet exposé ^ le lec^ teur trouvera peut-être utile d'avoir sous fes yeux l'état du commerce extéi:ieur du Portugal avant l'époque de sa révolution commencée , et depuis rétablissement du gouvernement au Brésil. Il faut remarquercependant qu'indépendamipent des exportations faites .par ses propres vaisseaux, d'autres nations, et surtaut les Anglais» en ont effectué sur des navires de leur nation, .

Le Portugallui-même exporta, année moyenne, dans cet intervalle , principalement en Angleterre et dans le nord , les articles suivans :

DES DEUX INDES. lo5

FinSj cinquahte^-huit niille pipes, de la valeur de 9,400,000 erusades.

. Laine ^ un million de livres pesant, principalement de la province d'Alentejo.

Fruits vertsr Citrons ^ oranges , etc. , quatrevingts cargaisons.

Fruits secs. Figues, amandes, raisins, quinze cargaisons.

Sel^ cent mille mojos ou boisseaux.

Huile , sept cents pipes , dont cinq cents vont au Brésil.

Le Brésil fournit annuellement au Portugal les articles suivans , diaprés une estimation approximative :

5acr^, quarante-cinq mille caisses de douze à quinze cents livres. ,

Café^ un million cent vingt mille livres pesant.

Coton j^ soixante-dix mille balles de cent vingt à cent quatre-vingts livres chacune.

Peaux de bœuf^ séchées et salées, deux cent quarante mille pièces.

— Idem y tannées, quatre mille pièces.

Bais de teinture rouge ^ vingt mille quintaux.

Riz^ cent mille balles de cent cinquante livres.

Cac^o, cent mille balles de cent vingt livres.

Salsepareille j cent vingt mille livres.

Cannelle sauvage ^ soixsuïte mille livres.

Huile de copayve^ deux cents petits tonneaux*

Curcuma , soixante mille livres. —

Péckaris ( fève aromatique ) , six mille livres.

*IndigOy cent quatre-vingt mille lirres.

Or^ pour la valeur de douz^ à quioze millionê^ de crusades.

DiamanSy pour deux à trois millions.

Bois de construction et die men^uiserie, etcv. y etc.

Le commerce aux Indes orientales n'est pas d'une grande importance. Lisbonne envoie par an huit bâtimens de quatre à six cents tonneaux au Bengale ; ils y portent des piastres, et prenoent en retour du coton.

Parmi les importations en Portugal , les blés tiennent le premier rang; le pays ue produit que \e tiers de ce qu'il consomme. Voici ce que les diverses nations européennes vendent aux Portugais :

L'Angleterre : des tissus en laine et en coton de toute espèce, des bas de soie noirs, de la quin* caillerie, des ouvrages en métal, d(^s charbons de terre, de l'étain, etc., etc.

U Irlande .* du beurre, quatre-vingt mille cantara ; de la viande salée.

La France : toile de Bretagne , soixante mille pièces; toiles, batistes, étaffes de laine, clous, fusils, euîrs de bœuf et de veaw tannés, trente mille pièces; quincaillerie, bijouteries, montres. Il faut y ajouter des draps et des ouvrages de fantaisie.

La Hollande : grains , fromage , couleurs.

U Allemagne septentrionale : grains, toiles, cinq à six cent mille pièces ; ouvrages en fer, en ferblanterie et hochets.

Le Danemark : grains , bois de construction.

La Suède et la Poméranie guédohe : grains, fer , acier, cuivre, goudron.

La Russie : grains, chanvre, lin, toiles à voiles , un peu de toile ; câbles et cordages , bojs de con^ structîon, goudron, suif, pelleteries, etc., etc.

Dantzick : grains, chanvre, bois de construction.

L'Espagne: fer de Biscaye , beaucoup d'articles de contrebande.

Comme presque toutes les colonies dépendantes des puissances continentales , quelques - unes de celles du Portugal avaient changé de domination pendant la guerre qui a précédé le traité du 5o mai iSi4- Mais par ce traité elles ont été rendues à leurs anciens possesseurs. L^article lo de ce traité porte : « Sa mayesté très-fidèle , en conséquence d'arrangemens pris avec ses alliés, et pour Texécution de Tartiele 8, s'engage â restituer à sa majesté très - chrétienne , dans le délai ciaprès fixé, la Guyane française telle qu'elle existait au premier janvier 1792. L'effet de cette stipulation étant de faite revivre la contestation existante à 4:;ette époque au sujet des limites , il est convenu que cette contestation sera terminée par un arrangement convenable entre les deux cours , sous la médiation de sa majesté britannique. » Mais , par l'article 1 06 de l'acte du congrès de Vienne ' , on voit que des difficultés s'élevèrent promptement entre la cour de France et

' 9Juio 181S.

celle de Rio- Janeiro sur l'exécution de cette stipulation; car on y lit: « Afin de lever les difficultés qui se sont opposées de la part de son altesse royale le régent du Portugal à la ratification du traité signé le 3o mai 18 14 entre le Portugal et la France, il est arrêté que la stipulation contenue daRS l'article 10 dudit traité, et toutes celles qui pourraient y avoir rapport, resteront sans effet, et qu'il y sera substitué , d'accord avec toutes les puissances, les dispositions énoncées dans l'article suivant, lesquelles seront seules- considérées comme valables. Au moyen de cette substitution, toutes les autres clauses dudit traité de Paris seront maintenues et regardées comme mutuellement obligatoires.

« Article 1 07. Son altesse royale le prince régent du Portugal ^ et du Brésil, pour manifester d'une manière incontestable sa considération particulière pour sa majesté très - chrétienne , s'engage à restituer à sa dite majesté la Guyane française jusqu'à la rivière d'Oyapock , dont l'embouchure est située entre le quatrième et le cinquième degré d€ latitude septentrionale, limite, que le Portugal a toujours considérée comme celle qui avait été fixée par le traité d'Utrecht.

« L'époque de la remise de cette colonie à sa majesté très-chrétienne sera déterminée, dès que

' Le roi JeanTi n'était encore alors que prince régent; il. ne monta sur le trône que le ao mars 1816, par la mort de Marie- Françoise Elisabeth , reine du Portugal et du Brëiil.

les circonstances le permettront, par une convention particulière entre les deux cours ; et Tonprocédei'a à Tamiable, aussitôt que faire se pourra, à la fixation définitive des limites des Guyanes portugaise et française , conformément au sens précis de l'article 8 du traité d'Utrecht. »

Il ne fut point statué sur les autres intérêts coloniaux du Portugal à cette époque , ni depuis. L'Angleterre , qui dominait dans le congrès et les cabinets alliés, était trop habile pour y laisser discuter et régler de pareils objets. C'est par la même raison qu'elle empêcha qu'on y traitât de l'importante question des pavillons neutres pendant la guerre ; et nos ministres n'étaient ni assez puissans, ni assez zélés, ni assez forts pour oser contredire l'Angleterre dans sa suprême volonté siir ce point. Si quelque chose cependant avait pu attirer l'attention des puissances dans ce moment, après les grands intérêts du jour , c'était de jeter les bases d'une législation maritime à cet égard , et, tout en reconnaissant la différence qui doit exister entre un état insulaire et un état continental sous le rapport de la police de la mer, déterminer les droits des neutres relativement au commerce dans les temps de guerre.

Mais cette discussion nous entraînerait hors des limites que nous nous sommés prescrites. Revenons aux possessions portugaises , quelque peu intéressantes qu'elles puissent être pour le commerce de ^France , si on en excepte toutefois le

Brésil, dont nous nous occuperons avçc plus d'étendue.

La première qui se présente, c'est lile de Madère : VHistoire philosophique fait assez connaître et la position et les détails de la découverte de cette île ; elle forme avec Porto-Santo et quelques îlots un petit archipel dépendant du Portugal. Un air toujours tempéré, pur, un terroir extrêmement fertile , surtout en vins exquis * en orauges, en bananes, etc., font de cette île un séjour dont les voyageurs n'ont cessé de faire l'éloge. Arrosée d'un grand nombre de jivières et de ruisseaux , elle est peuplée d'environ cent mille habitans , plus actifs qu'on ne l'est dans les autres possessions de la même nation. Les Anglais dont les plus grands consommateurs des productions de Madère, et surtout des vins. Ils ont toujours désiré avoir ce pays en propriété, quoiqu'eux seuls y fissent à peu près tout le commerce ; aussi ont-ils été sur le point de le réunir à leurs nombreuses colonies pendant la guerre du blocus continental.

Quand le gouvernement anglais vit qu'il s'établissait des rapports entre le prince régent et le gouvernement français ', feignant de croire que ces rapports étaient volontaires , il se bâta de préparer une expédition à Cork. A peine eut-il appris que, par un décret arraché par la circonstance *, le régent fermaitaux Anglais les ports de ses états, que

t Voyez ce qa« nous eo avons dit plus haut.

* aa octobre 1807*

DES DEUX INDES^ 1 1 l

l'escadre de Cork eut ordre de mettre sur-le-champ i la Yoile , sous les ordres du maréchal Beresford , depuis gouTerueur ou plutôt roi du Portugal jusqu'au moment de la révolution opérée depuis. Il entra dans le port de l'ile le 26 décembre 1807. Il y apprit que le prince régent avait touché quelques jours auparavant à Madère , s'expatriant de l'Europe avec sa famille et sa cour. Le drapeau britannique flotta le même jour sur les établissemçns publics de Tile. .Quoique le cabinet britannique laissât entendre à celui du régent du Portugal que cette paesure n'avait été exécutée que pour soustraire l'ile aux Français , qui auraient pu s'en emparer, on ne s'en plaignit pas moins à la cour de Rio-Janeiro. Une assez longue négociation eut lieu entre les deux puissances. Enfin l'Angleterre a restitué l'ile au Portugal; mais pendant l'occupation elle a su en quelque sorte se l'approprier de fait. Ses négocians ont prêté au commerce des insulaires des fonds qui l'ont mis dans leur dépendance; une grande quantité de vignobles sont devenues propriétés anglaises ; il y aune factorerie de l'Angleterre qui ménage trèsbien les intérêts de ses commettans; les Anglais ont un parti dans l'île , et l'on ne peut point douter qu'à la première rupture Madère ne tombe entièrement en leur pouvoir. L'ile a une surface d'à peu près cent quarante et un. mille cinq cent vingt-sept hectares , et , comme nous l'avons dit , environ cent mille habitans.

Il4 lÈTAT jLCTV^h DU COMMERCE

dans une relation aussi élégante que succincte , nous en a transmis les détails.

« A la suite d'un voyage au Sénégal en 1785 et 1 786, avec M. le chevalier dé Boufflers, alors gouverneur de cet établissement, dit M. Geoffroî, je fus chargé par le gouvernement, en 1787, de visiter Tintérieur de l'Afrique entre les rivières du Sénégai et de Gambie. Le but de ce voyage était de connaître les ressources de ce pays, d'en examiner les produits, de conclure divers traités avec les princes d'alentour, et surtout de terminer avec le Damel ou prince de Cayor, un traité déjà entamé pour la cession de la presqu'île du Cap-Vert au gouvernement français. Cette cession fut faite par le Damel , et l'écrit authentique qui en est la preuve , revêtu de toutes les formes usitées dans le pays, fut déposé au greffe du Sénégal. M. le chevalier de BoufQers, qui réfléchissait dès-lors sur l'importance du projet que je propose aujourd'hui, me chargea de parcourir la presqu'île, d'eiaminer ses productions, la nature des terres, ia population , et de lui donner sur ces objets les détails convenables. Tout se trouva d'accord avec ses vues.

« La presqu'île du Cap-Vert, située entre les quatorzième et quinzième degrés de latitude nord, a environ douze lieues de longueur sur six de largeur dans sa plus grande étendue. Elle ne tient au continent que par un col rétréci par deux ma-

DES DEUX INDES. Il5

rais qui ne lui laissent au plus qu'une demi-lieue de large. Elle est à trente lieues sud de File Saint- Louis du Sénégal ; eelle de Gorée n'en est éloignée que de trois quarts de lieue. Elle est à huit cents lieues de la France ; la durée moyenne de k traversée est de vingt à vingt-cinq jours ; c'est peutêtre l'endroit le plus salubre de la cOte ; c'est celui où les Français malades viennent, soit du Sénégal, soit des autres comptoirs, respirer un air plus tempéré et plus pur. De toute la presqu'île, Ben est le seul endroit sujet quelquefois à des maladies épidémiques, à cause du voisinage des marais^ auxquels il serait très-facile de donner un écouletnent , puisqu'ils ne sont éloignés de la mer que de quelques toises ; ce travail serait même nécessaire pour la défense de la presqu'île , comme on le verra tout à l'heure.

« La verdure continuelle de cette côte , d'où le cap a tiré son nom , la vigueur singulière de ses productions , annoncent une terre fertilisée par les débris de végétaux de plusieurs siècles , et par ceux des volcans dont on voit partout des traces. Examinez la nature du sol , ce n'est pas le sable brûlant du Sénégal et de Gambie qui dévore la plupart des semences que la nature lui confie : c'est une terre végétale d'un rouge foncé , qui , même sous un ciel ardent, sait conserver une fraîcheur salutaire. Je ne saurais mieux la comparer qu'à ces plaines fertiles de la plus belle de nos colonies, Saint-Domingue. Une terre aussi

l\6 ÉTAT ACTUEL DU GOMMEKCE

féconde n'a pas besoin , comme on doitle croire ^ d'une culture pénible. En quatre mois, depuis la fin de juin jusqu'au commencement d'octobre, le nègre gratte la superficie de la terre avec une espèce de houe , l'ensemencé , voit le mil et le maïs croître et jaunir, le récolte, et, assuré de édi subsistance , passe le reste de l'année dans des occupations qui sont plutôt des plaisirs que des travaux,

« Parmi les plantes les plus utiles qui font la richesse de cette contrée , sont le coton et l'indigo , tous les deux indigènes. J'ai vu les plantations d'Afrique; j'ai vu celles de Saint-Domingue: je puis assurer que les premières ne le cèdent en rien aux secondes ; et s'il fallait juger entre elles, je crois que celles d'Afrique ont plus de force et plus de vigueur. Le nègre ne cultive ces deux plantes que pour ses besoins. C'est avec le coton seul qu'il s'habille , qu'il fait les voiles de ses pirogues, qu'il fabrique ses cordages et ses filets. L'indigo est la couleur générale des toiles de toute la Guinée, et celle des Maures ou Arabes qui l'avoisînent. Si jusqu'ici l'Afrique n'a pas fait de ces deux articles un^ objet de commerce étranger, c'est qu'elle manque de ces mécaniques ingénieuses qui ne sont connues que des nations civilisées , et qui , en simplifiant le travail, diminuant la main-d'œuvre, procurent des jouissances promptes et peu dispendieuses aux peuples qui les possèdent.

« Le nègre, dira-t-oh, pourrait au moins livrer

. ces denrées brutes ; mais , pour les rendre commérçables, il faut encore aussi divers travaux préparatoires qu'il ne connaît pas ; il faut des moulins pour retirer la graine du coton ; 1^ fabrication de l'indigo exige des connaissances que peu de colons même possèdent à un certain degré. Dans la Guinée , ce sont les femmes qui séparent la graine du coton par des moyens extrêmement longs, qu'il est inutile de décrire ici.

« L'indigo est simplement pilé, feuilles et branches. L'on en fait des gâteaux qui, après avoir été séchés au soleil, sont employés dans l'occasion pour la teinture. L'on peut juger d'après cela que peu de marchands européens se soucient d'acquérir des denrées surchargées d'un poids inutile, et auxquelles il faudrait faire subir en Europe des préparations qui ne sont employées que dans les colonies. Mais, pour un gouvernement qui aurait des vues étendues sur ce pays , ces obstacles seraient bientôt levés ; car rien n'est si simple que le mécanisme d'un moulin pour égrener le coton, et l'on trouverait facilement encore quelques indigotiers instructeurs qui réuniraient la pratique à la tbéorie.

a Des quatre principales plantes coloniales , le CaprVért en possède donc deux qui y sont indigènes, l'indigo et le coton; le climat et le seul aspect du sol peuvent donner l'assurance que la canne à sucre y viendrait parfaitement. Ce qui ajoute à cette certitude, c'est qu'on en trouve

Il8 ÉTAT ACTUEL DU COMMERCE

dans les îles du Cap-Yert , qui ne sont éloignées de la presqu'île que d'environ soixante lieues. Le défaut d'eau est ce qui s'opposerait le plus à la fabrication du sucre ; on remplacerait l'eau comme on le fait sur nombre d'habitations de nos colo-^ nies , par des moulins à mulets.

a Le café est un arbuste qui se plait dans les endroits un peu élevés. Les deux montagnes, nommées Mamelles du Cap^Yert , qui servent de point de ralliement aux vaisseaux qui viennent reconnaître cette côte, conviendrait parfaitement à cette culture. On trouve dans cet endroit la fraîcheur nécessaire à cette plante ; on y rencontre fréquemment, comme dans les mornes de Saint- Domingue, de ces sources d'eau vive nécessaires pour toute habitation , mais surtout pour les cafeyères et les indigoteries. Ces deux montagnes sont entièrement boisées ; là , comme dans tout le reste de la presqu'île , la nature a de même répandu ses bienfaits, et l'on y trouve un village assez considérable que l'on nomme Vocame.

« On y pourrait aussi introduire la culture du tabac. Les nègres connaissent cette plante et en font un grand usage ; car ils fument tout le jour. ' Les peuples de Galam en fabriquent qui a une odeur extrêmement suave ; mais ce tabac est rare ; les nègres die la côte préfèrent d'ailleurs celui de Yirginie, qui a plus de montant. Les procédés employés pour la préparation de cette feuille sont connus ; il serait possible de s'en servir dans la co-*

DES DEUX INDES. 1 ig

lonie, d'en fabriquer pour Tintérieur 4e l'Afrique, et même pour l'Europe , si cette culture était regardée comme avantageuse.

« Outre ces difiérentes plantes que produit la presqu'île, et que l'on pourrait y acclimater facilement, on y trouve en abondance du mil etdu maïs, principale nourriture des babitans ; différentes espèces de plantes légumineuses d'une saveur agréable , et qui peuvent se garder facilement ; des giromons ou citrouilles , des melons d'eau ou pastèques ; le tamarin et un grand nombre d'autres fruits acides , qui, sans avoir le goût et la bonté de ceux d'Europe , sont beaucoup plus utiles et plus sains dans ces climats, où l'on ne saurait trop en faire usage. Le Cap- Vert produit en outre d'excellent vin de palmier, qui a la même vertu que notre vin, et dont l'excès est aussi dangereux pour la raison , mais non pas aussi nuisible à la santé. Les volailles et les bestiaux y sont très - communs. Les forêts lui fournissent du gibier en abondance, et la mer une variété infinie de poissons. Enfin les vivres sont si abondans , la vie animale est à si bon marché à Gorée , que dans le temps de la traite l'on calculait que la nourriture d'un nègre esclave revenait par jour à deux sous , ar^ gent de France , au marchand qui achetait tout de la seconde main.

« Quant au logement, rien de moins dispendieux que les cases des nègres ; rien de si propre lorsqu'^les sont nouvellement construites ; leurs

toits sont très - artistement tressés en côtes de feuilles de palmier; et des roseaux, serrés avec des lanières de cuir non préparé, servent de murs,^ et sont une défense suffisante contre l'ardeur du soleil et les intempéries du climat.

« La presqu'île du Cap -Vert contient six villages ; celui de Dacar est le plus considérable : il est en face et à trois quarts de lieues de Gorée ; Il fait un grand commerce de comestibles avec ce comptoir. Les habitans de Dacar sont les plus civilisés de toute la côte ; ils aiment beaucoup les Français , et commencent à prendre les coutumes et les manières des Européens; plusieurs même ont déjà construit des maisons en pierre. La population des six villages peut se monter à trois ou quatre mille âmes. Censés. sujets du Damel , ils sont réellement indépendans ; car ils lui refusent le tribut au moindre mécontentement. Leur position les a toujours mis à l'abri de.s vexations de ce tyran , qui n'ose s'engager dans un pays dont il serait si facile de lui couper la retraite. ,

« La salubrité du climat, la bonté du terrain, l'abondance de toutes les choses nécessaires à la vie, la facilité des constructions, les cultures intéressantes que possède la presqu'île, celles qu'on pourrait lui procurer encore avec tant de certitude de réussir, la population qu'elle renferme déjà , tout semble appeler les regards du gouvernement ^ur cette partie de l'Afrique , comme sur le point

DES DEUX IHDE8. 12<

de l'univers qui peut remplacer avec plus d'avantage pos établissemens coloniaux.

« A ces motifs déterminans combien n'en estil pas d'autres que l'on pourrait joindre encore ! La population de la presqu'île pourrait être augmentée d'une grande partie de celle de Gorée, qui s'élève à près de dix - huit cents habitans , tant nègres que mulâtres ; elle pourrait l'être aussi d'une partie de celle du Sénégal, qui va à près de six mille , compris les captifs de case. Car il n'est pas douteux qu'un grand nombre de ces habitans, dont le commerce faisait autrefois toute l'occupation, comiperce que la suppression de la traite va beaucoup diminuer, en voyant s'élever si près d'eux une nouvelle colonie, ne. tournent leurs vues sur cet établissement, et n'aillent s'y fixer pour devenir agriculteurs. La protection accordée par un gouvernement qui saurait se faire aimer de ses administrés, respecter de ses voisins, craindre de ses ennemis, attirerait aussi une multitude de nègres des états limitrophes. La connaissance de jouissances nouvelles , qui bientôt seraient pour eux des besoins, l'espérance.d'améliorer leur sort, celle d'un heureux avenir, leur donneraient une ardeur constante pour le travail. Déjà pendant quatre mois de l'année ils en donnent de nombreuses preuves ; car rien de plus pénible alors que leurs travaux, qu'ils suivent avec gaîté , tant ils sentent le besoin pressant qui les y force; alors s'établirait un échange avantageux pour la

mère -patrie avec la colonie, qui paierait avec usure, par ses produits, les soins qui lui seraient rendus.

a Ce n est donc pas parmi des déserts, ce n'est pas sur une terre abandonnée que le gouvernement transporterait ou chercherait à attirer une partie de ses sujets ^ ; c'est au milieu d'une population déjà nombreuse, sous un ciel favorable , parmi un peuple à qui il ne manque , pour être civilisé, que des exemples et une instruction appropriée. Avec de tels moyens, bientôt la culture ferait des progrès rapides ; bientôt l'on verrait s'élever de toutes parts de belles et nombreuses habitations , surtout si le gouvernement avait soin d'attirer dans la nouvelle colonie des personnes intelligentes et versées dans la culture du sucre, du café, de l'indigo et du coton, ainsi qu'un certain nombre d'ouvriers pour les arts les plus nécessaires. Alors la colonie, sortie de l'enfance, ne se tiendrait plus dans les bornes de la presqu'île; elle s'étendrait sur le continent. La civilisation , l'agriculture, qui en est la suite, pénétreraient dans l'intérieur de l'Afrique ; Ton verrait dans cette partie du monde une révolution d'autant plus facile, qu'elle n'y aurait pas de préjugés à vaincre.

« Aux environs de Dacar se trouye un endroit

' Tout doit porter le gouvernement à offrir ainsi aux classes nécessiteuses et privées de travaux, dont le nombre s'accroît chaque jour, un lieu préparé à I*avance, où elles puissent se fixer et former de grands établlssemens agricoles. Nous reviendrons sur cet important objet dans un autre «ndroit de cet ouvrage.

fui pourrait offrir une rade suffisamment spacieuse pour les bâtimens marchands , où ils trouveraient un abri assez sûr contre la violence des ouragans du sud-ouest , qui se font sentir dans la mauvaise saison. L'on rencontrerait aussi des embarcadaires pour le commerce dans plusieurs endroits de la côte de la presqu'île, quoique des brisans assez forts lui servent, pour ainsi dire, de ceinture et de défense.

« La presqu'île du Cap- Vert ne tient au continent que par un col d'une demi-lieue de large , rétréci par deux marais. Celui de Ben , qui serait ouvert jusqu'à la mer, rendrait l'endroit plus salubre , et cette ouverture fermerait le seul passage qui existe de ce côté. Celui d'Iof est une espèce de petit golfe très-profond : l'art n'a rien ici à ajouter à sa défense naturelle. D'un marais à l'autre , on tirerait un large fossé garni d'une palissade et de quelques redoutes. Les forêts qui se trouvent sur les lieux fourniraient les bois suffisans pour ces constructions.

< Quatre ou cinq cents hommes de troupes réglées suffiraient dans le commencement pour la défende de la colonie. La moitié serait repartie sur les redoutes qui garniraient les palissades du côté de la presqu'île, et sur celles qu'on construirait sur la côte ; l'autre moitié servirait de garnison à Gorée. Cette troupe devrait être composée en grande partie d'artilleurs. Le gouvernement fturait des magasins d'armes suffîsans pour armer

leshabltans, qui seraient organisés en garde nationale. On les exercerait au maniement des armes 5 et ils feraient le service en cas de besoin.

« Tous' les Européens qui veulent passer à la côte d'Afrique doivent tâcher de s y rendre dans le courant de novembre , pour être déjà faits au climat lors de la mauvaise saison, ou saison des pluies , qui commence à la fin de juin et dure jusqu'au commencement d'octobre. »

Telle est Theureuçe idée qu'un esprit de philanthropie et de prévoyance a inspirée ; mais ce projet, comme nous le verrons ailleurs, a éprouvé plus d'un obstacle. Les principaux ont dû naître de la part des Anglais , qui verraient avec jalousie cet établissement rivaliser. avec celui de Sierra- Leone, encore faible et peu avancé lui-même.

D'ailleurs les partisans de la traite , ce commerce odieux qui brave les mesures tendant à le détruire, ne manquent point de jeter de la défaveur sur de semblables projets ; il faudra encore bien du temps avant de les voir réussir. Au reste, ce n'est pas l'objet qui nous occupe ici, et nous ne nous sommes livré à cette intéressante digression qu'à propos des îles du Cap -Vert, u^e des possessions portugaises dont nous présentons l'énumération avant de nous arrêter à la principale , le Brésil , qui mérite toute notre attention.

L'établissement que. les Portugais ont sur la' côte d'Angole , et «dont Saint-Paul-de-Loanda est Je chef-lieu, est tombé dans une grande nullité

BBS DEUX INDES. 1^5

$ôus le rapport du commerce. Quelques mines d'argent mal exploitées sont le seul objet qui excite l'attention du gouvernement. Cette possession mériterait plus de soins ; et, entre les mains d'un peuple plus libre que n'ont été les Portugais jusqu'ici , Loanda sortirait de son oubli et deviendrait une colonie importante pour la métropole. Le moment n'est pas encore arrivé.

Il n'en est pas de même de Mosambique, situé sur la côte orientale d'Afrique, dans une petite ilè du même nom, à quinze degrés cinq minutes de latitude méridionale , et trente - neuf degrés vingt minutes de longitude. Elle est grande, riche et commerçante , et son port un des meilleurs de ces mers. On y trouve beaucoup de marchands maures , qui vont à Sofala , dans la mer Rouge et dans l'Inde , faire le commerce d'épiceries et de pierres précieuses. La ville est bien fortifiée , et par sa situation elle tient dans la dépendance de la nation portugaise les petits princes voiisins. C'est un lieu de rafraîchissement pour les vaisseaux portugais qui vont aux Indes. Elle est soumise à un gouverneur qui relève du vice-roi de <joa, et qui est renouvelé ou continué tous les trois ans. On trouve dans l'île et aux environs tous les fruits délicieux des climats chauds , des figues , ^es limons , des oranges.

La grande proximité de la côte d'Afrique avait rendu Mosambique le marché continuel des hoirs que cette partie du monde fournissait et fournit

encore au moment où nous écriyons , au méprb de Tabolition. C'était là que les îles de France et de Bourbon s'approvisionnaient d'esclave». Ils sont d'un caractère plus doux et plus indolent que ceux de la côte occidentale. Ils supportent aussi , diton, l'esclavage avec plus de résignation. Ils sont bons cultivateurs ; mais leurs maîtres les accusent d'être paresseux : témoignage suspect.

On part en tout temps des îles de France et de Bourbon pour la côte orientale d'Afrique. Les traversées pour s'y rendre sont ordinairement de quinze jours ; celles pour le retour, de quarante, à cause des vents d'est qui régnent constamment dans ces parages. Ordinairement les armateurs se pourvoyaient de riz pour aller à la traite à Mosambique , afin d'éviter de relâcher à Madagascar pour en acheter. Comme le climat de la côte voisine est malsain , les équipages des navires étaient plus nombreux qu'à l'ordinaire , lorsqu'on y allait pour la traite. On suppléait ainsi aux matelots malades, et l'on se procurait du monde pour cette opération , qui exigeait de la célérité.

Le temps qu'on employait pour se procurer une cargaison de noirs à Mosambique était proportionné à la quantité de ceux que l'on y achetait, ainsi qu'au nombre des bâtimens portugais qui s'y rencontraient, et qui jouissent du droit de faire leur traite avant les navires étrangers. Ceuxci ne pouvaient y procéder qu'après le départ des premiers. On était dans l'usage de faire inoculer,

arant de les embarquer, les nègres qui n'avaient pas eu la petite vérole. On les faisait aussi baptiser avant de les conduire à bord : espèce de sacrilège tout à la fois religieux et politique , puisque le premier privilège du chrétien comme de l'homme est de naître libre, et qu'ici, par une impiété barbare , on n'administrait au nègre les eaux du baptême que pour le couvrir de chaînes. Ecoutons au reste M. Blancard sur les autres usages qui avaient lieu à Mosambique pour la traite^ et puissionsnous ne faire qu'un travail inutile , en transcrivant ici ce qu'il en dit ' !

« Un navire qui va faire la traite à Mosambique, dit cet auteur , pour porter sa cargaison aux colonies françaises de l'Amérique, doit avoir de quoi fournir un pantalon , une chemise de grosse toile , et un vêtement de drap grossier pour chacun des esclaves qu'il a traités. Cette précaution est nécessaire pour les préserver du fi'oid qu'ils éprouvent aux approches du cap de Bonne-Espérance, et pendant tout le temps que le vaisseau se trouve hors de la zone torride. Sans cette précaution on s'expose à perdre beaucoup de nègres parl'effetdesmaladies que le froid leur occasionne.

« Il est une mesure non moins importante pour leur conservation , qu'il faut prendre lors de l'armement du navire qui part d'Europe pour la

' ManuH du commerce des Indes, par M. Blancard , ancien navigateur , membre de Tacadémie de Marseille; 1 toI. in-folio « 1806» page i5.

traite. Elle consiste à faire mettre dans les entreponts du navire des pitons à œil; ils doivent être placés à la distance de dix pieds Tun de l'autre ^ à peu près à dix polices au-dessus du premier pont. Ueuverture de Tœil du piton doit être asse:& grande pour que Ton puisse y passer un cordage d'environ trois pouces. On conçoit son utilité dans les forts roulis que les tempêtes, que Ton rencontre souvent aux parages du cap de Bonne-Espérance, font éprouver au navire. Les nègres, au moyen du cordage tendu, ont alors un point d'appui qui les empêche de se heurter les uns contre les autres , ou plutôt de s'écraser mutuellement.

« Une circonstance, continue M. Blancard , mè fait insister sur une précaution dictée par l'humanité, et qu'exige l'intérêt de l'entreprisei Je me trouvai, en novembre 1788, sur le cap de Bonne-Espérance avec le vaisseau l'Argonaute , que je commandais, lequel était d'envirop sept cents tonneaux. Quoique je ne dusse pas m'attendre à rencontrer un gtos temps dans cette saison, nous éprouvâmes néanmoins un coup de vent de nord- ouest des plus violens, qui nous obligea de fuir à la lame pendant dix-huit heures- Un bâtiment négrier venant de.Mosambique, qui avait à son bord près de quatre cents noirs, éprouva le même coup de vent. Une dunette trop élevée l'ayant empêché d'arriver, il s'engagea, et se démâta de son grand mât de hune. On fut alors obligé de couper l'artimon pour fuir à la lame. Les

DES DEUX INDES. l^g

nègres, a'ayant rien dans l'entrepont pour les empêcher de céder au mouyement dû roulis , tombaient en masse les uns sur les autres ', sans qu'il fût possible de leur donner aucun secours. Les cris épouyantables de ces malheureux augmentèrent les horreurs de la tempête , et rendirent la situa^^ tion de l'équipage d'autant plus affireuse que le calme ^ui lui succéda , loin de faire ressentir cette joie qu'inspire toujours le plaisir d'être échappé d'un péril imminent , lui présenta lliorrîble spectacle de cent soixante-quatre hommes ou femmes morts ou mourans, qu'il fallut jeter à la mer.

« Un autre moyen de conserrer les noirs, et que l'on ne saurait trop recommander, c'est de désinfecter l'air qui règne dans l'entrepont, où quatre cents individus sont entassés , et d'où on ne leur permet de sortir qu'en petit nombre à la fois. On conçoit combien ce lieu, resserré parjuimême , doit être pestilentiel , de combien de ma^ ladies il doit être le principe , la mortalité qu'il occasionne parmi les esclaves , et souvent même dans l'équipage. *

« Le procédé pour désinfecter l'air est aussi simple que peu dispendieux. Il jconsiste à mettre une petite quantité de sel commun dans un vase que l'on puisse chauffer graduellement avec un bain de sable , c'est-à-dire plongé dans de la cen-

' Gela s'explique aisémeot, quand on fait attention que ces malheurcax sont garrottés, et ne peuvent foire aucun usage de leurs membres.

l3a ÉTAT AGTUBL DU COMMERCE

dre chaude ; de yerser sur ce ^1 une moins grandequantité d'acide sulfureux ( huile de yitriol ) : le gaz qui se dégage de ce mélange purifie parfaitement l'atmosphère.

« La descente à terre des Cusils et de la poudre à canon est défendue à Mosambique : œs objets ne peuvent être vendus qu'à Querimbe. »

Mosambique voit arriver tous les ans un assez grand nombre de bâtimens portugais venant de Goa 9 de Diu, de Uaman, chargés de toiles néces^ sair?s à la consommation du pays, et à Fachat des nègres dans l'intérieur des terres , qui se fait en marchandises. Ces bâtimens font leurs retours dans rinde en dents d'éléphant , en piastres , et encore aujourd'hui en esclaves.

Querimbe > dont il vient d'être parlé, et qui sert d'entrepôt pour Mosambique , en est à cin-* quante-cinq lieues nord ; c'est une petite île ap^ partenant aux Portugais^ qui y ont un fort et une garnison. Les navires expédiés de llle--db- Francepour la traite des noirs relâchaient souvent dans cette ile , où ils trouvaient tous ceux dont ils avaient besoin. Lorsque leur nombre n'était pas coQiplet, ils allaient à Mosambique achever leur cargaison. Ce malheureux ordre dé choses subsiste encore dans ces deux possessions malgré l'abolition prononcée de la traite, et jusqu'à présent si mal exécutée '.

' Les papiers anglais nous ont fait comiaitre U:b pièces remifles sur j[e bureau de la chambre des communes par lord Gastelreagh, le iS

DES DEUX IIfO|&9. l3l

' Goa , pod$e88ion partagaise et gouvernement siir la côte de Malabar , est trop connu par tout ce que VHistoire d€$ deux Indn en a dit pour que nous revenions ici sur l'époque et les événemens qui ont signalé sa conquête. C'est plutôt à des détails sur les ressources que le commerce p.eut y trouver que nous devons nous arrêter, et ce sera l'objet des renseignemens qui suivent.

La ville de Goa , située dans une île sur la côte des Marattes et de Ganara, au fond d'une baie qui la cerne en très -* grande partie , ne tient au continent que par un canal d'environ une lieue de large. L'entrée de cette espèce de goulet n'est praticable au sud que pour des bateaux. Au nord, une barre en obstrue le passage. On n'y trouve que douze pieds de fond dans le flot des grandes marées ; et en basse mer que deux à trois pieds.

L'intérieur de ce canal serah un des plus beaux ports du monde ^ si l'on parvenait à donner une profondeur suffisante i son entrée ; ce qui ne se^ rait 'peut-^tre pas impossible. Dans l'état actuel, c'est avec la plus grande difficulté que l'on fait entrer sur la barre des frégates de trente canons,

février 1S19, relatiftiJiuK confireAces qui avfient ea lieu à Londrçi, en 1817, enire les ministres de Russie, de Prusse, d'Autriche, de France et de Portugal, sur la traite, fl en résultait que ce commerce •dieux avait reptn une nouvelle vigueur depuu le fétablissement dt la paix, mais principalement sur la côte d'Afrique» au no;ni de la ligne ; et que tous les efforts de l'Angleterre n'avaient encore pu le détruire : lès dkoses ont encore empirif ^puls.

et qui ne peuvent la franchir que désarmées et entièrement vides.

Si la France eût possédé Goa, qu'elle l'eût fortifié et qu'elle en eût fait le chef-lieu de ses possessions dans l'Inde , cette ville n'eût pas été envahies aussi facilement que Pondichéry l'a été dans tous les temps. Elle eût opposé aux Anglais une résistance qui les çût dégoûtés de cette entreprise, et la possession constante de cette place nous aurait assuré en Asie la considération que nous y avions autrefois, et qui nous est indispensable , si nous voulons rétablir notre commerce dans l'Inde.

Mais la jalousie et l'habileté du gouvernement anglais auraient vu avec inquiétude une pareille possession entre nos mains. Il a dû s'y opposer à toutes les époques qui auraient pu favoriser une semblable acquisition. Aujourd'hui moms que jamais l'Angleterre permettrait à la France d'être* maîtresse de Goa /quand des chances de guerre la feraient tomber en son pouvoir. L'Anglais veut dominer dans le Malabar comme à la côte opposée« A défaut d'autres preuves en grand nombre , on en trouverait une dans l'acquisition qu'il a fait de Cochin , en échange duquel ^ par le traité de Londres du i3 août 18149 le cabinet britannique a cédé au roi des Pays-Bas l'ile de Banca , l'une des îles de l'archipel de la Sonde. Mais ce que la France n'a pas fait , l'Angleterre le fera , et peu d'annéeé se passeront peut-être sans que Goa soit réuni au gouvernement de Bombai.

DES DEUX INDES. l33

On s'est toujours plaint de Timmoralité des babitans de Goa , que l'inquisition établie dans cette Tille semble plutôt protéger que combattre. La ville est un lieu de dépravation. La garnison est composée en partie d'bommes adonnés à toutes sortes d'excès : on les craint plus encore que les brigands qu'ils sont destinés à arrêter. Les négocions se sont vus queli[uefois tellement exposés , qulls ont pris alors le pairti de faire garder leurs magasins par des hommes arinés. Il est dangereux , disent les voyageurs qui ont visité cette ville, de s'y trouver la nuit éloigné de chez soi. La police est mal faite, comme dans tous les lieux où elle est dirigée dans d'autres vues que celles de la sécurité, de la tranquillité et de la liberté des habitans: effet déplorable du gouvernement despotique , où tout se concentre dans l'intérêt de l'autorité et de ceux qui la partagent ou qui en al)usent !

Le commerce a aussi ses entraves à Goa. Dès qu'un vaisseau entre , on y voit arriver un garde de la douane pour prendre note de ce qu'on dé^barque ; il exige un état de la cargaison. Si l'on mettait à terre quelque chose qui n'eût pas été déclaré , le vaisseau courrait risque d'être confisqué, et ce serait avec la plus grande/ diflSculté qu'on parviendrait à le soustraire à la cupidité des douaniers.

Le lieu du commerce pour les navires étrangers se nomme Pangin. C'est un village situé sur

l34 ÉTAT ACTUEL DU CaMHERGE

Vile de Goa, à une lieue de rentrée* du port. Mais là douane est dans la yille même , c'est-à-dire à deujc lieues de distance de Pangin. Les étrangers Sont obligés ainsi de faire transporter leurs mar*chandises à cette distance pour aller en acquitter les droits à Goa ; ce qui leur occasionne des frais et une perte de t^ps assez considérables.

L'île de Goa est peu fertile ; elle produit cependant une assez grande ^antité de riz et de co- • cotiers , dont on fait dû vin en abondance ^. Les comestibles se tirent de Salsette , île au nord de Bombai, d'environ neuf lieues de longueur, appartenant aujourd'hui aux Anglais , qui l'ont conquise sur les Marattes.

Il arrive tous les ans à Goa quelques vaisseaux portugais venant de Lisbonne , qui vendent leurs cargaisons , et qui prennent pour leur retour du poivre , du gingembre , de la fausse cannelle , des percales, des toiles bleues à carreaux^ dites ^uinées, et que l'on emploie à la traite des nègres.

Goa afme tous les ans plusieurs bàtiolens pour

* Lorsque l'arbre «9t en pleiae Tégétation , et que 'le bocugeoD qui doit produire le fruit est parvenu à une certaine grosseur » on en iait la section ; il en découle alors un suc doui qui a la saveur et la couleur du petit-lait ; on le recueille dans des vases, on le porte eo«aite dans des caves » où il passe promptemept à la fermentation spûritiieuse. Il forme alors un vin blanc agréable, mais capiteux, qui ne peut se conserver que peu de jours. En distillant ce vin, on en retire ime liqueur forte qu'on nomme arM)kj dont il se fait un gratod commerce» et que Ton peut conserver comme nos eaux-de-vie. Il est une autre sorte d'arack qui est le produit de la fermentation du riz , dont on ftnt ui^e anci grande quantité & Batavia.

BEA DEUX IN1>£S. |55

le eommerce dinde en Inde. Les yilles que ces bâtiment fréquentent le plu$ sont, Baçaim, sur la côte dite des Pirates , à neuf lieues nord de Bombai, Daman, à ?ingt-einq lieues nord du Hiême comj^toir, Surate et Diu. Ils vont aussi à Mosambique, etibnt avec c^tte île un commerce assez considérable. Ils y portent des toiles blanches de coton , des toiles bleues à carreaux , des mouchoirs, des tapis' de lit; ils en rapportent de lïvoîre , de l'argent et des esclaves.

Le gouvernement de Goa était dans l'usage d'armer tous les ans deux frégates de trente canons chacune , qui allaient à Cochin prendre sous leur escorte les vaisseaux portugais^ arrivés dans ce port j et ks convoyaient à Goa ; mais , depuis que Cochin est au pouvoir des Anglais , et que les mers sur la côte sont plus sûres qu'autrefois , cet usage n'a plus lieu ; peu de vaisseaux portugais relâchent aujourd'hui à Cochin.

Les marchandises que l'on peut avantageuse^ ment porter à Goa sont, surtout du suivre en plateaux , du cuivre en planches ; du papier com- V mun ; des draps légers , jaune , vert et écarlate ; dès gobelets de verre commun ; de la porcelaine ; de la cochenille , du corail , de l'horlogerie , des ancres et grapins , du fiîï, des cordages , des toiles à voiles, du vin, des basins, des mouchoirs blancs, des toiles de coton des Indes , etc.

De toutes les possessions portugaises qui peuvent intéresser le commerce dans l'Inde, Macao

l36 ÉTAT ACTUEL DU COlftMERGE

mérite surtout une attention particulière; on^sait que cette Tille , d'environ douze mille habitans , est située dans une petite île placée à Tembouchure de la rivière de Canton, à environ trente lieues de la ville de ce nom : elle fut cédée aux Portugais moyennant un tribut , et jouit d'un grand éclat pendant tout le temps qu'ils furent maîtres de la navigation aux Indes. C'était alors un très- grand entrepôt; il est encore aujourd'hui d'une grande importance , et ne peut manquer d'en acquérir davantage , si la nation portugaise sait désormais avoir un gouvernement plus attentif à ses véritables intérêts.

L'entrée du port de Macao est défendue par u^e forteresse à deux batteries , qu'il faut longer en entrant à une portée de pistolet; la rade peut recevoir des vaisseaux de soixante -quatre canons. L'île compte une lieue de longueur sur une demi-lieue dans sa plus grande largeur; la ville n'est liée au reste de l'île que par une langue de terre qui ne passe pas cinquante pieds de large. Les terres sont en général cultivées , et les arts exercés à Macap par dès Chinois ; le gouverneur est nommé par le vice-roi de Goa.

La situation de cettç place et les facilités qu'elle donne pour le commerce de la chine ont dû inspirer aux Anglais le désir de la posséder; ils sont trop habiles pour ne pas en apprécier les avantages; aussi s'en sont -ils emparés. Peu s'ea est fallu qu'ils n'aient léussi à la conserver»

A l'époque où Napoléon se rendit maître du Portugal, le cabinet britannique^ feignant de croire à la nécessité de garantir les possessions portugaises du joug du conquérant , fit prendre pos-^ session deMacao.En vain le gouyerneurportugais, qui avait reçu une flotte anglaise et des troupes comme ami^, allégua -t- il qu'il se sentait assez fort pour repousser les Français , s'ils se présentaient , contre toute vraisemblance, pour attaquer la ville ; les Anglais n'en tinrent compte. Alors le gouverneur portugais courut les risques des plaideursrde la fable : il s'adressa au cabinet de Pékin, qui pouvait chasserJes Anglais et les Portugais, et reprendre File, dont la possession rend maître de remboucbure de la rivière de Canton. Mais heureusement il n'en fut pas ainsi. Les mandarins de cet empire , soumis à tous les genres de despotisme , crurent qu'il était de leur intérêt de conserver les Portugais à Macao. Les Anglais auraient inspiré de l'ombrage, et n'auraient pas été aussi dociles. L'ordre vint donc à ceux-ci d'évacuer la ville et l'île ; on menaça de confisquer les bâtimeus anglais qui se trouveraient dans les ports chinois ; il fallut obéir : le commandant anglais remit au gouverneur les clefs des forteresses , et il fallut renoncer à une possession qui était devenue en quelque sorte indispensable à la compagnie anglaise pour protéger son commerce dans les parages de la Chine. - '

Quoique les Portugais aient la disposition et

l58 ÉTAT A€TUpSI OU COMMEltGE

la jouissance du por^ et de la ville , Fempereùr de la Ghiûe conserve .le haut domaine de Macao ; il y entretient un mandarin, espèce d'agent de l'autorité , qui ne connaît que l'argent et l'obéissance passive nécessaire pour se i^maerver en place.

C'est à Macao que résident les commissionnaires ou subrécargues des négocians européens qui font le commerce de la Chine et de l'Inde ; mais ils ne peuvent rester dans l'ile que pendant le temps de la foire, qui dure environ sept mois , après quoi il faut qu'ils se retirent dans la ville ; loi, au reste, qui n'est exécutée que faiblement et irrégulièrement.

En abordant sur les côtes de la Chine on trouve une grande quantité de bateaux pêcheurs dont les patrons s'empressent d'offrir leurs services pour piloter les navires jusque dans la rade de Macao. On leur donne pour cet office depuis vingt-cinq jusqu'à cinquante piastres, si^ivant la grandeur des bâtimens et l'éloignement du pomt où on les a pris.

Les vaisseaux européens qui vont à Canton sont obligés de mouiller devant Macao, afin d'y prendre un pilote pour remonter la rivière jusqu'au mouillage de Houang-Pou ; on donne à ceux-ci , pour leur assistance , cinquante piastres gourdes , lorsque le navire n'est que de six à sept cents ton* neaux. On augmente ce traitement à proportion du plus grand port.

DE$ DEUX INDES. l5g

JLe mouillage de Houang - Ppu ^où s'arrêtent les navires destinés pour Canton, est sûr et commode ; il est à trois lieues au-dessous de la ville, devant laquelle il n'est pas permis aux vaisseaux étrangers de remonter.

Il y a à Macao quelques négocians portugais qui font le commerce d'Inde en Inde avec d'assez grands nayîres ; ils commercent aux Philippines, à Siam, à la Cochinchine, au Bengale, à la côte de Malabar, et jusqu'à Surate, où ils prennent des marchandises pour la Chine.

Mais ce commerce est proportionné au peu d'ac*tivité de celui que peut faire une nation dont le gouvernement a été si long -temps dans la dépendance des Anglais. Privé de l'appui que donne l'esprit public, enfant de la liberté, le gouvernement portugais n'a pu que seconder faiblement les efforts des^ particuliers; de plus favorables dispositions naîtront sans doute de la crise où est cette nation , si la sagesse et le véritable esprit de liberté président à ses délibérations.

Mais c'est surtout au Brésil que la nation

portugaise doit ressentir les premiers effets des

grands événements qui se préparent chez elle , et

du passage du monarque sur le continent amé-

^ricain.

Nous en avons fait connaître les antécédens; on sait que le despotisme militaire a forcé Jean vi à abandonner l'Europe pour se réfugier dans la plus belle et la plus riche de ses possessions,

l4o ÉTAT ACTUEL DO COMITERCE

celle qui fer^auupremier jour un état indépendant, ou du moins régi par des formes régulières, sous un monarque qui ne pourra s^en écarter.

Il est temps que nous fixions l'attention de nos lecteurs sur cette partie du monde. Nous ne répéterons pas ce qu'en a dit 1 éloquent historien des*deux Indes ; nous nous bornerans à présenter ce que les changemens qui s y sont opérés peuvent offrir d'intéressant pour le commerce, et surtout pour celui des Français.

L'intérieur du Brésil est encore peu connu ; il demande les soins du gouvernement, les efforts dé l'industrie , et surtout des^ institutions favorables au développeiûent des principes de civilisation.

Ce beau royaume est divisé en neuf grandes provinces, chacune sous un gouverneur particulier ; trois de ces provinces sont connues sous le nom de Provinces -- aux - Mines ^ parce que c'est d'elles que viennent l'or et les diamans du Brésil ; les autres sont remarquables par la culture des productions utiles à l'homme , ou qui peuvent fournir d'aliment à un grand commerce.

Le Brésil offre une étendue dé huit cent trentetrois lieues de longueur sur deux cent trente-trois de largeur, et une surface estimée de cent quatre mille quatre cent quarante -cinq lieues carrées , entre la rivière des Amazones et l'Océan au nord, la mer à l'est , le gouvernement de Buenos-Ayres au sud ; et des marais , des montagnes , des lacs

DES DEUX INDES. l4l

et des contrées peu habitées , qui le séparent à J'ouest des possessions espagnoles.

On sait que ce fut le Portugais Akarès Cabrai qui découvrit ce pays en i5oo, et lui donna le nom de Sainte^roix, remplacé depuis par celui de Brésil, à cause de la grande quantité de bois rouge de ce nom qui y croit. Les naturels du pays étaient alors divisés en plusieurs nations Tirant du produit de la chasse et de la pèche ; ils ont presque résisté à tous les moyens de civilisation qu'on a voulu établir chez eux : tant est grande lliorreur qu'ils ont conçue pourleurs dominateurs. La presque totalité de la côte de San-Salvador à Rio -Janeiro est habitée par eux; un plus grand nombre se trouve dans l'intérieur du pays; mais ceux-ct ont quelque teinture de civilisation.

Les premiers conquérans du Brésil n'en firent d'abord qu'une sorte de terre d'exil où l'on envoyait les malfaiteurs ou les juifs qui ne voulaient pas se faire chrétiens. Les Hollandais l'ont possédé quelque temps; les Français ont aussi essayé d'y fonder des colonies ; enfin il est retourné sous ses premiers maîtres, et il est aujourd'hui le siège du gouvernement rojal. Son titre est affecté à l'héritier présomptif du royaume, qui porte le nom de prince du Brésil.

C'est lin des pays du Nouveau - Monde le plus fertile en sucre; les nègres, qui ont remplacé les naturels dans la culture de cette plante , l'ont prodigieusement étendue. Elle fait avec le coton la

l42 iTAT ACTUEL DU COMMERCE

principale richesse de ce royaume. Le café, ll^* digo, le riz, le maïs, le froment, y sont cultivés avec soin. Il faut y ajouter le tabac, qui est aussi un article considérable de commerce. Enfin la pêche de la baleine y est devenue fréquente sur les côtes, et offre aux armateurs d'abondantes cargaisons.

La population du Brésil s'est accrue sensible* ment depuis l'armée de la cour à Rio - Janeiro : on ne la contait pas ayec une précision parfaite^

Un seul dénombrement pçut offrir des résultats peeitifs , mais il est déjà ancien ; c^est celui de 1797 et 1798. Avant c^e temps, les évéques étaient obligés d'envoyer au roi , comme grand - maître de l'ordre du Christ^ et par là chef spirituel des colonies , à des époques fixes , un état de la po* pulation de leurs diocèses. Ces états étaient rédigés au irikunal des (mtres.Mn de ces états de 1776 ne donnait au Brésil qu'un peu plus d'un million cinq cent mille âmes. Or, les évêques ne comp« talent que les âmes delà communion^ parce que, selon l'usage établi , c'étaient les seules dont les curés tinssent registre, à cause de la petite rétribution qu'ils en retiraient. Tous les habitans audessous de dix ans n'étaient par conséquent pas dans leurs listes , et les Indiens non encore baptisés étaient omis de même. On pourràfit donc, sans crainte d'exagérer, porter la population à cette époque à un million neuf cent mille âmes, à peu près.

Le dénombrement de 1 79& a été fait avec un

DBS JP&UX IliDES. 143

psmd soini mais jusqu'à présent il n'a pas été rendu public : on sait cepeadai^t , par les docu* mens recueillis dans le temps» qu'il portait la po^ pulation à plus de trois ^millions; ce, qui suppo* serait que le/ dénombrement de 1776 aurait été trop faible; car en si peu de temps la populatidh n'aurait pu s'élever d'un tiers à Tépoque de 1798. A la vérité, le Brésil offre des iikstitutions qui fa-* Yorisent cette augmentation. Le gouyernenpent y a toujours donné très-facifemept aux colons des terres , et des moyens pour les cultiver. De plus, le système d'esclavage adc^té par les Portugais, comme nous l'avons déjà remarqué, tend à mul*tiplier les nègres; aucune nation n'importe plus de négresses et n'est plus attentive à l'éducation de leurs enfans. Il y a déjà long-temps aussi que le ^uvernement a pris une mesure qui assimile les Indiens aux Portugais pour tout ce qui tient à l'existence morale. L'opinion publique a approuvé cette disposition. Enfin on a remarqué que , des Portugais qui passaient au Brésil, un petit liombre seulement revenait en Europe, et que la plupart s^y établissaient ; usage contraire à ce qui s'observe dans les autres colonies européennes, où Ton ne se rend que pour faire fortune et revenir dans la métropole.

Depuis quelques années on a publié différent détails sur la population du Brésil, qui naraitraient extraits du dénombrement de 1798. Il résulterait de ces extraits qu'elle se compose de huit centmille

l44 ^1*^^ ACTUEL DU £0MMI:R<:£

blancs, d'un million d'Indiens^ et d'un million cinq cent mille nègres ; ce qui fait en tout trois millions trois cent mille individus. Si Ton y ajoute l'augmentation qui a dû avoir lieu depuis 1 798, et celle qui résulte du séjour de ta cour dans la colonie, on % pknt sans erreur [Porter toute la population du Brésil à quatre millions d'individus, libres et esclaves.

Nous répéterions ce qu'on peut lire dans V Histoire philosophique^ si nous suivions chronologiquenient l!exposé des faits qui constituent les pro-* grès et les variations survenus dans le régime et le commerce du Brésil. C'est à des renseignemens de plus fraîche date et aux considérations présentes que nous devons nous borner, et les seuls que le lecteur doive trouver ici.

On a fait quelques recherches plus curieuses .qu'utiles sur le produit des mines du Brésil et les quantités d'or et d'argent qu'elles versent dans la circulation.

Le savant auteur de VEssai politique sur le royaume de la Nouvelle-Espagne y M. de Humbolt , estime, d'après divers calculs , que les mines du Brésil donnaient , au commencement de ce siè^ cle, en or, six mille huit cent soixante - treize kilogrammes ; ce qui représentait une valeur de 49360,000 piastres. 11 ajoute, et cette assertion est appuyée de l'autorité de M. Corréa de Serra, que cette quantité d'or ne provient que des mines d'alluvions, puisqu'il n'y a encore que les mines de cette espèce qui soient exploitées au Brésil.

DKS PEUX INDES. * l45

Il serait inutile de s'appesantir ici sur la richesse des mines de diamans, sur leur exploitation et leur commerce , rhistorieû des deux Indes en a suffisamment entretenu ses lecteurs. Nous tâcherons de donner quelques renseignemens qui puissent aujourd'hui servir de guide pour établir avec ce royaume un commerce utile.

L'arrivée du roi a dû y opérer un comnaencement d'amélioration. Des voyages ont été entrepris dans riûtérieur pour explorer les parties encore ignorées. Des hommes de divers jpays, jaloux de faire des découvertes nouvelles dans le domaine de la nature , ont trouvé des facilités auprès de la cour de Rio- Janeiro pour prendre des renseignemens sur les productions et l'état du pays. Un Anglais, M. Mawe, a même obtenu la permission d'examiner les fameuses mines de diamans , où nul étranger n'avait été admis avant lui. Un Allemand , M. le colonel d'Eschwege , a visité sans obstacle toutes les capitaineries ou provinces du royaume. Tout prouve que l'esprit dé liberté se fortifiera au Brésil par ces communications jusqu'ici inconnues parmi les peuples qui rhabitent. On doîtàM. le prince Maximilien de Neuwied des Recherches curieuses sur l'histoire naturelle et les peuples de la partie orientale , qui , si elle était plus connue que les autres , n'avait pas encore été décrite.

De nombreuses hordes de sauvages errent dans les provinces du Brésil. Ces hommes n'ont pres-

l46 ÉTAT ACTUEL DU COMMERCE

que aucune civilisation; plusieurs sont anthropophages et vendent leurs enfans pour des obj^ets de peu de valeur ; il y a parmi eux des guerriers recloujtakl^s ? et qui défendent contre les Portugais leur indépendance avec une couraigeuse opiniâtreté.

Le temps amènera ici ce qu'an iroît aux ËtatstJnjis : çéç peupla4es sauvages fmiront par se livrer à la culture, et se réuniront aux autres babitans civilisés; c'est la marche des choses et de l'esprit hui^ain. Un g<^uvernement farouche ou tyrannlqu,e p^urr^t seul s'opposer à ces heureux résultats ; et c'est ce qui n'est point à craindre (Je celui quiedomine au !3^ésil; moins encore de celui qui se fori?xera sftu^ l'influence du changement que tout ann^oince.

Mais ce qui accélérera les améliorations de toute espèce dans cette partie du Nouveau-RJonde , ee seront les atts de l'Europe, les connaissances et les cultures utiles qu'on y iptrodu^^a ; c'est un des premiers soins dont s'est occupé la cour du Brésil dépuis l'éppque de son installation*

On doit avi défunt conp^l^e de Barca, ministre du roi Jeap v| y des tent;atives qui , si el|es n'ont pas eu tout le succès qu'on pouvait d'abord en attendre, laissent aj^ mP:ins l'espjérai^e fondée de réussir à l'avenir. P^r les soins de c^e ministre, une pépinière d'arbres à thé a été établie au Erésil. S'il fallait e^ croire les relations , le succès avirait été complet , et trois ç;iille pje^s de ces airbres ré-

DES DEUX INDES. l47

gulîèrement plantés, florissaient à trois lieues de la résidence royale.

On pense bien que ce ne serait pas sans une opposition secrète très -active de la part de la compagnie anglaise des Indes qu'on naturaliserait le thé aiii grésil ; jusqu'à présent les craintes de cette con^piagiiie ne paraîtraient pas fondées ; au récit de quelques voyageurs, le climat serait peu favorable à cette culture , de même qu'il semble rebelle à celle des épices, de la muscade et du gi- ToUe; mais le ternps et d'heureux essais vaincront ces difficultés, et tout déjà donne lieu de l'espérer.

Les plantations de la vigne par une colonie de Suisses ont mieux réussi ; et diverses autres ne peuvent n^anquer de s'y former, quand on considère l'attention qui est donnée à ces importantes parties de la prospérité de l'état.

C'est pour en accélérer la marche que le roi a cherché à attirer ati Brésil des étrangers, et qu'un asse^ grand nombre s'y sont déjà établis. Nous transcrirons ici le règlement du 16 mars 1820 qui a été publié sur cet intéressant sujet.

. « Sa iUdjesté très-fidèle, y est-il dit, prenant en considération la tendance à émîgrer qui se manifeste chez les dififérens peuples d'Allemagne et d'aqjtres états , à cause de l'excès de la population de ces pays, et jugeant convenable d'appeler au Brésil des colonies étrangères qui soient réciproquement avantageuses à ce royaume , ainsi qu'aux familles et. personnes qui les formeront, a bien

l48 ÉTAT ACTUEL DU COMMERCE

voulu faire déclarer les conditions auxquelles seront admises et les privilèges dont jouiront les colonies qui viendront s'établir.

« En conséquence , sa majesté accorde aux colonies étrangères qui passeront au Brésil , dans le but de s'y fixer, des portions gratuites de terres où elles puissent former leur établissement. Ces portions seront d'une lieue carrée , plus ou moins , selon le nombre des familles ou des personnes qui formeront la colonie. Si la colonie se compose de différentes familles qui s'accordent entre elles pour se réunir et former l'établissement , le ter-

rain qu'on leur destinera sera partagé en lots d'un huitième de lieue à peu près, pour chacune des familles, lesqu 'elles tireront au sort les lots qui doivent leur appartenir. On désignera en même temps un terrain suffisant pour l'établissement , dès qu'il pourra se former, d'une ville , de places , de communes , etc.

« Mais si la colonie est composée ,de familles d'artisans ou de personnes qu'un entrepreneur rassemble pour les mener à ses frais, le terrain qu'on lui destinera sera divisé en deui# parties, dont l'une pour l'entrepreneur , et l'autre pour être divisée entre les familles ou les personnes composant la colonie. Le gouvernement se charge de reconnaître valides et de faire exécuter les contrats ou les capitulations faits entre les familles ou les personnes que l'entrepreneur aura amenées. ^

« Les colonies établies de lune ou de Tautre de ces deux manières jouiront pendant dix ans de l'exemption de dîmes et de toute autre imposition quelconque sur les terres accordées pour leur établissement. Cependant les colons seront tenus de payer les mêmes taxes ou impôts que les nationaux dans les terres déCrichées qu'ils pourront acheter, ainsi que le droit du cinquième dans le cas où ils exploiteront des mines dor, et les droits de douane et de péage sur les denrées qu'ils livreront au commerce*

« Les familles ou les colons qui voudront retourner en Europe avant le terme de dix ans auront la permission de le faire ; mais ils ne pourront ni vendre ni disposer de quelque manière qye ce soit des terres qui leur auront été accordées ; lesquelles , en ce cas , seront réversibles à la couronne pour être distribuées à d'autres familles , ou comme il plaira à sa majesté d'en or-* donner. Mais si les colons désirent, après dix ans, retourner en Europe, ils pourront le faire librement , et il leur sera permis alors de disposer des terres à leur gré.

« Les colons qui s'établiront au Brésil dans les terres accordées gratuitement seront dès-lors considérés comme sujets de sa majesté.^ Ils seront soumis aux lois et aux usages du pays , et ils jouiront de tous les avantages et privilèges accordés aux sujets portugais.

« Chaque peuplade de colons sera provisoire-

l50 ÉTAT ACTUEL DU COMMERCE

ment administrée par un directeur nommé par sa majesté, jusqu'à ce que la population soit assez nombreuse pour qu'on puisse ériger une ville , et y constituer alors des autorités locales administratives et judiciaires, suivant les lois portugaises.

« Tous les colons, pour être admis comme tels, doivent être de la religion catholique romaine, connus par ieurs principes et bonnes mœurs : ce qui sera constaté par un certificat vérifié par les ministres, ou autres employés au service de sa majesté dàn^ l'étranger. »

Ce règleïnent semblerait supposer qu'il n'y a que des familles ou des personùes professant la religion catholique romaine qui prissent jouir des avantages qui y sont^tablis. Un article inséré dans la gazette officielle de Lisbontie dit néanmoins : « Kous somtries autorisés à ajouter à ce règlement i" que nulle défense ri^est faite aux individus d'une communion autre que la catholique romaine de se fiier au Brésil et d'y acquérir des terres , quoiqu'ils lie puissent réclainér les mêmes faveurs accordées par le règlement : on ajoute que tous les émigrans sont tenus de pourvoir aux frais et aux besoins de leur transport. »

On a déjà connaissance du succès de ces sages dispositions, dans une j*elation officielle du canton de Fribourg, sur la colonie formée d'émigrés suisses. II en résulte que les colons oïit eu lieu d'être pleinement satisfaits du gouvernement du Brésil. On leur a procuré d'abord tous les moyens

DES DEUX INDES. l5l

de se transporter du lieu de leur débarquement à la Nouvelle-Frîfeotirg, où ils ont trouvé des maisons constriïrtes d'après les usages de leur pays. Ces maisons, au nombre de plus de cent, ont été mises à la disposition des colons ; oi!r leur a en outre donné différens encouragei»éûs' et des facilités pour se livrer à la culture et à des défrichetbens.

La Nouvelle-iPribourg est située dàn^ ulàe belle plaine , entourée de montagnes escarpées^; le sol y est très-fertite et susceptible de tous les genres de cultuie. La vigne y a réussi trè^p bien sur le coteau des montagnes exposé à une température convenable.

Dans rétroit vallon où la colonie se trouve renfermée, coule le Bengak, petite rivière peu poissonneuse, mais qui roule quelques paillettes d'or. Les montagnes qui entoureût la vallée sont couronnées d'arbres ; mais plusieurs endroits sont défrichas. La température y est modérée et favorable à la santé ; le vent du nord y règne fréquemment et assaiûit l'atmosphère.

On regrette que le choix du terrain n'ait pas été pluis près de la capitale ; on compte près de trente - six lieues de Rio - Janeiro à la Nouvélle- Fribourg, et les routes exigent d'assez grands travaux avant d'être praticables. Mais l'attention du gouvernement et l'intérêt des colons lèveront facilement ces difficultés dans un pays qui offre tant de ressources, si surtout les principes d'une sage

et indispensable liberté ajoutent leur active in fluençe aux efforts de l'industrie particulière.

L'exploitât Jon du fer, si utile à tous les genres de travaux , prend un nouvel esisor au Brésil. La conduite des mines est confiée à des Allemands fort instruits dans la métallurgie. Enpeu de temps on a vu s'élever deux hauts fourneailx, huit fours, et dix-sept roues mues par Teau , avec toutes les machines nécessaires. Une grande fabrique d'armes a aussi été établie, ainsi qu'une fonderie de canons considérable , due en grande partie à M. de Varnfipgen, officier ingénieur allemand, très-distingué dans son art. Voici au reste comme un homme d'état qui a résidé sur les lieux ' s'exprime sur les avantages que le Brésil offre à ceux qui voudront s'y établir. Ses observations s'appli' quent surtout à la province de Rio-Janeiro, celle où la population est plus nombreuse et la culture plus avancée.

« Cette province , étant située sur les confins et hors du tropique du capricorne , est en général, par cette situation, moins chaude que les terres qui se trouvent situées près de la ligne. Toute la province de jRio-Janeiro , d'une longueur de quatre-vingt-dix lieues sur trente-cinq de large , est montagneuse , à l'exception du district de Goy^

' M. le chevalier de Langsdorff, consul-général de Russie au Brésil , membre de l'académie impériale des sciences de Saint-Pétersbourg, dans un mémoire swr 4e Brésii, pour servir dfi g'uÂde à ceitx qtfi veulent s*y étailir, 1IJ20,

tacases , ordinairement appelé Campos. Elle est donc divisée naturellement en terres élevées ou montagneuses, et en terres basses. Ces dernières sont tout aussi chaudes que quelques autres situées entre les tropiques , et par conséquent on y voit cultiver, non-seulement toutes les denrées coloniales , comme le café , le sucre , le coton , Tindigo, le cacao, le riz , le tabac , etc ; mais on a commencé aussi à planter, et on voit prospérer avec beaucoup de succès tous les arbres épiciers des IndeSt le cannellier, le giroflier, le poivrier, etc., et toutes les productions les plus recherchées de l'univers , tous les arbres fruitiers de TOrient. Le manguier, la plante à tlié de la Chine, l'arbre à pain de la mer Pacifique , le camphrier du Japon, le gingembre, le cardamome et la casuarinejle la Nouvelle-Hollande, enfin toutes les espèces d'arbres ou plantes des pays chauds y viennent parfaitement bien.

« Sur les montagnes, élevées jusqu'à trois mille pieds anglais, couvertes jusqu'au sommet de forêts vierges impénétrables, dans leurs vallées riantes , arrosées d'eaux limpides et délicieuses , la température est tout aussi différente que les productions. Les forêts abondent en gibier et en bois précieux de tout genre ; dans les terres neuves et défrichées les arbres fruitiers et les plantes de l'Europe, le pêcher, le figuier, la vigne, le pommier, le coîgnassier, le fraisier, réussissent à merveille,

« Les fruits du pays sont très-variés et en grande

l54 ÉTAT ACTUEL DU C0IiI5fERCE

abondance ; par exemple , les bananes ou plantains, les guyapes, les ananas, les orangés, les citrons, les lin>ôârs, les grénadille^ ; qfuântîté d'espèces délicates du gettre engénia , comme les pitangaSj les Jaintros, les gromisckamas j etc. ; enfin ime infinité d'autres qui soï^t f)re8que toutes dans leur état natwel , et qui ne font ^'attendre Tindustrîe de rhommè peur être cultivées et servir à l'agréÈ^Dt de la vie.

« En résunié , la situation, le climat et les productions qui y viennent spontanément, avec celles qui peuvent y être cultivées , rendent ce pays le plus heureùjs ef le plus indépendant.

« U n'y a ni hiver ni été ; il n'y fait ni une chaleur excessive ni un froid sensible. Toute Tannée parait être un printemps continuel; La verdure non interrompue, les couleurs vives et variées des fleurs dont sont couverts les arbres les plus hauts des forêts paraissent changer leurs formes et leur aspect chaque mois de l'année, et nous trainsportent involontairement dans un nouveau monde , inspirant à l'âme la plus insensible des sentîmens d'admiration et d*étonAemenft.

<t II n'y â pas de jour dans Pannée où on ne puisse semer. Les récoltes suivent les semis , et il ne faut que le soin de confier la semence à la terre pour s'assurei^ des récoltes.

ff Les légumes, tels que les choux, les radis, les navets, les concombres, les haricots, les melons , et bien des plantes qui sont de première

nécessité , par exemple les pommés de terre ' , le maïs ^, la mandioque, les bananiei^s et autres^ peuvent être plantés et ensuite récoltés , chaque jour de l'année , dans les montagnes tout aussi bien que dans les plaines.

« On peut aisément conclure de ce que je viefts de dire que la végétation doit être extrêmeïnent rapide, puisque les deux gtands principes^ la chaleur et rhumidité, s'y trouvent dans une heureuse proportioti.

« Je devrais craindre d'être taxé d'exagération, si )e voulais citer les exemples extraorditlsli^es de la végétation et de la fertilité du pays, tels qu'ils me sont connus ; je me contenterai donc d'alléguer seulement les exemples ordinaires, que l'on peut vérifier chaque jour.

« Le père Correia ^ établi dans la serra d'Estrella, un des principaux cultivateul'$ de cette province, a planté une mesure de riz, et en a récolté plus de cinq cents. J'ai été étonné de voir planter le riz dans les terres élevées sans qu'elles fussent préparées, et sans inondation. Il sufiBt que le terrain soit humide , et que les pluies de l'été ne manquent point.

> Les pommes de terre, au moins celles que Too y cultive, prospèrent mieux dans les montagnes et dans les provinces élevées de Minas-Geraes , Saint-Paul, etc. , que dans les plaines de Rio-Janeiro.

' Les espèces de maïs qui y sont cultivées ne mûrissent que deux fois Tan ; mais , en y introduisant lt*s espèces précoces de la France méridionale et de rilalie, on obtiendrait, je le présume, plusieurs récoltes dans le même espace dé tenips. (Notes dé M, de Langsdorff, )

l56 ÉTAT ACT13EL DU COMMERCE

« La récolte ordinaire du maïs est de cent vingt à cent trente pour un.

« Le cafeyer, cultivé convenablement et dans de bonnes terres, commence à porter après vingt mois, ce que que j'ai vu chez M. le docteur Lezesne^ ancien habitant de Saint-Domingue. A sa soixante-neuvième année , et après avoir perdu , à différentes reprises et en différens pays, la plus grande partie de sa fortune, il a recommencé à former une plantation de café au Brésil , et , par ses connaissances supérieures en agriculture, a rendu au gouvernement les plus grands services; car c'est la seule personne au Brésil qui jusqu'ici ait entendu la culture du cafeyer. Son établissement , qui se trouve dans les montagnes de Tejuca^ à deux lieues environ de Rio-Janeiro, peut servir d'école à tous ceux qui veulent bien en profiter.

« Il n'est pas rare de trouver des plantations de cafeyers où chaque pied donne par an cinq ou six livres de café.

« J'ai observé des greffes de pêchers , de deux années, formant des arbres de la grosseur de trois à quatre pouces de diamètre , et chargés de fruits.

« J'ai vu des orangers de trois ans , venus de semis, former des arbres couverts de fruits.

« Dans la pépinière du gouvernement à Lagoa de Freites , on peut voir des allées de mimosa lebbeck ( bois noir ) , dont les semences furent apportées de l'Ile -de -France. Après trois ans, les

DES DEUX I1NDES. * iS'J

arbres avaient trente à quarante pieds de hauteur, et de dix à quatorze pouces de diamètre.

« Une personne de ma connaissance a formé un enclos autour de sa plantation de cannes à sucre, en faisant couper des arbres de plusieurs espèces et de moyenne grosseur dans les forêts voisines* Il en fit planter des morceaux de six à huit pied^ de long; et sur cent il n'y en a pas dix qui aient manqué de reverdir. Aujourd'hui, trois a%s après, on ne peut passer sans admiration devant cette enceinte formée de grands arbres qui se touchent Tun l'autre, et qui défendent l'entrée à toute es-' pèce d'animaux,

« On devrait supposer, d'après ce que je viens d'énoncer, que le pays dont je parle est la terre promise ; que c'est le paradis terrestre ; que tout y vient en abondance, et qu'on n'a qu'à y récolter; mais on se tromperait bien en prenant cette idée. La vie y est chère ; les objets de première nécessité sont rares; et on y rencontre une foule de difficultés.

« Avant tout , il y manque de bras ; en général, la population et le nombre des artisans ne sont point en proportion avec la grandeur de ce royaume et l'étendue de son commerce; et jusqu'à ce jour on n'a pas encore suffisamment facilité les communications par l'établissement de grands chemins.

« Que dira-t-on, si je donne l'assurance que les caravanes qui transportent le coton de Mioas-

158 ÉTAT ACTt*L DU COMMERCE

Novas et de Minas-Géréas, à plus de deux cents lieues de distance, à dos de mulet, rencontrent les plus grandes difficultés pour le transport devant les portes de lax:apita)e?

« Le gouyernement a fait des dépenses trèsconsidérables pour faire une chaussée par les montagnes d'Estrella, à sept lieues de Rio-Janeiro ; mais 9 en arrivant au pied de cette montagne , à deux lieues de la baie de Rio- Janeiro , on ne peut quelquefois passer qu'au risque de la vie. Les mulets , qui portent la toile de coton , les marchandises et les vivres, tombent dans des marais, sont emportés par les rivières , et il n'y a ni pont ni routes à six lieues dé la capitale ; et les nègres , les iiiulets et les marchandises se perdent, comme je viens de le dire, à la proximité de la résidence du roi.

a Tandis que Ton aurait dû finir la chaussée commencée , laquelle ferait honneur à toute nation , quelqu/es richards, propriétaires de plantations dans d'autres parties de la chaîne de ces montagnes , ont su déterminer la Junta do cornmercio à commencer ou à ouvrir une autre route qui doit passer près de leurs terres : on y a dépensé plusieurs cent mille crusades; et ni Tune ni l'autre n'est finie.

« Aussi long - temps que le gouvernement ne fixera point son attention sur l'amélioration et l'établissement des chemins, que les agriculteurs ne pourront transporter leurs vivres au marché ,

ni les négQcians recevoir les denrées coloniales qu'au risque de la vie des c^j^ducteurs et des mulets, le propriétaire s'efforcera en vain de tirer parti de la fertilité d'un territoire que le gouvernement lui a accordé gratuitement. Quelque productif que soit le terrain , Iç pauvre paysaq ne trouve aucun encouragement à planter plus qu'il ne lui faut pour son existence ; souvent il n'a pas assez pour i;iourrIr sa fan^ille ; la basse classe mène une vie Qjiisérable ; ej dans ie pay$ de l'abondance les habitans sont p^au^res et mal nourris ^

« Malgré ces inconviftiens ejt bien d'autres , il y a toujours des personnes qui désirent s'établir au Brésil ; mais , en exa^i^ant les choses avec attention , on ^roiivera que de certaines gens ont tout autant tort d'y aller que le go^uvernement peut en avoir de les biei;i accueillir. Il est rare

' Danii le moment même où j'écris ces observations, f^ît M. le chevalier Laogsdorff, je reçois des lettres de Rio<:Janeiro dans les*quelles on me miiilde que les Suisses qui s'y 4K>fi,t établis à leurs firais , et qui ont obtenu gratuitement du gouvernement des terres dans les montagnes d^Orgues, à dix à douze lieues de la capitale, tels que :

Mei^iefurs Fred. <^ ^ai^ies de J^uze , de Neuchâtd ;

De Graffeuried, Morel, Fischer frères , de Berne;

Constantin Mandrot, Fred. Mandrot, Stcrki, de Morges ;

Morel , de Payerne ;

fierthqud, de Neucbâ^t/el ;

Schmidt, du Valais.

Messieurs Maulaz , Gruchaud et beaucoup d'autres de&quels j'ignore les aoqtiJB 9 ont f^it présenter à sa majesté très-fidàle uae requête dans laquelle ils demandent l'assistàqçe du gouvernement pour avQrr un chemin praticable depuis le port de Rio-Janeiro jusqu'à leurs établissemens, sur quoi sa majesté le rqi a tout de suite donné les ordres nécessaires pour ^'une telle route soit e^jécutée.

l6ô ETAT ACTUEL DU COMMERCE

qu'un homme industrieux, qUi se trouve bien au milieu de sa famille, quitte l'Europe pour chercher ailleurs un mieux fort incertain ; il est plus rare encore qu'un homme de fortune , ou jouissant d'un certain bien-être, quitte ses parens et ses relations pour employer son capital au hasard dans un pays étranger.

« Tout émigrant doit avoir un but conforme à ses connaissances et à ses moyens pécuniaires. Le capitaliste , avec les sommes les plus considérables, ne peut réussir seul; et l'ouvrier le plus habile ne peut rien faire sans être employé par des entrepreneurs, soit qu'ils le paient à la journée, ou qu'ils lui prêtent quelques fonds pour un certain temps. J'appelle aventuriers ceux qui y vont sans connaissances requises, sans informations, et sanâ Tassistance , soit du gouvernement , soit d'un entrepreneur, ou d'une personne déjà établie dans le pays.

« Le gouvernement, en accordant gratuitement des terres étendues aux colons européens , leur fait présent, par cette donation, d'un capital considérable; mais, quand le colon n'a ni les connaissances ni les moyens pécuniaires nécessaires pour pourvoir d'abord à sa subsistance , pour se construire une demeure, pour acheter des bestiaux et des instrumens aratoires et autres, alors que fera-t-ii dans les premières années ? Ne connaissant pas la langue du pays, il ne saura où trouver d'i travail; les ressources insùflQsantess'épuiiseront

DES DEUX INDES. l6l

bientôt; il se dégoûtera d'un pays qui, sous d'autres auspices', pourrait faire son bonheur ; il manquera même de moyens pour retourner en Europe, et il se croira le mortel le plus malheureux.

« J'ai Yu des aventuriers de toute sorte, dont quelques-uns, sous différens prétextes , ont su obtenir du gouvernement des sommes extraordinaires pour leur établissement, et, n'entendant rien à l'agriculture, ont causé et à l'état et à euxmêmes des pertes considérables. De telles personnes sont plus à la charge qu'au profit de l'état.

« Le principal objet que le gouvernementdevrait envisager, en admettant des capitalistes et des colons, serait, selon moi, la qualité des personnes qui veulent s'y établir, leur bonne conduite, leur fortune, l'étendue de leur famille, et les branches de leur industrie.

« Parmi les artisans les plus recherchés sont les charpentiers ^ les nienuisiers , les maçons , les maréchaux-férrans , les serruriers , les charrons , les tanneurs et les mécaniciens. Le pays offre encore beaucoup d'avantages pour construire toutes sortes de moulins^ de scieries, de filatures , de tuileries, briqueteries, poteries, etc. Dans quelques années, et quand des filatures y auront été établies , je croirais que les tisserands, et autres artisans d'un luxe moins indispensable, trouvers^ient leur cbmpte à y porter leur industrie. Mais il est tout aussi ridicule de voir quelquefois y arri-

ver et demander l'a^istance du gouvernement > des fabricans de bas, de^ tisserands de soierie et de ^raps , des fabricans de bronzes ^ etc> , qu'il est naturel qtte dans la x^apitale il y ait des tailleurs , des cordonniers, des perruquiers, des modistes 5 etc. , venus de pays étrangers , ^ui , par leur industrie, s'y sont procuré une existence agréable.

«La province de Rio-Jaoeiro étaiii presque aussi grande que Ja France, et tout le Brésil embrassant une étendue aussi vaste que TEurope, les colons et artisans , auxquels le gouvernement offre généreusemeot Tassistance ^ peuvent à leur gré choisir l'endroit le plus propre à exercer leur métier, ou la branche d'industrie qu'ils vettient faire valoir.

« Je n'ai parlé que de quelques-uns des avantages qu'offre la province de Rio-Jan'eiro 4 mais je ne prétemds point dire que tout cultivateur y trouverait ies mêmes facilités. .

« Les entrepreneurs doivent dofic s'attaèber à bien connaître la provditce où ils veulent s'établir, sa situation naturelle , ses produits , et la faciK^é que leur offre la localité pour le débouché des récokes.

« Je ne citerai qia'e quelques exemples , pour donner plus de développement à cette idée.

« Les émigram qui veulent s'adonner à la culture des productions céréales doiveiït s'établir hors des tropiques, ou bien dans les provinces

DES DEUX INDES. l63

élevées, telles que celles de Minas - Geraes , de Saint -Paul et de Rio-Grande du sud. Leur terrain est en outre très-propre à la culture de la vigne : elle ne peut pas réussir à RiiJi^Janeiro , à cause des chaleurs excessives qui donnent à la végétation trop de force et de rapidité.

« On élève beaucoup de gros bétail dans ces mêmes provinces, et principalement à Rio-Grande du sud, dont Tes habitans tuent leurs bêtes à cornes pour te seul avantage des peaux, que Ton vend à l'étranger dans leur état naturel, sans aucun apprêt. Quelque temps après, les mêmes peaux reviennent d'Europe tannées, apprêtées, ^t travaillées en objets de première nécessité, tels que bottes, souliers, semelles, etc. On sèche quelquefois la viande; mais on la vend moins avantageusement que si elle était convenablement préparée en salaisons , nécessaires aux marins qui naviguent dans les ports du Brésil.

« Les provin<îes de Rio - Grande , de Mînas- Geraes , de Saint-Paul et autres, offriraient donc aux tanneurs , aux cultivateurs , des productions céréales de l'Europe , à ceux qui voudraient s'occuper de laitage , aux tonneliers, etc., etc. , des ressources et des richesses infinies.

« Les provinces de Bahîa et de Fernambuco sont les plus propres à la ciilture de la canne à sucre, du coton, du tabac , etc., et offrent plus de facilité et plus d'avantages à tous ceux qui veulent faire une entreprise de cette nature, ou diriger

l64 ÉTAT ACTDEL OU COMMERCE

des fabriques qui ont du rapport s^vec leurs produits ; par exemple , une filature de coton , une distillerie, une scierie, une fabrique de tabac, etc., etc.

« Le cultivateur de ri^ devrait aller à Maranhaô et y établir des moulins à Tihstar de ceux de la Caroline du sud.

« Le cacao et les arbres à épices prospèrent principalement à Para et Seârà ; de manière que toutes les provinces (lu vaste pays qui s'étend depuis réquateur jusqu'à la rivière de la Plata , et depuis le cap Saint- Augustin (Saint-Roch), jusqu'aux frontières dû Chili et du Péyou , offreat des avantages particuliers à chacune.

:' « Plusieurs endroits, entre autres les/Abrolhos et les embouchures de la rivière des Amazones , abondent en poissons ; et les pêcheries , sur ces lieux, offriraient des ressources infinies à l'industrie européennce On pourrait y préparer les poissons de différentes manières, et dans la suite rivaliser avec les pêcheries de Nevir-Foundland ( Terre-Neuve ).

« On a déjà commencé à faire à Para, et avec le plus grand succès , de la colle de poisson ; et les établissemens de ce genre qui se formeraient seraient , sans aucun doute , secondés par le gouvernement, qui en même temps aurait l'avantage de voir s'élever par de telles entreprises des pépinières de marins.

« Le voisinage de plusieurs ports offrant be^u-

DES DEUX INDES. l65

coup de bois de construction, donnerait encore les naoyens d'établir des scieries, et de faire construire des barques et de petits navires de cabotage , pour faciliter dans la suite les communications de ces parages avec la capitale et les ports sur la côte étendue.

« D'après ces eonsidérations , il est, par conséquent, contraire à l'intérêt même des entrepreneurs de vouloir suivre sans de mûres réflexions les premières impulsions qui leur sont communiquées, et de s'établir dans la proximité de Rio- Janeiro ; car il y a près des rivières navigables , sur la côte, à Sainte-Catherine, à Porto-Seguro, à Caravellas, sur les bords de la belle rivière MouGOuri, etc., etc., plusieurs milliers de lieues carrées, que le gouvernement bienveillant offre à tous ceux qui veulent s'y fixer, et où l'on rencontre moins de difficultés pour la communication et les transports que dans le voisinage de la capitale.

« Je finis ition exposition en assurant qu'un pauvre paysan , seul, sans aucune assistance, ne pourrait guère trouver d'avantages à s'établir commis colon au Brésil, et qu'au contraire le capitaliste entrepreneur, en se fixant dans un lieu cotivenable de ce riche pays, pourrait facilement doubler et quadrupler en p^u d'années son capital , et rendre heureuses beaucoup de familles souffrantes ou végétant en Europe, en même temps qu'il est de l'intérêt du gouvernement por-

i66 " ÉTAT ACTUEL DU COMMERCE

tugais de faciliter autant que pos&ible les émigrations pour ce beau pays. »

Il semble que l'Europe deivè partager Tintérêt qui porte la cour du Brésil à accroître rapidement la prospérité de ce pays, si propre à un grand développement de richesses. C'est le seul peut-être qui conservera des liaisons nationales avec le continent européen ; toutesles autres parties de l'Amérique tendent à l'indépendance et à la séparation absolue. Le Brésil ne formant qu'un état avec le Portugal sous la domination d'une mqnarchie constitutionnelle , doit entretenir un esprit d'union et de rapprochement entre les deux hémisphères , empêcher un trop grand isolement , et ménager les intérêts du commerce entre l'un et l'autre monde.

La situatioi) du Brésil donne des avantages^ au Royaume-unique n'offre aucune autre colonie* Placé presqu'en face des possessions portugaises en Afrique, le Brésil peut entretenir avec eïks de rapides communications, et former ainsi de doubles rapports de commerce et de sûreté. Une grande prospérité dans un état ne peut pas arriver sans que les autres en profitent; ainsi ce qu'on peut espérer des succès du Portugal dans ce grand mouvement, est un héritage que doivent partager toutes les nations commerçantes avec pins ou moins d*avantages, suivant l'habileté ou Tindustrie qu'elles sauront y apporter.

Jusqu'à présent le commerce du Brésil, con-

I>ES DEUX INDSS. . 167

centré avec la métropole » se bornait à des exportations faibles en comparaison de ce qu ou a droit d'en attendre.

Rio-Janeirq fournissait annuellement dix mille caisses de sucre , chacune de. quinze cents livres pesant; deux mille balles de coton ordinaire, chacune de cent quatre-vingts livres; huit cent mille livres de café; deux cent mille peaux de bœuf séchées ; entre douze à quinze millions de erusadesen or (36 à 45, 000,000 de francs); entre deux et trois miilons de crusades en diamans (de 6 à 9,000,000 de francs); la plus grande partie de ces diamans passant en Hollande et en Angleterre pour y être vendus au compte du gouvernement.

L'indigo ne figure que pour très-peu de chose dans les envois; il est presque nul.

Bahia fournit vingt mille caisses de sucre, de douze cents livres pesant chacune; dix mille balles de coton de cent vingt livres pesant ; quinze à vingt mille rouleaux >de tabac de quatre cents livres pesant; vingt à vingt-cinq mille peî|ux de bœuf salées; une grande quantité de bois de charronage, de construction et de menuiserie.

FcTnambuco fournit quatorze mille caisses de sucre de treize cents livres pesant chaque ; quarante mille ballçs de coton d^ cent vingt livi^s ; vingt mille quintaux dé bois de teinture , dont la coupe est affermée au conipte du gouvernement;

Maragnan donne sjeize mille balles de coton de

l68 ÉTAT ACTUEL DU CO|IMEBCE

cent cinquante livres pesant; cent mille balles de riz pesant chacune cent cinquante livres ; cent mille balles de cacao pesant chacune cent vingt livres ; cent vingt mille livres pesant de salsepareille ; soixante mille livres pesant de cannelle sauvage; trois cent soixante mille livres de café; vingtmille peaux de bœuf salées ou séchées; deux cents petits barils d'huile dite de copayva ; soixante mille livres de safran d'Inde; six mille livres de pécoriom (espèce de noix muscade j ; cent quatre -vingt mille livres d'indigo ; beaucoup d'amidon, de bois de charpente et de menuiserie ;

Santo fournit mille caisses de sucre pesant chacune quinze cents livres ;

La pêche de la baleine sur les côtes du Brésil se fait presqu'en totalité par les Anglais , les Hollandais et les Français. Quarante bâtimens envoyés aux côtes d'Afrique y chargeaient trois cents noirs pour le Brésil, commerce encore existant^ quoique interdit dans ce dernier royaupie ^, et qui devrait l'être de fait partout , malgré les réclamations intéressées de ces hommes qui comptent pour tout l'argent et le lucre , et pour rien la justice et les droits humains.

' L'acte du congrès de Vienne , du 9 juin i8i5 , dans lequel le Portugal est intervenu, adopte (art. 1 18) l'abolîtion de la traite prononcée par la déclaration du S février de la même année ; et sa majesté le roi du Boyaume-uni du Portugal et du Srésii, a, par un fiécret du 6 mai 1818, ordonné la confiscation des bâtimens employés à la traite, , et Taffranchisscment des nègres trouvés à bord , au profit desquels les infracteurs paieront l'amende.

DES DEUX INDEÇ. 169

La préseDce du gouvernement , »ous le répétons , ne peut que tourner à l'avantage de cette brillante et riche contrée ; mais le commerce n y a pas encore été traité avec une égalité de. droits qui puisse appeler Ja concurrence dans les marchés du Brésil.

On saitque^ neuf jours après son arrivée, ' le roi^^ alors régent, publia une ordonnance qui ouvrait le commerce du Blrésil aux Anglais et aux puissances en paix avec la couronne, moyennant vingt-quatre pour cent de droits d'importation. L'exportation fut également permise, en payant les droits déjà établis , à l^exception du bois de teinture et des autres articles déjà prohibés. Cette ordonnance ouvrait, comme pn voit, principalement aux négocians anglais les ports du Brésil.

Il est bon de remarquer ici ce que produisit cette mesure. Les espérances exagérées qu'on avait conçues en Angleterre sur le passage du roi au Brésil déterminèrent les négocians et les spéculateurs de Londres à expédier des marchandises en quantité dix fois plus considérable que ne corn* portaient les demandes et les besoins de l'Amérique portugaise^ Les envois furent si nombreux ,. qu€ les facteurs et commissionnaires anglais sévirent contraints de mettre leurs marchandises au rabais et à l'encan. Les prix tombèrent et furent tels, que jamais onne les avait vus si bas. A mesure^ que les marchandises anglaises baissaient, lespro-

» 29 janvier 1S08.

duits du Brésil haussaient en valeur. La demande en était énorme, parce que les nombreux vaisseaux qui attendaient une cargaison se trouvaient en concurrence les uns av€c les autres. Unan après l'arrivée de la cour, toutes les productions du pays avaient doublé de prix. L'or disparut promptement, parce que les Portugais riches , s'apercevant de Tempressement avec lequel les marchands offraient leurs marchandises , forcèrent ceux-ci à recevoir en échange , à un très-haut prix , les productions du Brésil.

Les Anglais se plaignirent , et les deux cours signèrent un traité de commerce et de navigation dans lequel les droits sur l'importation des marchandises anglaises furent diminués de neuf pour cent; ils eurent un juge conservateur de leurs privilèges au Brésil, et obtinrent aimsi dans ce royaume un avantage immense sur les autres nations. Ij'ambassadejur du Brésil à Londres fut autorisé par sa cour à donner des permissions à tous les vaisseaux anglais ou brésiliens qui vou- 'dr aient porter au Brésil des coton» manufacturés. Ces bâtimens recevaient, à leur arrivée au cap Rio , des instructions relatives au port où ils devaient se rendre. De riches négocians anglais vinrent alors former des établissemens au Brésil. Ainsi , par leur activité et l'hitérêt que chacun prend en Angleterre au succès du eommerce , les Anglais partagent encore avec un avantage immense le commerce qui se fait au Bré$iL

DES DEUX IIïDES. I71

Il en reste pourtant encore une branche immense pour la France ; c'est celle des objets de luxe , des meubles , des bronzes , des étoffes de goût, que nous pouvons porter dans ce pays ; mais rénorîne différence de neuf pour cent sera toujours pour nos négocians un principe de découragement et un obstacle qui réduira de beaucoup nos envois au Brésil. Espérons que le gouvernement français prendra cet objet en considération , et.que nos ministres parviendront à égaliser les droitêT par des concessions réciproques ou par un traité de commerce entre la France et les états du roi de Portugal.

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