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QUELQUES ANESTHÉSIES PARTICULIÈRES

En étudiant les caractères généraux de l'anesthésie hystérique, nous avons été obligé de passer sous silence quelques détails importants relatifs à telle ou telle insensibilité particulière. Il est impossible de les oublier entièrement, car quelques-uns d'entre eux sont devenus le point de départ de phénomènes fort embarrassants. Passons en revue les différents sens, en signalant à propos de chacun les remarques indispensables.

\° Analgésie. — L'insensibilité à la douleur apparaît de très bonne heure; elle est très fréquente et très profonde. Ce qui nous arrête, c'est qu'elle parait à peu près complètement en contradiction avec les théories générales qui ont été présentées. Non seulement les malades affirment qu'ils ne sentent aucune douleur quand on les pique, quand on les brûle, mais ils ne présentent môme pas les manifestations ordinaires de la

sensation subconsciente. Ils ne réagissent pas, n'ont pas de ces tressaillements que la douleur môme subconsciente devrait provoquer. Il est vrai que M. Binet a noté quelquefois de ces tressaillements pour une douleur que le sujet prétendait ne pas ressentir; il a vu aussi le sujet avoir une émotion désagréable, comme si la douleur physique se transformait en douleur morale *. Mais à mon avis, cela est bien vague etbienrare.

Une observation recueillie par Jules Janet sur Witm. montre bien que ces sensations subconscientes de la douleur jouent un très faible rôle. Witm., ayant les pieds absolument anesthésiques, les place dans un lit sur une boule d'eau trop chaude et le lendemain on trouve à la plante des pieds des brûlures assez étendues. Cette observation semble montrer que la douleur n'avait pas existé même d'une manière subconsciente. Cette malade peut être mise dans un état de somnambulisme complet, dans lequel elle retrouve non seulement toutes les sensations, mais encore, comme cela a été dit, le souvenir des sensations subconscientes de la veille. Dans cet état on lui demanda : « As-tu souffert aux pieds pendant qu'ils brûlaient? — Mais oui, dit-elle. — Alors pourquoi ne les as-tu pas retirés un peu? — Je ne sais pas. » Je suis disposé à croire que la malade retrouvant' la sensibilité dans un état plus complet, se figurait avoir souffert. En tous cas, ce phénomène de souffrance subconsciente a dû être minime, -puisqu'il n'a pas pu provoquer un léger déplacement des jambes, tandis que de légères sensations tactiles, même subconscientes, amènent chez elle des mouvements complexes. Ce qui rend cette observation particulièrement curieuse, c'est que Witm. peut présenter des exemples très nets de la persistance, à l'état subconscient, de toutes les autres sensations malgré l'anesthésie. Toutes les

1. Binet, Altérations delà conscience chez les hyst. Revue philosophique, 1889, I, 162.

LES ANESTHÉSTES. ''^

expériences que nous avons décrites sur le tact, le sens musculaire, la vue, l'ouïe, etc. , répétées sur cette malade,

donnent des résultats indiscutables. La douleur semble échapper plus ou moins complètement à la règle générale il faut savoir le reconnaître. Cette différence entre les sensations de douleur et les sensations tactiles, provoquées sur les parties anesthésiques, j'ai pu la mettre une fois en relief par une petite expérience assez bizarre M a une anesthésie très complète qui a même ga-né les conjonctives oculaires. Je lui suggère pendant le somnambulisme : « Quand je te toucherai l'œil, tu lèveras le bras droit. » Après le réveil, je lui promène sur la face un morceau de papier et, à un certain moment non prévu par elle, je fais entrer ce papier dans l'œil de côté, sans dépasser la cornée pour qu il ne pût être visible. Aussitôt le bras droit se leva en l'air, mais la paupière ne se ferma pas. Le mouvement suggéré en rapport avec la sensation tactile s'exécutait correctement, mais le mouvement réflexe en rapport avec la douleur ne se manifestait pas.

Il faut, en effet, remarquer ce phénomène important : tandis que la plupart des réflexes dépendant des sensations déterminées, du tact ou de la vue, par exemple, sont conservés, au contraire, la plupart des réflexes sensitifs dépendant de la douleur, sont souvent très diminués. Dans l'œil, les réflexes pupillaires sont conservés, le réflexe palpébral peut disparaître; au pharynx, le réflexe de déglutition subsiste, mais non le réQexe naubéeux; le réflexe rotulien est conservé aux jambes anesthésiques, mais le réflexe du chatouillement de la plante des pieds est supprimé. Enfin, et surtout, les réflexes qui dépendent de la fatigue des membres s'atténuent jusqu'à disparaître. Le bras anesthésique placé en l'air peut y rester longtemps, non seulement sans souffrance apparente du sujet, mais même sans troubles respiratoires. En un mot, soit au point de vue des manifestations subconscientes, soit au point de vue

(iO ÉTAT MENTAL DES HYSTÉRIQUES.

des réflexes, la douleur ne se comporte pas comme les autres sensations

^ La conclusion est bien simple, c'est que la douleur n'est pas line sensation comme les autres. Les faits cliniques viennent confirmer une opinion très souvent soutenue par les philosophes. La douleur n'est pas un phénomène simple, isolable , pouvant exister seul, comme une sensation de tact ou de couleur, elle est un état de conscience déjà complexe, une sorte d'émotion. « Nous évaluons l'intensité d'une douleur, disait M. Bergson, à l'intérêt qu'une partie plus ou moins grande de l'organisme veut bien y prendre 2. » Et si, comme c'est le cas chez l'hystérique, chaque phénomène reste presque isolé sans que l'organisme physique et moral veuille y prendre de l'intérêt, il n'y a pas d'émotion, pas de douleur proprement dite. L'analgésie se rattache donc à la conception précédente du défaut de synthèse des éléments psychologiques : la douleur ne reste pas isolée comme les autres sensations, mais elle disparaît quand la synthèse disparaît.

2° Anesthésie organique. — Je donne ce nom à la perte de ces sensations vagues qui nous informent sans cesse de la présence et de la vie de nos organes. Certains malades non seulement ne sentent plus l'attouchement de leurs membres, mais perdent la notion de leur existence. « Il me semble, disent-ils, qu'on m'a amputé le bras à l'épaule. » Le cas le plus curieux que j'aie rencontré est celui de Corn. : elle avait conservé quelque sensibilité aux cuisses et au bout des pieds, mais ne sentait rien aux jambes. « Je suis étrangement raccourcie, disait-elle, on m'a collé mes doigts de pied au bout des genoux. » Quelquefois

1. Même réflexion clans un travail récent de Fr. W. Myors. Subliminal conscioiisness, Proceedingsofthe societij forpsychicalresearch, 1892, 323.

2. Bergson, Essai sur les domines immédiates de la conscience, 1889, 27. Voir aussi Binet, Contribution à l'étude de la douleur chez les hystériques, Revue philosophique, 1889, II, 1G9.

le phénomène est plus compliqué ; un malade dont M. Charcot rapporte l'observation se plaignait que son membre était à la fois « douloureux et absent « Une autre prenait son bras pour un membre étranger appar tenant à une autre personnel Des illusions variées se surajoutent à l'anesthésie. . u r^o

Cette anesthésie est fort rare : je n'en ai observé que deux exemples, et je n'ai pu constater si elle laisse subsister des sensations subconscientes. Quant aux conditions de sa production, j'ai fait une remarque analoo-ue à celle de M. Pitres \ Cette anesthésie ne dure pas longtemps ; elle disparaît sans que l'on observe d autres modifications simultanées dans les autres sensibilités. Ainsi Corn, avait ordinairement son bras droit sensible : à la suite de petites crises qui eurent heu pendant la nuit son bras droit devint subitement complètement anesthésique et paralytique. Elle disait le lendemam matin avoir le bras coupé à l'épaule. Au bout de quelques jours, elle perdit cette illusion et se rendit compte de l'existence de son bras, quoique je ne pus voir aucune modification appréciable ni dans l'anesthésie, m dans la paralysie. Cette illusion, qui semble être l'inverse de l'illusion célèbre des amputés, se produirait donc, si je me permets de juger d'après ce cas, quand il y a une modification trop rapide dans la sensibilité d'un membre et disparaîtrait par l'accoutumance, quand la personnalité s'est habituée à vivre avec ce membre anesthésique.

On sait que d'autres sensations organiques, celles de la faim, de la soif, du besoin d'uriner, etc., peuvent être absolument perdues. M. reste plusieurs jours sans rien manger ni rien boire et elle n'en éprouve aucune incommodité; elle se décide à manger et à

\. Charcot, Mal. du syst. nerv., III, 376 et 458.

2. William .James, Proced.ofthe american soc. f. psynh. research, I, 549.

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