‹ État mental des hysteriquesChapitre 25 sur 112 · Gilles de l.v Tourette, op., cit · texte numérisé non relu

Gilles de l.v Tourette, op., cit

successivement sur chacun de leurs sens, de leur faire éprouver consciemment toutes les sensations. Mais on constate une indifférence 'et une distraction remarquables pour les phénomènes de sensibilité. Elles ne distinguent que les impressions fortes, bizarres ou très agréables, comme si ces impressions produisaient une sensation d'une nuance particulière, inattendue, qui attire l'attention. Quelquefois elles semblent au premier abord insensibles, puis s'aperçoivent de ce qu'on leur fait, si on renouvelle l'impression et si on insiste sur l'interrogation. Elles ont surtout de la peine à distinguer deux sensations simultanées, et si on les pince à la fois des deux côtés, elles ne sentent qu'une seule sensation, celle du côté droit le plus souvent. La distraction pour les sensations avec les caractères que nous avons indiqués précède chez elle Tanesthésie.

2°Hystérie en évolution. — C'est le nom que je donne à la maladie dans sa période d'activité, telle qu'on la voit chez la plupart des malades des hôpitaux de dix-huit à vingt-cinq ans le plus souvent^ mais quelquefois bien plus tard. Je dis que la maladie est en évolution parce qu'elle est mobile et se transforme encore par suggestion, par émotion et par imitation. Les anesthésies sont devenues très nettes. Mais leur localisation nous montre qu'elles dérivent des indifférences de la période précédente. Les hystériques perdent très rarement et très partiellement le sens de l'ouïe, parce qu'il est indispensable dans la vie sociale à laquelle elles ne peuvent pas renoncer. Elles perdent plus le sens visuel mais tovijours incomplètement: je n'ai jamais vu de cécité hystérique totale persistant plus de quelques heures après l'attaque, le fait existe peut-être, mais il doit être rare. Si l'anesthésie hystérique était due à une lésion banale, pourquoi ne porterait-elle pas plus souvent sur les deux yeux? Au contraire, si elle est due à une distraction croissante par faiblesse de la perception personnelle, on comprend que ces malades se réservent toujours un

LES ANESTHÉSIES.

peu de cette sensation visuelle indispensable, sans laquelle la vie est si malheureuse. Les hystériques perdent plus volontiers la sensibilité tactile , parce que c'est la moins importante, non pas psychologiquement, mais pratiquement. Au début de la vie, le sens tactile sert à acquérir presque toutes les notions, mais plus tard, grâce aux perceptions acquises, les autres sens le suppléent presque toujours. Ces personnes perdent plutôt la sensibilité du côté gauche que celle, du cote droit, probablement parce qu'elles se servent moins souvent de ce côté. J'ai cru remarquer qu'il est des parties du corps, le bout des doigts, les lèvres, etc., auxquelles elles conservent la sensibilité plus longtemps qu'aux autres, probablement parce que les sensations qu'elles procurent sont particulièrement utiles ou agréables. D'autres sensations, celles par exemple que procurent les articulations, se conservent aussi parce qu'elles servent aux mouvements volontaires. Il est vrai que si nous considérons les îlots disséminés d'anesthésies que certains sujets ont sur la peau, nous ne connaissons pas assez les variations des sensations locales, leurs ressemblances et leurs différences, les mille influences qui sont intervenues, pour comprendre les raisons de ces répartitions bizarres. Mille circonstances, en effet, les exemples, certaines habitudes, les suggestions, les investigations médicales mêmes peuvent avoirlaplusgrandeinfluencepour fixer ici ou là,larépartition de Tanesthésie. Le phénomène de l'insensibilité dans son ensemble est loin de dépendre de la suggestion, mais sa localisation en dépend quelquefois.

Ce qui est surtout caractéristique, ce sont les faits déjà signalés de mobilité et de disparition partielle de l'ancsthésie. Non seulement la sensation persiste inconsciemment, comme on l'a vu, mais elle peut momentanément redevenir consciente, soit par une excitation qui agrandit le champ de conscience, soit parce que l'attention est fortement dirigée de ce côté. Si on

met des verres, des prismes, devant l'œil anesthésique SI on provoque des sensations visuelles bizarres, inaccoutumées, on peut forcer le sujet à en avoir 'conscience. Enfin, les sensations de ces parties anesthésiques peuvent rentrer dans la conscience si, pour une raison quelconque, elles sont très fortement associées à d'autres sensations que le sujet sait encore percevoir. Forcez-les à penser à une image visuelle ordinairement liée à une image tactile, dites à Marie qu'une chenille se promène sur son bras et voilà tout le bras qui redevient sensible. Le fait est surtout net dans ce cas vraiment curieux de l'amaurose unilatérale qui mérite bien l'intérêt qui lui a été attaché. Si je suis à la droite de Marie et si je lui parle, les personnes qui s'approchent à gauche ne sont pas vues, et elle reste vraiment amaurotique de son œil gauche même dans la vision binoculaire. Mais si je passe doucement à sa gauche en continuant à attirer son attention, elle continue à me voir même de l'œil gauche. Les sensations visuelles commencées à droite ont attiré, si je puis ainsi dire, dans le champ de conscience les sensations de l'œil gauche. Une expérience de M. Pitres qu'il a répétée est très instructive sur ce point. « Pratiquons maintenant, dit-il, l'expérience de l'écran. J'écris sur le tableau une ligne de lettres : une lame de carton est placée verticalement devant le milieu du visage de la malade et celle-ci est assise en face du tableau. L'œil gauche fermé, elle lit sans hésitation les lettres placées à droite de l'écran. Les deux yeux ouverts, elle lit toutes les lettres aussi bien celles qui sont à gauche de l'écran que celles qui sont à droite. * » Cette expérience réussit surtout bien, à mon avis, si les lettres écrites au tableau forment par leur ensemble un seul mot. Si petite que soit la force de perception personnelle de ces malades, si grande que soit leur habitude de négliger les sensations

d. Pitres, op. cit., I, 58.

LES ANESÏHÉSIES. -'^

de l'œil gauche, elles ne peuvent, pourtant pas s'arrêter à la moitié d'un mot, quand la sensation voisine qui est bien réelle dans leur esprit forme le mot complet. Les sensations de l'œil droit qui sont ^^^'f.^^^'f^^^^^^ du petit champ de perception comme utiles et indispensables, amènent la perception des images fourmes par l'œil gauche, dès qu'il y a une raison quelconque pom les reprendre, comme l'image d'une chenille sur le bras amène le sens tactile du bras. Mais qu il n y ait nlus dans le champ restreint de la perception, d image évoc'atrice, que l'œil droit soit fermé, ou même que l'œil droit regarde un objet disposé de manière a être vu tout entier par un seul œil, et les sensations fournies par l'œil gauche trop négligées par la perception ne sont pas reprises M. Parinaud avait donc raison de dire quïl V a un mécanisme spécial pour la vision bmoculaire II y a des associations fonctionnelles, répondant probablement à des localisations anatomiques, qui modifient l'anesthésie hystérique. Mais ces modifications ne sont possibles que parce que toutes ces anesthesies n'étaient que des formes complexes de la distraction.

3» Signalons seulement ici pour y revenir plus tard l'hystérie constituée. L'état mental de l'hystérique, bouleversé et très réduit par la maladie, s'est réorganise définitivement sur un type particulier. Tous les symptômes ou seulement quelques-uns sont devenus immuables. Il y a des habitudes qui deviennent une seconde nature et qu'on ne change pas en quelques instants par les faibles moyens dont nous disposons. Les anesthésies sont alors régulières, elles ne disparaissent à peu près jamais et surtout elles ne se modifient plus par les efl'orts momentanés et faibles de l'attention. Chez ces malades, on ne pourra pas toujours répéter facile-

1 L'oludc de certains cas de diplopie hystérique, qui sera faite plus tard dans le second volume de cet ouvrage, nous montrera peutêtre un peu mieux comment se forme cette négligence des sensations fournies par un œil qui devient peu à peu l'amaurose unilatérale.

mont les expériences précédentes. Elles pourront réussir SI, autrefois, clans la période de mobilité, il s'est déjà produit des phénomènes analogues, si les sensations tactiles du côté gauche ont déjà été associées à des mouvements ou à dos images. Si une association de ce genre n'existe pas, nous ne saurons pas la créer aujourd'luii et ces anesthésies paraîtront quelquefois absolues.

Paudra-t-il dire que ces malades sont absolument différents des autres, et que leur anesthésie est devenue analogue à l'anesthésie organique? Peut-être, dans certains cas, les sensations qui ne sont jamais perçues, qui cessent de plus en plus d'être utilisées peuvent-élles'disparaître complètement et donner lieu à ces anesthésies graves dont parle M. Onaneff^. J'avoue que je doute un peu de la réalité de cette supposition. Cette anesthésie ancienne a passé parles formes précédentes ; elle a conservé des caractères bien spécifiques, sa répartition intelligente, l'indifférence complète avec laquelle le sujet la supporte, la conservation des réflexes, etc. J'aime mieux croire que, dans la pratique de la vie, cette anesthésie se comporte comme les précédentes,' mais qu'elle est seulement moins modifiable par nos procédés expérimentaux.

La conclusion restera donc la même malgré cette difficulté, et la formule proposée semble avoir été justifiée dans ses deux parties principales : l'anesthésie hystérique ne semble pas être une maladie organique; j'entends seulement par ce mot une maladie des terminaisons nerveuses, des nerfs ou des centres inférieurs ; c'est une maladie mentale, une maladie psj^chologique ; elle existe non dans les membres, ni dans la moelle, ni dans les centres basilaires, mais dans l'esprit. Il est bien entendu, une fois pour toutes, que le mot « esprit » représente les fonctions les plus élevées du

i. Onanopf, Perceptions inconscientes. Archiv. de neuroL, 1890,

cerveau et probablement les fonctions de l'écorce. C est par respect pour la méthode scientifique que nous employons le mot « esprit » et que nous ne voulons pas nous permettre des spéculations métaphysiques sur les altérations inconnues des cellules cérébrales. Dans l'esprit lui-même, cette maladie [porte sur un phénomène tout particulier; ce n'est que rarement une altération des sensations élémentaires, qui restent ce qu'elles doivent être et qui conservent toutes leurs propriétés. Elle porte sur une opération très spéciale, sur la perception personnelle qui nous permet à chaque moment de la vie de rattacher entre elles et de rattacher à la notion de la personnalité les sensations nouvelles. Elle est due à une faiblesse de cette synthèse des éléments psychologiques que j'ai appelés autrefois la désagrégation psychologique. L'anesthésie hystérique est une maladie de la personnalité.

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