Sollier, op. cit
LES AMNÉSIES.
Ho
o-rade : je désire seulement attirer l'attention, sur un détail du phénomène. Ce genre d'amnésie est beaucoup plus fréquent qu'on ne le croit; il accompagne presque toutes les autres amnésies localisées. Les anciens magnétiseurs l'ont souvent remarqué et M. Bernheim a insisté récemment sur le point ' : presque tous les somnambulismes provoqués, même les plus courts, s'accompagnent d'amnésie rétrograde. Voici un exemple du fait: J'emmène Berthe avec moi pendant qu'elle est bien éveillée, je la fais causer de différentes choses, je l'envoie faire quelques commissions, en particulier chercher des allumettes et allumer du feu, le tout dure au moins vingt minutes, puis je l'endors; quand elle est éveillée une heure plus tard, elle me demande avec étonnement qui a allumé du feu. C'est pourtant elle-même qui l'a allumé étant bien éveillée, un quart d'heure avant que je ne l'endorme. Je constate qu'elle a oublié non seulement la période du somnambulisme proprement dit, mais les vingt minutes qui ont précédé. Les choses se passent de même avec Fernande, avec Marguerite, en un mot avec presque toutes les somnambules. Mais le fait est encore plus général. On sait que certaines suggestions sont oubliées après qu'elles ont été exécutées : cet oubli ne porte pas uniquement sur l'exécution de la suggestion, mais sur les actes immédiatement précédents qui n'étaient pourtant pas des actes suggérés. Il en est de même exactement pour certains actes impulsifs. Enfin, les phénomènes subconscients de l'écriture automatique entraînent non seulement l'oubli de l'écriture ellemême, mais encore l'oubli des actes environnants effectués avant, pendant, ou même immédiatement après l'écriture automatique.
Si on regarde maintenant les choses d'un autre point de vue, si on cherche oii se trouve le souvenir de ces actes qui semblent oubliés, on voit que, dans un nou-
l. Bernheim, De l'amnésie rétroactive dans le sommeil provoqué. Rev. de rhypnoiisme, I88d, 12.
veau somnambulisme, Berthe retrouve le souvenir non seulement du premier somnambulisme, mais encore des actes précédents et en particulier du feu qu'elle a allumé. En somnambulisme également, le souvenir de l'exécution de la suggestion revient et s'accompagne du souvenir des actes environnants. Une nouvelle écriture automatique n'aura pas seulement le souvenir d'elle-même, mais encore le souvenir des actes voisins. En un mot les choses se passent comme si ces périodes antérieures ou même postérieures faisaient dorénavant partie de l'état anormal. On peut exprimer cela en disant que l'état anormal est envahissant, qu'il s'associe tous les événements voisins et qu'il les entraîne avec lui dans la subconscience. Ce caractère envahissant de certains phénomènes moraux est très remarquable, il joue un grand rôle dans la pathologie des idées fixes. Ce n'est là en aucune façon une explication de l'amnésie rétrograde qui reste, pour moi, très mystérieuse; c'est un petit détail de plus dont il faut tenir compte dans son étude. 11 nous montre que quelquefois l'étendue des amnésies dépend des phénomènes eux-mêmes qui sont oubliés. Ces phénomènes ne sont pas entièrement détruits, ils ne sont pas inactifs, ils continuent à agir pour augmenter ou pour diminuer l'amnésie.
4° Enfin je crois nécessaire d'insister dans certains cas sur les modifications de la sensibilité qui ont plus d'influence qu'on ne le croit sur la mémoire. Ainsi que je l'ai dit en commençant ce chapitre, l'un des cas d'amnésie qui m'avait le plus frappé était celui d'une malade de l'hôpital du Havre, que j'ai décrite sous le nom de Rose. Elle avait dans son souvenir une lacune incontestable et assez étendue de trois mois de durée, ce qui est déjà assez long et assez rare. A l'inverse des malades dont nous venons de parler, il ne suffisait pas de l'hypnotiser d'une façon quelconque pour qu'elle retrouvât les souvenirs et, malgré toutes mes tentatives "prolongées pendant plus de six semaines, je n'avais
LES AMNÉSIES.
retrouvé aucune mémoire de cette longue période'. Cette femme présentait, comme cela arrive fréquemment chez les hystériques très malades, un somnambulisme très instable, changeant continuellement entrecoupé de spasmes et de petits accidents convulsifs. Un jour, dans un de ces états somnambuliques accidentels, elle me dit spontanément : « Vous m'ave^ souvent demandé ce qui s'est passé au mois d'août et au mois de septembre. Pourquoi donc n'ai-je pas pu vous répondre, c'était si simple; je le sais bien maintenant, j'ai fait ceci et cela, etc.-. Le souvenir des trois mois oubliés était totalement revenu, ainsi que je pus le vérifier. Mais dès que ce somnambulisme changea et que le sujet entra dans l'état de veillé ou dans un autre somnambulisme, ces souvenirs disparurent de nouveau complètement. J'ai cherché ce que cet état pouvait avoir de particulier et j'ai été frappé par une constatation que je continue à considérer comme intéressante. Dans ce somnambulisme particulier, qui amenait le retour des souvenirs, Rose recouvrait subitement la sensibilité tactile et musculaire de tout le côté droit, tandis que, dans tous les autres états, elle était perpétuellement anesthésique totale. D'autre part, grâce à des renseignements que j'ai eu le bonheur de recueillir, il m'a été démontré que Rose était sensible du côté droit et se trouvait également hémi-anesthésique gauche pendant la période des trois mois dont le souvenir avait été perdu. La restauration accidentelle, j'en conviens, du même état de sensibilité avait été accompagnée de la restauration de tous les souvenirs de cette période. Des faits de ce genre ont été, je crois, assez souvent signalés. Je rappellerai surtout l'observation extraordinaire de Louis Y. à laquelle de
1. Il est hoo de dire que je ne connaissais pas, comme aujourd'hui, l'usage de l'écriture automatique qui proloablement m'aurait donné d'autres résultats.