‹ État mental des hysteriquesChapitre 43 sur 112 · Aulom. psych · texte numérisé non relu

Aulom. psych

mobilité, le caractère périodique de ces amnésies et la conservation^ réelle des souvenirs. On sait comment M. Charcots'est aperçu pour la première fois de la conservation des souvenirs chez M""' D..., cette malade qui semblait cependant ne conserver aucune image dans l'esprit. Elle parlait tout haut, la nuit, et murmurait des paroles que des voisines ont pu entendre. En rêve, elle parlait du chien enragé, de la Salpetrière, des médecins en tablier blanc, enfin de tout ce qu'elle paraissait avoir oublié. J'ai' vu bien souvent une personne qu'on avait hypnotisée dans la journée et qui semblait avoir un oubli complet au réveil, raconter tout haut pendant la nuit, comme faisait Lucie, ce qu'on avait fait avec elle pendant le somnambulisme. Quelquefois ces souvenirs du somnambulisme réapparaissent d'une façon plus curieuse; ils ne sont pas exprimés tout haut par le sujet, mais ils se présentent à lui pendant le sommeil comme un rêve ordinaire. Or, comme on peut ordinairement se souvenir de semblables rêves, le sujet au moyen de cet intermédiaire retrouvait la mémoire de son somnambulisme. C'est ainsi que B. et Justine ignorent leur somnambulisme au moment du éveil, et cependant le savent quelquefois le lendemaint matin.

Les attaques et le sommeil naturel ne sont pas tout à fait à notre disposition; nous pouvons, dans certains cas, user d'un procédé plus pratique encore. On peut artificiellement, par le somnambulisme provoqué, reproduire ces états dans lesquels les souvenirs disparus se manifestent de nouveau. Berthe, par exemple, est très facilement hypnotisable, ne cherchons pas maintenant ce que c'est que l'hypnotisme, c'est là encore probablement un môme nom appliqué confusément à des choses fort différentes les unes des autres. Je rappelle seulement un fait déjà constaté : l'hypnose est un état qui ne laisse pas de souvenirs après le réveil du malade. Cet oubli est plus ou moins net, plus ou moins

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rapidement obtenu après les premières liypnotisaLions : mais il est à mes yeux la caractéristique de l'état somnambulique plus ou moins grave. ChezBerthe, il a existé dès la première fois que je l'ai endormie. Ce fait n'a rien d'étonnant: c'est une jeune fdle prédisposée à ce phénomène, ayant naturellement et à chaque instantdesamnésies localisées analogues à celles qui ont été décrites par Despine. Elle avait depuis de longues années, avant de venir à l'hôpital, des somnambulismes naturels, la nuit d'abord et, cela ne doit pas surprendre, même le jour. L'hypnose consiste simplement chez elle à reproduire artificiellement un de ces nombreux états suivis d'amnésie dans lesquels elle entrait d'elle-même à chaque instant. Elle semble, quand on la réveille, avoir totalement oublié ce qui s'est passé pendant qu'elle dormait; autrefois, quand on la secouait après ses hypnoses spontanées, elle s'arrêtait tout ahurie, ayant totalement oublié ce dont on l'avait chargée l'instant précédent. Eh bien, cet oubli n'est qu'une apparence, une illusion; il suffit de la rendormir, de la remettre par suggestion, si l'on veut, ou mieux par une habitude automatique, dans un état moral analogue à celui dont elle vient de sortir pour qu'elle retrouve tous les souvenirs. Chez elle, l'opération est excessivement simple, car, dès le début de l'état hypnotique, toute amnésie, comme toute anesthésie, a complètement disparu. Non seulement elle retrouve les souvenirs des somnambulismes provoqués, mais- ceux des somnambulismes naturels, des crises, ceux même de ces périodes bizarres de la veille qui sont instantanément oubliées.

Cette recherche des souvenirs disparus n'est pas toujours aussi facile. Marguerite, une fois hypnotisée, n'a pas le souvenir complet de tout le somnambulisme naturel qui suit l'attaque, elle ne se rappelle que la première partie de cette crise, celle pendant laquelle elle garde les yeux fermés. Mais si, pendant l'état hypnotique, on lui ouvre les yeux, elle éprouve, ce qui

est loin d'être général, une modification de son état mental, et elle reprend les souvenirs de la seconde période de la crise, celle pendant laquelle elle a aussi les yeux ouverts. Nous avons déjà parlé de somnambulismes variés dans lesquels l'état de la sensibilité se modifie. Eh bien, dans ces états, la mémoire se modifie également et, par une sorte de tâtonnement, en passant de l'un à l'autre, on arrivera à peu prés toujours à restaurer le souvenir que l'on désire.

Quelquefois même nous pourrons nous passer du somnambulisme; par le moyen de la suggestion, ou grâce à l'association des idées, ou mieux encore, en dirigeant bien et en soutenant l'attention du sujet, nous pourrons lui faire retrouver les souvenirs perdus. Bien entendu, je ne parle ici que des petits oublis hj^stériques. Quand il y a une grande amnésie bien nette, il faut presque toujours recourir à l'attaque ou au somnambulisme. Chez M°^« D..., par exemple, on n'obtient rien en essayant de diriger l'attention consciente pendant la veille; on lui fait, au contraire, retrouver tous les souvenirs quand on l'endort. En un mot, la mobilité de ces amnésies est la raison de leur caractère périodique et elle prouve que la conservation des souvenirs n'est pas altérée.

5° Les anesthésies se présentaient avec un caractère contradictoire, je crois qu'il en est de même pour les amnésies. Nous avons déjà remarqué combien les amnésies générales étaient singulières. M. Weir Mitchell nous dit que Marie Raynolds est comme un enfant qui vient de naître, mais un enfant avec les capacités intellectuelles de l'adulte : « La raison, dit-il, s'exerce chez elle, sans aucune donnée. » Eh bien, j'avoue que je ne comprends pas ce que cela veut dire. Qu'est-ce que cette intelligence abstraite, ce pouvoir occulte qui subsiste tout seul? L'intelligence de l'adulte est simplement la somme des souvenirs, des associations d'idées, des tendances préorganisées à passer d'une image à une

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autre. Le défaut d'intelligence de l'enfant est précisément l'absence de cette organisation. Psychologiquement comme physiquement, on ne peut pas être a la lois un enfant et un adulte. Ou Mary a réellement perdu tous ses souvenirs çt a l'esprit d'un enfant qui vient de naitre, et alors elle est inintelligente, stupide, comme l'enfant qui naît; ou elle est intelligente et alors elle n"a pas perdu ses souvenirs. D'ailleurs, à chaque instant on voit se manifester ces souvenirs : le sujet réapprend excessivement vite, il sait mieux une ancienne chanson qu'une nouvelle. « Quand elle chante, elle a en général besoin d'être aidée pour les deux ou trois premiers mots d'une ligne ; elle achève le reste de mémoire, à ce qu il semble... Quand on lui a demandé où elle a appris à jouer un air en regardant la musique sur un livre, elle a répondu qu'elle ne pouvait pas le dire et elle s'est étonnée que son interlocuteur ne pût pas en faire autant »

Ces faits sont extrêmement importants, car ils nous montrent, non plus seulement la conservation, mais la reproduction même des images malgré l'amnésie. On sait que la renaissance des images au moment opportun est une condition essentielle du souvenir complet et on croit tout naturellement que ce phénomène est altéré dans l'amnésie hystérique. M'"^ D..., par exemple, semble ne pouvoir reproduire les images qu'en rêve, pendant le sommeil, et ne pas pouvoir les reproduire quand il le faut, suivant les besoins de la veille. Eh bien, le caractère contradictoire de ces phénomènes est tel que, malgré l'amnésie apparente, les souvenirs peuvent se reproduire quand il le faut, même pendant la veille. D..., si je ne me trompe, a tout le temps dans l'esprit et sur les lèvres la réponse à la question qu'on lui pose ou qu'elle se pose à elle-même. Pourquoi est-ce que je me figure une chose pareille quand

i. Observ. de Sharpey, d'après Ribot, Mal. de la mémoire, 67.

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lu paiivro femme se déclare si malheureuse el, prétend qu 11 lui est absolument impossible de retrouver le moindre souvenir? C'est que nous avons déjà vu bien des choses semblables chez les hystériques. Nous avons vu qu elles semblaient ne pas sentir, ne pas voir et que ceperidant, a ce moment môme, elles avaient très bien dans 1 esprit les sensations tactiles et visuelles. On peut se demander s'il n'en serait pas de même pour les images qui dilTèrent si peu des sensations. Certains actes de la malade nous ont inspiré cette supposition bien avant que nous n'ayons pu la vérifier par des expériences. M™« D... oublie tout en une minute et ne parvient à connaître aucune des personnes de l'hôpital • cependant, quand elle sort dans la cour, elle va toujours spontanément s'asseoir auprès des mêmes personnes qui prennent soin d'elle. Toutes les fois qu'elle rencontre un chien, fût-il je plus inofTensif, elle se sauve en cachant sa figure et en. poussant des cris de terreur. Il ne suffit pas de dire qu'elle a peur des chiens, car, si on l'interroge sur son passé, elle nous affirme qu'autrefois, même au mois de juillet elle n'avait pas peur de ces animaux. D'où vient ce changement? Evidemment de la morsure qu'un chien enragé lui a faite au mois de septembre et des cautérisations consécutives. Mais, actuellement, elle ne se souvient pas de cet accident et ne sait pas pourquoi elle a peur; ce souvenir se reproduit donc à son insu.

J'ai vérifié cette reproduction subconsciente des souvenirs pâr bien des expériences, par des suggestions surtout qui s'exécutaient à l'heure dite, malgré l'amnésie. Mais voici le procédé qui me paraît manifester le fait de la façon la plus nette.

Si j'interroge directement cette malade, si je lui demande de prononcer ou même d'écrire volontairement le nom de l'interne qui la soigne, je constate qu'elle semble faire effort, mais qu'elle ne trouve pas et se déclare incapable d'écrire ce nom. II faut procéder

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anitrement: je m'écarte d'elle et je prie une autre personne de causer avec la malade ; elle répond à ses questions, parait faire attention à ce qu'on lui dit et ne s'occupe plus de moi. Je lui glisse un crayon dans la main droite et elle le prend sans se retourner : c'est bizarre, mais cela se passe aiiisi chez la plupart des bystériques, qui sont, comme nous l'avons vu, des malades très faciles à distraire. Profitons de cette disposition, et pendant que M"'" D... continue à causer avec une autre personne, faisons-lui une suggestion comme si elle était capable de nous entendre : « Écrivez, lui dis-je, le nom de l'interne de votre salle. » On voit la main qui tient le crayon se mettre en mouvement et écrire ce mot : « M. Lamy. » De la même manière je lui demande ce qu'elle s'est fait à la main gauche, et elle écrit sans hésiter : « Je me suis coupée avec du verre. » En un mot, elle va répondre de cette manière à toutes les questions possibles, et, dans son écriture ainsi obtenue, va nous montrer la reproduction de tous les souvenirs qu'elle paraissait avoir complètement perdus. Je n'ai pas l'intention d'étudier ici cette écriture qui, d'ailleurs, ne se présente pas chez M"" D... d'uiie façon bien remarquable. Je n'insiste pas pour montrer qu'en réalité M""^ D... déclare n'avoir pas entendu mes questions, qu'elle affirme n'avoir rien écrit, qu'elle s'étonne de ces écritures, quand on les lui montre et n'admet pas qu'elle les ait écrites. Ce sont là des détails qui ne sont pas, pour le moment, indispensables. Tout ce que je désire faire constater, c'est que cette écriture involontaire et, en apparence au moins, inconsciente, manifeste des souvenirs que M'"'= D... est incapable d'e posséder autrement quand elle est éveillée. Il ne faut pas croire que j'attribue ici à l'écriture une puissance merveilleuse pour ressusciter les souvenirs de M'"'' D... Non, j'ai pu réussir à manifester ces souvenirs d'une autre manière, par la parole môme. Mais cette malade, dira-t-on, n'arrive jamais à les dire, et

aucune suggestion n'a réussi à les lui faire exprimer. Sans doute; mais nous allons encore recourir à un procédé qui réussit quelquefois. Je m'en vais encore la distraire, mais en évitant cette fois d'attirer son attention sur la parole. Je lui donne un livre à lire ou mieux je lui donne une multiplication à fairo. Pendant qu'elle est bien absorbée dans son travail, nous remarquons les mêmes phénomènes de distraction, nous pouvons la toucher, lui parler aux oreilles sans qu'elle se retourne. Je lui demande ainsi, « comment s'appellent les deux malades qui sont ses voisines dans la salle ». Ses lèvres remuent et elle répond tout bas : « M""^ C... et M"'^ P... » Je puis même lui commander de répondre plus haut; si elle est bien distraite par sa lecture ou sa multiplication, elle va le faire tout haut et très correctement. Nouveau fait dont je ne tire toujours qu'une conclusion : la reproduction des souvenirs existe chez elle, elle semble se faire normalement suivant les besoins.

11 en est ainsi à peu près chez tous les sujets et pour toutes les formes d'amnésie hystérique, quand on réussit à provoquer l'écriture automatique ou du moins à rendre manifestes, par un procédé quelconque, les phénomènes subconscients. Maria écrit amsi sans le savoir le sujet de ce roman qu'elle lisait indéfiniment sans pouvoir se rappeler une seule ligne. Berthe et Georges ont récrit ainsi une lettre qu'ils avaient écrite la nuit en somnambulisme naturel et dont ils ne pouvaient consciemment retrouver le souvenir. Quelquefois, il est vrai, il faut beaucoup varier le procédé suivant les sujets, quelquefois cette écriture ne retrouve les souvenirs que pendant certains états spéciaux. Il y a même des exceptions très notables qui doivent dépendre du jeu compliqué de certaines associations d'idées. Mais les faits positifs sont assez nombreux pour que l'on puisse encore comparer sur ce point l'amnésie à l'anesthésie. Ici encore, il y a un caractère

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contradictoire, les souvenirs se reproduisent; d'un côté ils semblent présents, de l'autre ils semblent absents. Ce problème du même genre peut, je pense, recevoir une solution analogue.

§ 3, TENTAT1YI5 d'iNTERPRÉTATION

Mais oii donc cbercher cette altération de la mémoire qui doit bien exister quelque part pour produire des résultats aussi manifestes? Les psychologues, dans leurs descriptions, n'admettent pas d'autres phénomènes élémentaires de la mémoire, en dehors de la conservation et de la reproduction. Je crois qu'ils ont tort et que la maladie décompose et analyse la mémoire, mieux que n'a pu le faire la psychologie.

Nous aurons fait un premier pas si nous remarquons qu'il s'agit ici d'un fait analogue à la distraction. En effet, il y a des distractions de mémoire comme des distractions de sensations, et elles amènent des oublis comme celles-ci produisaient des anesthésies. Lucie refuse énergiquement de raconter quelque chose devant moi; je n'ai qu'à m'écarter et, tout en restant à deux pas, à la laisser bavarder avec une autre personne, elle oublie si bien ma présence qu'elle se met à raconter ce qu'elle ne voulait pas dire devant moi. Berthe a une grande colère contre moi; si je cherche à discuter le motif de son dépit, elle se fâche de plus en plus : je n'ai qu'à lui parler d'autre chose, et, au bout d'un instant, elle suit cette nouvelle idée et a complètement oublié la première. D'une manière inverse, nous pouvons voir le rôle de la distraction, en cherchant à la supprimer par l'attention. Chez certains sujets, comme nous l'avons vu, on peut, en les encourageant, en dirigeant leur attention, faire disparaître momentanément leurs amnésies, comme leurs anesthésies. Mais il leur faut pour cela un très grand eflort d'attention, dont ils sont

rarement capables; le plus souvent, ils ont une attention faible qui sert seulement à leur faire constater leurs propres oublis. Reconnaissons donc que l'amnésie liystérique est elle aussi une forme de la distraction.

Mais nous ne pouvons pas nous arrêter là, car celte amnésie se présente comme une distraction bien élran-e dont il faut chercher la raison et la nature. Ainsi qSe cela a été démontré dans le chapitre précédent, il no suffit pas qu'une sensation isolée, simple, soit produite dans l'esprit pour qu'elle soit par cela môme appréciée ■ par le sujet. 11 faut, pour la conscience complète d'une sensation qui s'exprime par le « je sens », qu'une nouvelle opération s'ajoute à la première. Il faut qu'une sorte de synthèse réunisse les sensations produites et les rattache à la masse des idées antérieures qui Cjonstitue la personnalité. Eh bien, il doit en être de même pour les images : il ne suffit pas, pour que nous ayons conscience d'un souvenir, que telle ou telle image soit reproduite par le jeu automatique de l'association des idées, il faut encore que la perception personnelle saisisse cette image et la rattache aux autres souvenirs, aux sensations nettes ou confuses, extérieures ou intérieures, dont l'ensemble constitue notre personnalité. Que l'on appelle cette opération comme on voudra, que 1^'on forge pour elle le mot de personnification, ou que l'on se contente des termes vulgaires que j'ai toujours employés, perception personnelle des souvenirs ou assimilatiori psychologique des images, il faut toujours constater son existence et lui donner une place dans la psychologie de la mémoire, comme dans celle des sensations.

Cette opération est si simple et si facile chez nous que l'on ne soupçonne même pas son rôle. Mais elle peut être altérée et supprimée, tandis que les autres phénomènes du souvenir, conservation et reproduction des images, subsistent intégralement. Son absence suffira pour produire chez les malades un trouble de la mémoire qui sera, /)owr eux, une véritable amnésie. Et je

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pense que, dans la plupart des cas, l'amnésie hystérique n'est pas autre chose qu'une amnésie de ce genre, une simple amnésie rV assimilation.

Examinons, en effet, comme nous le pouvons maintenant, les conditions dans lesquelles cette amnésie mobile et contradictoire se manifeste ou semble disparaître. Prenons surtout comme exemple le cas de M"*^ D..., qui est l'un des plus nets. Dans quelles circonstances le souvenir est-il absent chez elle? Quand on l'interroge directement en l'appelant par son nom, ou bien quand elle s'interroge elle-même. En un mot, le souvenir semble disparaître toute les fois que sa personnalité est enjeu, toutes les fois oii il faudrait se dire : « Je me souviens. » Au contraire, le souvenir semble présent dans plusieurs autres circonstances, dans les rêves, le sommeil hypnotique, les actes irréfléchis, l'écriture et la parole obtenus pendant que la malade est distraite par une autre opération consciente. Ici encore, il y a un caractère commun : Le souvenir se présente quand la conscience claire et personnelle est absente, quand le souvenir est isolé, sans rapport avec la vie complète de la malade.

Ce caractère est bien visible dans son somnambulisme; en effet, cet état est chez M"" D... tout particulier. Ce n'est pas, comme chez d'autres malades, une seconde • forme d'existence psychologique avec des souvenirs qui lui soient propres et la formation d'une seconde personnalité. Non, c'est chez M""" D...la forme tout à fait inférieure du somnambulisme, celle qui semble se confondre avec un sommeil profond dans lequel elle n'a aucune réflexion, aucune spontanéité, je dirais presque aucune personnalité. Et quand on essaye, même pendant le somnambulisme, de constituer une personnalité, de relier par le souvenir les divers somnambulismes provoqués, on voit que la mémoire disparaît de nouveau. Le souvenir, môme pendant le somnambulisme, n'existe qu'à une condition : 11 faut que la malade ne se rende

compte de rien et réponde automatiquement aux questions par association mécanique des idées, sans réllécliir, sans avoir la perception personnelle de ce qu'elle fait. Sans doute, le mécanisme du retour des souvenirs pendant le somnambulisme n'est pas toujours celui-là; mais je cite cet exemple pour montrer que les souvenirs persistent et se manifestent d'une façon automatique sans perception personnelle.

Le même caractère est encore plus net à mon avis si on examine les souvenirs qui se manifestent par l'écriture ou par la parole automatiques. Ces deux expériences intéressantes sont très difficiles à reproduire et elles échouent souvent. Pourquoi? Dés que le sujet fait attention à son écriture, dès qu'il sent ou entend sa propre parole, tout s'arrête et il n'est plus possible d'obtenir la manifestation du souvenir. L'attention consciente, loin de faciliter l'écriture automatique, comme cela arriverait chez un simulateur, la supprime absolument. Le souvenir, en un mot, ne se manifeste qu'à l'insu de la personne, il disparait quand la personne cherche à parler ou à écrire en son propre nom.

Je crains, en exprimant cette façon de concevoir l'amnésie hystérique, de paraître tomber dans un excès fâcheux. Gomment, dira-t-on, l'oubli des hystériques, celui qui suit les somnambulismes, celui qui suit les crises, celui qui est continu chez la malade de M. Gharcot, n'est que cela, une sorte de distraction de la personnalité; mais alors ce n'est rien et l'on peut dire que cet oubli n'existe pas, qu'il n'est qu'une complaisance du sujet. Non, certainement non, cet oubli est très réel, très pénible pour le malade ; c'est une petite lésion psychologique et ce n'en est pas moins une infirmité. Les oublis de Berthe qui survenaient à chaque instant de la journée et que je reproduis à volonté et si facilement en apparence, l'ont fait renvoyer du magasin où elle travaillait et l'ont réduite à lamisère. Les oublis de M^^D... ont forcé à la transporter à Paris, à la placer pendant

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des mois à. la Salpêtrière, loin de son mari et de ses enfants qui pleurent après elle. Une lésion, pour être morale, n'en est pas moins réelle et quelquefois très grave, et l'on peut être toute sa vie enfermé dans un asile pour un simple trouble de la notion de personnalité.

Les amnésies hystériques comme les anesthésies peuvent être représentées comme des troubles de ce genre! Les éléments du souvenir, la conservation et la reproduction des images sont intacts, mais il y a un défaut de synthèse actuelle des éléments psychologiques, défaut qui supprime plus ou moins complètement l'assimilation des souvenirs à la personnalité.

§ 4. — QUELQUES FORMES PARTICULIÈRES d'aMNÉSIE

Les essais d'interprétation que je viens de faire n'oift porté que sur le phénomène de l'anmésie en général, sur sa nature et les conditions de sa production. Mais en réalité, l'amnésie ne se présente pas de cette manière vague, elle porte sur tel ou tel fait bien précis, bien distinct des autres. Pourquoi l'amnésie prend-elle ces aspects particuliers? pourquoi est-elle tantôt systématisée, tantôt localisée à telle ou telle période delà vie, tantôt générale? Je n'hésite pas à avouer que je n'en sais rien et que je n'ai pas trouvé d'explication pouvant s'appliquer àtousles cas. Il faudra encore beaucoup d'études pour que l'on puisse interpréter les détails de ces phénomènes. Cependant j'ai observé un certain nombre de faits particuliers qui ne se relient pas entre eux et ne fournissent pas de loi générale, mais qui peuvent être signalés comme des observations préliminaires, des pierres d'attente pour les constructions futures. Les amnésies et leurs localisations me paraissent dépendre quelquefois : 1° de l'état du sujet au moment où il acquiert le souvenir; 2° de l'état du sujet au moment où il cherche à reproduire le souvenir; 3° de la nature

et du développement des phénomènes oubliés ; 4° des modifications de la sensibilité.

1° Un souvenir peut être insuffisant, parce qu'il a été mal acquis, mal organisé depuis le début de sa formation. Quand un malade traverse une période pendant laquelle il est particulièrement faible et synthétise très mal non seulement ses images, mais même ses sensations actuelles, il est incapable à ce moment de fonder des souvenirs pour l'avenir. Plus tard, même s'il se porte mieux, il ne retrouvera pas les souvenirs de cette période malheureuse, tandis qu'il retrouvera des souvenirs d'une période voisine oii les synthèses se sont mieux effectuées. Une malade, Marcelle, avait d'ordinaire très peu de force psychologique, soit pour accomplir des actes volontaires, soit pour percevoir consciemment les phénomènes extérieurs; mais, de temps en temps, par exemple à la suite d'un sommeil prolongé, elle avait des « instants clairs » pendant lesquels les perceptions extérieures des objets et même la perception intérieure de sa propre personnalité paraissaient transformées et beaucoup plus fortes. Ces deux états laissaient des souvenirs très différents. Autant elle oubliait complètement les souvenirs des périodes « sombres », autant elle se rappelait indéfiniment les souvenirs des « instants clairs». Un exemple rendra notre remarque plus nette. « Pendant un de ces instants clairs au réveil du somnambulisme, Marcelle remarque sur la table des morceaux de métal, fragments d'un appareil électrique démonté. Avec cette curiosité bizarre qu'elle avait dans ces moments et rien que dans ces moments-là, elle s'inquiète de ces morceaux de cuivre et n'est satisfaite que lorsque je lui ai expliqué leur usage. Peu de temps après, elle retombe dans cet état morne qui lui est habituel. Huit jours et même quinze jours plus tard, je n'avais qu'à lui demander ce qu'elle avait vu avec moi dans le cabinet, pour qu'elle me décrivît exactement les fragments de l'appareil

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électrique. Au contraire, tous les événements survenus dans l'intervalle, fussent-ils frappants comme une visite de ses parents, ou loat à fait récents comme les faits de la matinée, étaient absolument oubliés. C'est donc bien l'altération de la perception qui est cause de l'altération de la mémoire ultérieure. Et d'ailleurs nous avons tenu à vérifier le fait par l'observation ; mais on aurait pu le prévoir par le raisonnement. La mémoire n'est que la conservation d'une synthèse faite autrefois; il est clair que la mémoire n'existera pas quand la synthèse n'a pas été formée ou bien quand elle est faite à demi, et reste instable et fragile. La mémoire est une fonction corporelle, dit-on, les souvenirs sont en quelque sorte entrés dans l'organisme : sans aucun doute, mais encore faut-il qu'ils aient été organisés. Fonder des souvenirs, créer des habitudes est une des prérogatives de l'activité mentale K » C'est dans ce cas que les souvenirs sont le plus complètement absents, qu'ils sont vagues et difficiles à retrouver même dans les états subconscients. L'oubli et la localisation de l'amnésie dépendent ici de l'état de l'esprit au moment oii les souvenirs ont été acquis.

5° L'oubli peut dépendre, non de l'état passé, mais de l'état actuel du sujet, au moment où il cherche à évoquer les souvenirs et à les rattacher à sa personnalité présente. Marguerite n'a d'ordinaire qu'une amnésie légère : elle est capable, par effort d'attention, de retrouver à peu près tous les souvenirs, sauf ceux des crises et des somnambulismes. Mais, à de certains moments, sa mémoire paraît se détruire complètement; elle ne se rappelle plus rien, elle oublie même les faits delà vie courante dont elle a ordinairement le souvenir. A cette diminution de la mémoire, comme au rétrécjssementplus grand du champ visuel, onpeutpronostiquer chez elle qu'une attaque est proche. Plus tard elle décrit bien elle-même cet état: «Je sais bien maintenant pour-

i. Aboulie et idées fixes, Rev. philosophique, 1891, 1, 393, '

quoi je ne me souvenais de rien, c'est que je ne pouvais

pas chercherje ne pouvais pas suivre une idée, ni la tenir, || ma tête était vide. » Les amnésies de ce genre sont ordinairement générales, et portent à peu près sur tous les genres de souvenirs; ainsi que toutes les autres || cependant, elles suppriment seulement la perception :| personnelle des souvenirs qui se manifestent très faci- ii lement d'un façon subconsciente. C'est ici l'état présent de l'esprit qui détermine l'amnésie du passé. !!

3° Il existe une forme d'amnésie bien étrange qui j fera longtemps encore le tourment des psychologues, ^ c'est une forme d'amnésie localisée, l'amnésie rétrograde. M. Ribot a commencé l'étude de ce phénomène quand il a parlé de la loi de régression des souvenirs K Il a montré que les souvenirs récents étaient moins stables que les anciens, sans pouvoir entièrement don- i ner la raison de ce fait. M. SoUier a compris l'intérêt I de ce curieux problème ; il a ajouté quelques remarques ! intéressantes et ingénieuses à son interprétation ^. Par j exemple, il. a repris l'examen des lois indiquées par j M. Ribot; il a cru trouver dans la répétition plus fré- \ queute des souvenirs anciens la raison de leur stabilité I plus grande. Ainsi qu'il l'a supposé, avec un peu trop de subtilité à mon avis, le malade étend son amnésie | sur une période correspondant à la durée présumée I de l'accident qui l'a frappé, et, par une illusion, il se 1 représente cette durée plus grande qu'elle n'avait été en réalité. Il a aussi fait une remarque qui doit être quelquefois vraie, c'est que l'accident cause de l'amnésie doit être associé avec les faits qui l'ont précédé et préparé et qu'il les entraîne avec eux dans le même oubli. M. Sollier doit penser comme moi que ce ne sont pas là des explications définitives et qu'elles ne s'appliquent que de temps en temps à des cas tout particuliers. Je n'ai pas non plus d'explication de l'amnésie rétro-

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