Briquet, op. cit
paresse, en effet, était extraordinaire chez Renée qui, pendant deux ans, a été incapable de faire quoi que ce soit, même de coudre un bouton à sa robe ou d'écrire une lettre à ses parents : « Ne me demandez pas cela, disait-elle, le moindre travail me paraît un tour de force. » « Je veux bien essayer, me disait une autre, Maz., mais dès que je commence à travailler un peu, il me semble que j'ai reçu des coups sur tout le corps. » «Je me demande, disait Berthe, comment peuvent bien s'y prendre les gens qui travaillent un peu. 11 y a bien peu d'exceptions qui peuvent quelquefois s'expliquer soit par l'idée fixe de gagner quelques sous, comme chez Maria, soit par une manière tout automatique de travailler que nous aurons à signaler. Cette paresse si frappante de toutes ces jeunes filles, en apparence robustes, ne doit pas être considérée uniquement comme un trait de leur caractère personnel. On ne s'expliquerait pas pourquoi l'hystérie frapperait toujours des personnes paresseuses et, d'autre part, il est facile de se renseigner et d'apprendre que ces mêmes jeunes filles ont été extrêmement actives. Parmi celles que je viens de signaler, l'une était une institutrice de talent, l'autre une domestique excellente, la troisième une ouvrière très travailleuse, et leur activité passée est appréciée par tous ceux qui parlent d'elles; c'est depuis qu'elles sont malades qu'elles ne peuvent plus rien faire et l'état hystérique seul est responsable de leur paresse.
Le travail, sauf dans quelques cas très rares de travail purement automatique, est la plus grande manifestation de l'activité wlontaire, et s'il disparaît, c'est que la volonté est bien atteinte chez les hystériques. Un médecin anglais, WiUiam Page, a exprimé ce fait d'une manière saisissante : « L'état hystérique, dit-il, est constitué essentiellement par la perle du contrôle et l'affaiblissement du pouvoir de la volonté... le défaut se trouve plutôt dans une faiblesse de la vo-
LES ABOULIES.
lonté que dans tine obstination de ne pas vouloir. Le malade dit souvent : « Je ne peux pas, » c'est comme s'il disait : " Je ne veux pas; » mais cela signifie : « Je ne peux pas vouloir'. « Les hystériques s'agitent, disait aussi M. Huchard, et les passions les mènent. Toutes les diverses modalités de leur état mental peuvent se résu mer dans ces mots : elles ne savent pas, elles ne peuvent pas, elles ne veulent pas vouloir ^ « Ce que ces auteurs expriment ainsi, les malades le disent à chaque instant à leur manière : « Je vais, je viens, je crie, me dit Marguerite, mais sans rien faire, sans arriver à rien, sans rien vouloir, je suis comme une machine qui n'a plus de ressort. » C'est là ce que je désigne d'une façon générale sous le nom d'aboulie, et c'est ce caractère dont il faut analyser les détails.
On peut, pour étudier les aboulies, adopter, la division qui nous a rendu quelques services et distinguer des aboulies systématisées, localisées et générales. Mais il faut remarquer ici que, probablement à cause de notre peu de connaissances sur ce phénomène, les deux premiers groupes sont mal déterminés et difficiles à diagnostiquer, et que le troisième seul est important.
Les aboulies systématisées sont des impuissances de la volonté portant non sur l'ensemble des actions mais sur un acte particulier ou un système d'actes spéciaux. Sans doute, de telles impuissances se rencontrent et les • actes supprimés ne sont pas toujours ceux qui nous paraissent être les plus difficiles. Renée, par exemple (je parle d'elle, car je crois que dans ce cas il s'agit bien d'aboulies systématisées), cesse tout d'un coup de pouvoir parler ou de pouvoir écrire ; elle ne peut
1. The patients says, as ail such patients do : « I can not, » it looks like : « I will not, » but it is : « I can not wiil. » W. Page, Injuries of Ihe spine nnd spinal cord without appaveni meclianical lésion and nervous shoclc in Iheir surgical and medico-legal aspects, i883.
•2. M. Huchard, État mental, mœurs des hystériques, Archiu. de neuroL, 1882, I, 2U3.
plus arriver à dire « bonjour » à une certaine personne, tandis qu'elle salue bien toutes les autres.
Mais, en géne'ral, il est très difficile de porter avec pre'cision le diagnostic d'aboulie systématisée. En effet, quand il ne s'agit que d'une action déterminée, on sait qu'elle peut être supprimée de bien des manières. D'abord une action peut être supprimée par une idée fixe qui s'y oppose : quand Isabelle, à la suite d'une attaque pendant laquelle elle a parlé de mourir de faim, se met à refuser de manger, je ne songerai pas à un phénomène d'aboulie. Mais c'est encore là un cas assez facilement reconnaissable. Ce qui est plus embarrassant, c'est que toute action est un phénomène psychologique fort complexe et renferme surtout deux parties principales, la volonté de l'action et son exécution. Quand un acte isolé a disparu, il n'est pas facile de dire laquelle des deux fonctions est lésée. C'est le sujet de la querelle entre le « non-vouloir » et le « non-pouvoir » qui a divisé en deux camps les auteurs qui ont étudié l'aboulie
Sans doute ces phénomènes se touchent de très près, et chez l'homme normal ils se confondent presque absolument. Cette confusion peut aussi exister chez le malade, et l'on peut quelquefois dire avec M. Féré : « Le non-savoir, le non-vouloir, le non-pouvoir sont, en réalité des équivalents de la paralysie psychique du mouvement ^. » Mais on est forcé aussi dans certains cas de faire une distinction nécessaire. Un individu qui sait ce qu'il faut faire, qui se représente l'action à accomplir, mais qui ne trouve plus dans son esprit les moyens de l'effectuer, qui a simplement oublié comment on doit s'y prendre pour agir, n'est pas identique au malade qui ne se donne pas la peine de concevoir l'action et qui ne fait aucun effort. L'un est un simple
d. D.-J. Rivière, Contribution à l'élude clinique des aboulies, 1891, 11.