Ce point a clé étudié à iiropos du sens visuel, page 7lj
LES AnOLILIES.
un épuisement, tel qu'ils ne peuvent plus rien faire m rien sentir pendant quelque temps. Justine fixe un livre qu'elle essaye de lire; elle lit bien deux minu es, pu s se plaint, frotte ses yeux qui la piquent et qui pleurent elle essaye encore, mais elle ne voit plus rien, elle est comme dans l'obscurité. Cette cécité dure une ou deux minutes, et la malade recommence à hre; au bout ae deux minutes, même manège. C'est une forme de ce phénomène qu'on a appelé Vasihénopie, mais je crois qu'ici il est uniquement central, et dépend de la fatigue de l'attention. Justine, comme beaucoup de ces malades, lit souvent sans aucune attention, en rêvant à autre chose, en ne comprenant absolument rien. Quand elle lit ainsi, les yeux ne se fatiguent pas et ne deviennent pas aveugles.
Le même épuisement peut se manifester, non pour les sens, mais pour l'intelligence elle-même. Marcelle venait de se réveiller du somnambulisme, et jouissait pleinement d'un de ses instants clairs. L'état moral était remarquablement bon et devait, d'après les observations précédentes, conserver ces qualités au moins une demi -journée. Malheureusement Marcelle, avec cette curiosité bizarre qui ne survenait qu'à ce moment, se mit à regarder les papiers qui étaient sur la table. Elle vit des feuilles sur lesquelles j'avais dessiné des champs visuels, et elle exprima le désir de savoir ce que signifient tous ces petits ronds. Je me laissai entraîner, pour voir comment une personne de ce genre écouterait ime explication scientifique, à lui .dire le plus simplement possible ce que c'était qu'un champ visuel. A ma grande surprise, elle comprit fort bien, et se mit à faire des remarques assez justes sur les dessins qu'elle voyait. Tout cela était, trop beau pour elle; elle s'arrêta au milieu d'une phrase, fixa les yeux au sol, et entra dans un état mélancolique avec aprosoxie complète, qui dura jusqu'au lendemain. Un peu de fatigue mentale avait détruit en un instant tout le progrès si péniblement
obtenu. Ces transformations de l'attention sont en efl'et très fréquentes : on prie Maria de faire attention à quelque chose, à un article de journal par exemple ; elle s'y décide avec peine, commence lentement, puis elle s'arrête dans une immobilité complète, les yeux rivés sur sa lecture. On croit qu'elle fait une attention extrême, point du tout, elle a une des crises dont elle est coutumière, une de ses fixités comme elle dit. Il faut se hâter de la secouer pour la tirer de cet état, sinon dans quelques minutes on ne pourra plus l'en faire sortir. On verra plus loin la description psychologique de ces états : ce sont des rêveries automatiques qui surviennent après épuisement total de l'attention volon taire. Maria en sort par quelques soubresauts, en poussant un grand soupir, et naturellement avec l'oubli complet de tout ce qu'elle vient de lire.
Ce cas nous amène tout naturellement à faire une autre remarque bien connue, c'est que beaucoup d'hy.stériques entrent en somnambulisme quand on veut leur faire faire attention à quelque chose. Je ne puis étudier ici ce fait sans avoir encore parlé du somnambulisme; je fais seulement remarquer que l'attention prolongée a détruit la personnalité normale et a permis le développement automatique d'une autre forme d'existence psychologique.
Enfin, il ne faut pas oublier les hystériques auxquelles l'efïort d'attention donne tout simplement une attaque, comme Célestine ou Renée. Pour rappeler à Renée ce qu'elle savait autrefois comme institutrice, je lui ai proposé un petit problème de calcul. Elle l'a accepté non sans plaisir, en se souvenant qu'elle s'y intéressait jadis, et d'ailleurs elle n'a pas mal commencé. Mais elle a mal fini; après cinq minutes, elle sautait en l'air brusquement, puis se jetait par terre, criait miaou, oua, oua, etc., et lançait à tue-tête toutes les injures de son répertoire fort riche : c'était le résultat psychologique d'un problème d'algèbre. Je com-
LES ABOULIES.
prends maintenaiU une observation que j'avais recueillie avec étonnemont à la consultation de M. Séglas. On amenait un petit garçon renvoyé de l'école parce qu il avait des convulsions dès qu'il cherchait à faire attention. On peut vérifier le lait chez un grand nombre de malades, et il rentre dans les catégories de faits précédents.
0° Quels sont au moins les résuUats de cette attention si difficile? Ils ne sont pas bien remarquables. Les malades qui n'ont pas une aprosexie complète arrivent à comprendre ; elles se forment des idées relativement aux choses. Mais ces idées sont mal formées, elles manquent de netteté et de stabilité, elles sont mal possédées par le sujet, qui les laisse échapper à chaque instant. De là ce gros symptôme de l'état mental hystérique, comme de tous les esprits affaiblis : le doute. Le doute n'est pas propre à ceux qu'on appelle les douteurs qui d'ailleurs sont très souvent de simples hystériques, il existe chez la plupart des hystériques classiques.
Ce doute peut porter sur les perceptions présentes. Si on présente à Marcelle des objets : un livre, un couteau, en lui demandant ce que c'est, elle ne peut dans certains jours affirmer leur nature avec certitude : « Je crois que c'est un livre, mais je puis me tromper... voyons, dites vous-même, est-ce un livre? » Un jour, elle assistait à un petit concert, et elle vint me poser avec anxiété la plus singulière question : « Est-ce vrai tout cela? La musique, ces personnes qui dansent, cela ne semble pas être vrai; cela doit être un rêve ^ » Berthe rencontre un jour son frère qui vient la voir, et le regarde avec hésitation : « Est-ce que c'est vraiment toi, je ne suis pas bien sûre de te reconnaître. » « J'ai toujours, me disait-elle, comme un voile, un brouillard devant les yeux, est-ce que je ne le percerai
d. Aboulie et idées fixes, loc. cil., 387.
.112 ÉTAT MENTAL DES II Y ST fi R I g U E S.
doiK! jamais? Tout ce que j'entends me paraît tomber dans un grand vide; je me perds dans mes idées comme dans un filet, comme dans une toile d'araignée une pauvre mouche. » Le doute peut porter aussi et plus souvent encore sur les souvenirs et sur les imaginations. Les malades se représentent mal le passé et l'avenir, doutent de ce qu'elles ont fait ol de ce qu'elles vont faire, ne peuvent plus arriver à croire les récits qu'on leur fait, ou même les récits qu'elles font elles-mêmes. On comprend quelles perturbations singulières et compliquées peuvent en résulter. L'une doute du passé et aura des remords faux, l'autre aura des craintes imaginaires; celle-ci accuse tout le monde de mentir, et celle-là, comme a fait Justine pendant plusieurs mois, s'accuse elle-même de mentir continuellement. 11 faudrait tout un volume portant spécialement sur le doute, pour décrire tous ces faits.
Je ne voudrais cependant pas terminer cette étude sommaire de l'aprosexie sans signaler un détail curieux, qui s'observe dans ces attentions insuffisantes. Quand Berthe lit et tâche de faire attention, elle s'arrête à un mot et le lit avec étomiement : « Tiens, le mot « maison », quel chôle de mot; on appelle comme cela les endroits où on habite, quelle drôle d'idée de les appeler comme cela. Tiens, « une année » quelle drôle de chose , on compte par années , pourquoi compte-t-on par années? » Louise, une fillette de 13 ans, hystérique, a des étonnemeiits de ce genre pour tous les olajets qu'elle regarde avec attention : « Un lit, que c'est drôle. Je n'osais pas le dire chez moi, on se moquait de moi ; mais quand je suis revenue de la pension, j'ai trouvé les meubles, les chaises, la pendule tellement étranges. » Maria s'arrête devant un arbre, une plante, un objet : « Comme c'est grand un arbre, comme c'est vert du buis ! etc. » Ce phénomène est fréquent, je crois qu'il a son importance, car cet étonnement est le point de départ d'une série de questions,
LES AltOULIES.
et quand les malades sont prédisposées aux obsessions, elles tombent ainsi dans la folie de l'inleiTogation, le « gri'ibel sucht «.A plusiem's reprises, en examinant un malade atteint de ce délire, j'ai trouvé, au début de ses interrogations, l'étonnement initial analogue à celui de Bertbe : « Un jour où j'étais très fatigué, me dit l'un d'eux, j'ai vu entrer un étranger, il me parut si drôle, et depuis je me demande toujours pourquoi les hommes ont des nez. » Il y a peut-être au fond de ce délire un trouble de l'attention analogue à celui de l'hystérique.
Ce caractère « drôle, étrange » consiste simplement, à mon avis, en une impression de « nouveauté » ; c'est un sentiment de «jamais vu » par opposition à l'illusion de mémoire du « déjà vu ». Nous éprouvons nous-même ce sentiment quand nous regardons un objet sous un aspect qui n'est pas habituel, quand nous regardons, par exemple de très près, la pupille d'un œil. Nos malades voient mal, et rattachent mal leurs sensations à leurs souvenirs; de là ce défaut de 7'econnaissance qui vient s'ajouter aux troubles si nombreux de leur intelligence des choses.
Je n'ai pu que les énumérer brièvement dans ce chapitre, chacun d'eux mériterait une étude spéciale. Ce que l'on a vu suffit pour montrer l'importance de ces troubles de la volonté intellectuelle dans l'hystérie.