‹ État mental des hysteriquesChapitre 56 sur 112 · ANALYSE PSYCHOLOGIQUE ET INTERPRÉTATION · texte numérisé non relu

ANALYSE PSYCHOLOGIQUE ET INTERPRÉTATION

Il serait facile de montrer dans les aboulies des hystériques les mômes caractères psychologiques qui ont été signalés dans l'étude de leurs anesthésies et de leurs amnésies. Mais, comme ces caractères sont maintenant connus, je crois qu'il vaut mieux présenter les choses d'un point de vue un peu différent et faire ressortir quelques traits qui existaient déjà dans les autres stigmates, mais qui sont ici bien plus manifestes.

En effet, on remarque facilement que cette aboulio est également variable et mobile. Vel. retrouve toute son énergie quand elle est ivre d'alcool ou d'élber; aussi a-t-elle fortement abusé de ce moyen de réconfort. On constate également que bien souvent ce symptôme présente un aspect contradictoire.

Quand on étudie un cas typique, comme celui de Marcelle, on sera toujours frappé, comme je l'ai été moimême, d'une opposition entre les paroles et les actes de la malade. Elle déclare qu'elle est incapable de bouger, de faire aucun mouvement, de se lever de sa chaise, de prendre un objet, et elle fait devant nous les efforts les plus infructueux pour lever un doigt. Cependant si on fait mine de quitter la malade, si on la regarde à son insu et surtout sans qu'elle puisse penser qu'on l'observe, on constatera qu'elle remue en réalité beaucoup et qu'elle accomplit la plupart des mouvements qu'elle se déclarait incapable de faire. Ici encore, comme dans les études précédentes, il ne faut pas conclure trop vite que la malade nous a trompés et qu'elle vient pour son plaisir se faire enfermer dans une salle de folles. Il faut songer que les mouvements peuvent être accomplis de bien des manières et que l'une des façons de se mouvoir peut être perdue tandis que les autres sont conservées.

Le premier caractère de l'aboulie peut se résumer ainsi : c'est la conservation des actes anciens.

Je crois qu'il faut reconnaître tout d'abord une vaste catégorie de mouvements et d'actions qui subsistent sans modification malgré l'affaiblissement si général de la volonté. 1° Les mouvements physiologiques, respiration, digestion, etc., n'ont jamais été changés. 2° Le réflexes sont tout à fait normaux, aux genoux, a" yeux, àla bouche : Marcelle toussé, cligne des yeux, etci 3" Les mouvements qui, par l'exercice, sont devenus ins tinctifs sont également intacts; elle remue sur sa chais change de position, chasse une mouche du visage, s

LES ABOULIES.

gratte, se mouche sans l'ombre d'une hésitation. 4° Les mouvements habituels se font de même, elle fait quelques travaux à l'aiguille et exécute au crochet d'interminables bandes d'une dentelle qui est, il est bon de le remarquer, toujours la même. 5° A ces diverses catégories de mouvements conservés il faut en ajouter d'autres plus étranges. De temps en temps, elle griffonne indéfiniment sur un papier, elle se ronge les ongles ou bien elle se précipite pour exécuter certains actes déraisonnables. Mais alors elle n'hésite plus : elle, qui s'arrête devant une porte pendant une demi -heure sans pouvoir l'ouvrir, l'ouvre rapidement comme avec fureur quand il s'agit d'un de ces actes impulsifs. Ces divers mouvements sont également conservés à plus forte raison chez toutes les autres malades moins gravement atteintes.

Quel est leur caractère commun? On dira sans hésitation que ce sont des actes automatiques, mais ce mot a besoin d'être précisé et j'insisterai ici sur un des caractères principaux de l'automatisme psychologique. Tous ces actes conservés sont des actes anciens déjà exécutés autrefois, qui ne sont pas voulus aujourd'hui pour la première fois. A mesure qu'un acte prend ce caractère, il devient de plus en plus facile. J'essayais un jour d'exercer Marcelle aux mouvements volontaires : pour y arriver, j'avais étalé sur une table différents petits objets et je la priai de les prendre un à un et de me les remettre. Elle consentait volontiers à cette sorte de jeu et s'appliquait à bien faire. Or, malgré sa bonne volonté, elle réussissait assez bien à prendre certains objets et très mal à en prendre d'autres. Ainsi, il y avait sur la table un crochet qui était à elle et que j'avais pris dans son ouvrage et un petit porte-mine qui était à moi et que j'avais tiré de mapoche. Elle prenait toujours assez bien son crochet avec une ou deux minutes d'hésitation seulement, mais elle mettait dix minutes ou un quart d'heure pour prendre mon crayon. Ce jeu fut recom-

mencé plusieurs fois et je m'aperçus que, peu à peu, elle prenait fort bien mon porle-mine, presque aussi bieji que son crochet. Mais il suffisait de remplacer le portemine par un autre crayon pour provoquer de nouveau toutes les grandes hésitations de l'aboulie. En un mot elle réussissait à prendre un objet connu et habituel et ne pouvait faire l'action de saisir un objet nouveau qui n'avait pas encore été pris. Ce caractère se retrouve chez tous les malades qui continuent pendant leur période d'aboulie tous les actes anciens, à moins qu'il no se présente des complications qui rendent ces actes plus difficiles.

Il en est de même pour l'intelligence des idées : les aprosexiques continuent à comprendre les choses qu'ils ont déjà comprises une fois. On sait que Marcelle ou Maria, car l'expérience a été recommencée sur cette dernière et a donné les mêmes résultats, ne peuvent pas arriver à comprendre un paragraphe de journal qu'elles lisent pour la première fois. J'avais fait lire à Marcelle un alinéa de journal annonçant le mariage d'un personnage très connu et décrivant la cérémonie. Après la lecture faite à haute voix, je m'étais efforcé de lui faire comprendre de quoi il s'agissait. Gomme elle comprend mieux la parole, surtout la mienne, elle avait fini par saisir. Le lendemain je lui fis lire un autre alinéa, elle n'y comprit rien ; puis, sans la prévenir, je lui remis sous les yeux le paragraphe expliqué et compris la veille. Elle le lut tout haut et s'écria toute fière : « Ah! mais c'est le mariage de M.X...et la cérémonie à l'église. Vous voyez comme je comprends maintenant. » J'ai pu répéter cette petite expérience pendant plusieurs jours : un article quelconque n'était jamais compris, fût-il de deux lignes, mais quand elle lisait so?i article elle triomphait, sans se douter elle-même de la véritable raison pour laquelle elle le comprenait si bien'.

Page 1