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Aboulie et idées fixes, loc. cil

LES ABOULIES.

J'ai été heureux de voir que M. Séglas, dans son livre si intéressant sur les troubles du langage, adoptait entièrement cette explication. « Ils ne peuvent comprendre la lecture ni se souvenir des faits récents à moins que la synthèse ne leur ait été une fois donnée ^ » En un mot, tout ce qui a été acquis reste acquis, et de môme qu'une amnésique comme M-^^D... se souvient de tout le passé, des abouliques répètent et comprennent leurs actions et leurs idées anciennes.

Le deuxième caractère de l'aboulie sera la perte des actes nouveaux.

Les actions perdues sont, par opposition, les actions appelées volontaires. Sans analyser entièrement ce terme si difficile, nous connaissons déjà un premier caractère des actes volontaires, ce sont des actes nouveaux. Non seulement Marcelle prend difficilement un objet nouveau, mais elle se trouve impuissante dans tous les actes où se rencontre quelque nouveauté. Elle est totalement incapable de causer avec un inconnu; il lui a fallu deux mois pour s'habituer à me parler, depuis elle me parle facilement. Je l'emmenai un jour dans un autre cabinet d'observations où elle n'avait pas encore été avec moi. Elle eut sur le seuil une crise d'aboulie interminable; tandis qu'elle entrait toujours facilement avec moi dans la pièce accoutumée. Ce caractère est encore visible dans la façon dont elle marche. A-t-elle adopté une direction, elle va précipitamment, mais qu'un obstacle surgisse ou mieux qu'on l'appelle et qu'elle soit forcée de changer de direction, elle va rester immobile sans pouvoir se décider à partir. C'est toujours le début de l'acte, la mise en train, qui est pénible. Mais il est nécessaire de bien entendre ce que j'appelle ici le commencement d'un acte. Ce n'est pas le fait matériel de mettre les muscles en mouvement quand ils sont en repos. Ce fait existe aussi bien, qu'il s'agisse de prendre sur la table

1. SÉGLAS. Les troubles du langage chez les aliénés, 1892, 28.

mon porte-mine ou qu'il faille prendre un conpc-papier. J'entends la formation de cet ensemble complexe d'idées et d'images par lequel il est nécessaire de se représenter l'acte pour saisir un objet déterminé. Cette synthèse n'est pas exactement la même pour un objet que pour un autre, et c'est la formation de cette synthèse qui est difficile chez Marcelle, tandis que la répétition de cette même synthèse, quand elle a été déjà faite, est facile.

Les actes automatiques sont les actes pour lesquels il suffit de répéter une ancienne synthèse d'images déjà liées ensemble, en un mot, les actes déjà voulus autrefois, car la volonté, nous le comprenons ici par sa suppression, est la formation de ces synthèses nouvelles. Un acte n'est volontaire que par sa nouveauté.

La même remarque s'applique évidemment à l'intelligence des idées, et les faits que nous avons analysés donnent l'explication expérimentale d'une remarque générale souvent faite sur le caractère des abouliques. « Ils ont la plus vive antipathie pour les idées neuves, ils ne veulent rien apprendre de nouveau ^ » Ici encore, ce n'est pas tant la complexité que la nouveautéde la synthèse qui supprime la perception. Quand cette synthèse aétéune fois faite par un procédé quelconque, elle se répète automatiquement. Les éléments n'ont plus besoin d'être liés, ils le sont déjà; il ne s'agit plus d'une synthèse mais d'une association d'idées et les abouliques, comme on le sait, les exécutent fort bien sans hésitation et sans doute.

Ces premières remarques soulèvent quelques difficultés qu'il faut essayer de résoudre. Si on propose à une aboulique d'aller chercher un objetqu'ellen'a jamais pris, elle ne reste pas immobile absolument; elle se lève, étend le bras, etc., parvient à faire, en un mot, une partie des mouvements utiles. C'est que cet acte n'est

1. Raymond et Arnaud, Quelques cas d'aboulie. Ann. mr.d. p,9?/c/i., 1892,11, 74. '

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pas absolument et entièrement nouveau. Il se compose d'une collection d'actes anciens qu'elle peut faire facilement.

On peut s'étonner aussi que ces malades non seulement commencent difficilement les actes, mais qu'ils aient également de la peine à les continuer et qu'ils se montrent si peu persévérants. 11 y a des cas spéciaux où l'acte peut être continué en restant toujours le même et alors les malades ne le continuent que trop bien. Mais en général un acte ne dure qu'en se modifiant incessamment, en s'adaptant aux circonstances perpétuellement nouvelles. 11 faut le plus souvent un effort de création répété pour continuer un acte comme pour le commencer.

Pourquoi donc, dira-t-on encore, dans certains jours de grave maladie, comme Marcelle en a trop souvent, s'arrête-t-elle complètement et perd-elle même les actes les plus habituels? Elle ne sait plus me parler, quoiqu'elle m'ait parlé cent fois. Elle ne sait plus s'habiller, se lever de sa chaise, etc. Je répondrai par une affirmation peut-être paradoxale, à laquelle les psychologues n'ont pas fait une attention suffisante, mais que la clinique des maladies mentales met ici bien en évidence. C'est qu'il n'y a pas d'acte absolument ancien qui ne renferme une petite partie de nouveauté. Se lever aujourd'hui de sa chaise, ce n'est pas tout à fait la même chose que se lever hier : le temps, la température, les circonstances extérieures, l'état du corps et de l'esprit ne sont plus exactement les mêmes. Parler même à une personne très connue, c'est toujours une action nouvelle par quelques points. La personne à qui l'on parle, son costume, sa physionomie, le sujet du discours, tout cela change. On ne se baigne pas deux fois dans les mêmes eaux, disait le vieux sage, l'univers change incessamment et quelle que soit l'identité apparente des circonstances dans lesquelles nous sommes placés il y a toujours un changement, soit en dehors, soit en dedans de nous-mêmes, qui demande une

adaptation nouvelle, un effort nouveau. Puisque l'avenir n'est jamais la répétition exacte du passé, un acte conscient n'est jamais un acte complètement automatique. Il faut toujours s'efforcer, inventer, vouloir un peu même pour répéter l'acte le plus habituel. Et quand la volonté de Marcelle descend à un degré vraiment trop bas, je ne suis pas étonné de lui voir perdre même les actes habituels.

On peut considérer comme le troisième caractère de l'aboulie la conservation des actes subconscients et la perte de la perception personnelle des actes.

Quelle que soit la vérité des remarques précédentes, elles ne suffisent pas pour interpréter complètement l'aboulie. Dans plusieurs circonstances, on voit le malade exécuter des actes très facilement et cependant ces actes nous semblent être nouveaux, au moins aussi nouveaux que certains autres précédemment reconnus impossibles. Le meilleur exemple de ces cas embarrassants peut être fourni par des expériences de suggestion. Si je demande à une de ces personnes doucement et avec politesse de faire un acte, de prendre sur la table un coupe-papier, par exemple, elle répond : « Je veux bien » et essaye, mais l'acte ne se fait pas. Si, au contraire, pendant qu'elle cause à une autre personne, je lui suggère tout bas de faire cet acte, elle l'accomplit immédiatement. Je lui dis ainsi de cesser son ouvrage, de le reprendre, de se lever, de marcher, de prendre un objet, etc., elle accomplit tous ces mouvements sans le savoir, mais, remarquons-le, surtout sans hésiter. On sait que Berthe ne peut plus s'endormir volontairement; par une suggestion donnée à propos, on peut lui procurer imniiédiatement le sommeil le plus calme et le plus prolongé. J'avais autrefois disposé une expérience qui rendait cette opposition très sensible : j'avais suggéré à Marcelle, pendant un état somnambulique, qu'à un signal donné, un coup sur la table, elle prendrait mon chapeau et le mettrait .nu-

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une patére. Cette suggestion faite et, en apparence oubliée après le réveil, je lui demandais doucement : « Mademoiselle, vous devriez bien enlever ce chapeau qui me gêne pour écrire et le mettre sur une patére. — Je ne demande pas mieux, » dit-elle. Et la voici qui essaye de se lever, se secoue, étend les bras, a des mouvements incoordonnés, se rassied, recommence. Je l'ai laissée travailler ainsi vingt minutes sans qu'elle ait pu accomplir cet acte si simple. Puis j'ai frappé un coup sur la table. Aussitôt, elle se lève brusquement, prend le chapeau, l'accroche et revient s'asseoir. L'acte avait été fait par suggestion en un instant, il n'avait pu être fait par la volonté en vingt minutes.

Comment exphquer cette différence? Les deux actes, malgré l'apparence, ne doivent pas être absolument semblables au point de vue psychologique. D'abord, l'acte volontaire est évidemment beaucoup plus complexe. Quand Marcelle veutprendre le chapeau volontairement, elle sait que c'est un chapeau, qu'il est à moi, qu'elle le prend pour me rendre service, dans telle ou telle circonstance, etc. Si elle prend le même objet par suggestion, l'acte est fait brusquement et sans réflexion, elle ne sait même pas ce qu'elle a dans la main quand je l'arrête au passage, elle ne sait pourquoi elle prend cet objet. En \m mot, la synthèse de toutes les circonstances extérieures variables qui constituaient, comme on la vu, le côté nouveau de l'action, n'existe que dans l'acte accompli volontairement; cette synthèse n'existe pas ou existe beaucoup moins dans l'acte suggéré qui devient plus simple, plus identique aux actions anciennes du même genre et, par conséquent, plus facile.

Mais il y a une remarque bien plus importante à faire et qu'il est maintenant facile de comprendre, grâce aux études qui ont été faites sur l'anesthésie et sur l'amnésie hystérique. Arrêtons Marcelle au milieu de l'exécution d'un acte suggéré et demandons-lui ce qu'elle est en Irain de faire, elle répond d'un air ahuri :

ÉTAT MENTAL ])ES H Y S T É K I g U E S,

« Moi, je n'ai rien fait. — Mais vous venez de prendre ce chapeau. — Non, ce n'est pas moi. » Et elle répète toujours cette formule quand on l'interroge sur un acte de ce genre. En réalité, l'action suggérée qui s'exécute si bien est, chez toutes ces malades, une action subconsciente, isolée, non rattachée à la personnalité du sujet.

Je crois que l'observation des malades va nous permettre de généraliser cette remarque. On verra que ce

qui disparaîtchezles abouliques, c'estlapossibilité d'agir avec conscience, de rattacher leurs actes à leur personnalité présente. Un jeune homme, étudiant en médecine, dont j'ai raconté quelques distractions, dînait un jour chez un de ses chefs, éminent chirurgien; pendant tout le repas il parle beaucoup de choses et d'autres, et, à la fin seulement, il s'aperçoit que son hôte le regardait constamment d'une manière singulière et avec un demisourire : «Je me demandais, raconte-t-il, ce que M. X... avait à me regarder ainsi. Je cherchais à m'examiner; rien dans ma personne ne me parut déplacé ; je songeais à ma conversation, tout ce que je disais était raisonnable. Gomme M. X... souriait toujours, je me suis décidé à écoute?^ ma dernière phrase... Depuis une heure je le tutoyais. » Cette façon de parler sans s'écouter soi-même, d'agir sans se sentir agir, sans en avoir la conscience personnelle était accidentelle chez ce jeune homme : elle est constante chez quelques malades.

Maria travaille beaucoup et régulièrement pour gagner quelques sous, cela est surprenant pour une hystérique; dès qu'on l'examine, on constate qu'elle ne sait jamais ce qu'elle fait. Son esprit est ailleurs ou nulle part, mais ses mains cousent sans qu'elle en ait conscience. Le fait est surtout remarquable chez Berthe, qui est assez intelligente pour avoir constaté elle-même la façon bizarre dont elle travaille et pour s'en plaindre. « C'est incompréhensible ce qui se passe, me racontaitelle dès son entrée à l'hôpital; depuis quelque temps je travaille drôlement, ce n'est plus moi qui travaille.

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ce sont mes mains. Elles n'exécutent pas trop mal, mais sans que j'y sois pour rien. Quand c'est fini, je ne reconnais pas du tout mon ouvrage, je constate que c'est bien, mais je me sens tout à fait incapable d'avoir fait cela... Si on me disait : Ce n'est pas toi qui l'as fait, je répondrai : C'est vrai, ce n'est pas moi... Quand je veux chanter, impossible, et, d'autres fois, j'écoute ma bouche qui chante très bien cette chanson... Ce n'est certainement pas moi qui marche, je suis comme un ballon qui rebondit tout seul... Quand je veux écrire, je ne trouve rien du tout à dire, ma tête est vide, il faut que je laisse ma main écrire ce qu'elle voudra et alors elle remplit quatre pages, tant pis si c'est absurde... Quand je compte, j'écris le résultat, mais je sais bien que je ne l'ai pas trouvé... Je ne comprends plus rien à mes idées, elles tombent toutes seules; on dirait qu'elles sont écrites sur un grand rouleau qui se déroule devant moi... Je ne suis plus rien qu'un polichinelle dont quelqu'un tient la ficelle, tout s éloigne de moi, je ne suis plus là que pour représenter. »

Ce qu'il y a de plus curieux, c'est qu'elle fait ainsi de fort jolies choses; qu'elle confectionne un costume ou qu'elle écrive une lettre, elle déploie quelquefois un réel talent, mais tout cela est exécuté de cette façon bizarre. Elle semble fixée sur son travail, mais elle ne parait pas en avoir conscience; quand elle relève la tête, elle est ahurie comme si elle sortait d'un songe et ne se souvient pas de ce qu'elle vient de faire. Sa manière d'agir rappelle un peu celle que l'on prête aux hommes de génie qui obéissent à l'inspiration sans avoir conscience d'effectuer eux-même leur œuvre. Moreau de Tours n'auraitpas repoussé cette comparaison de l'homme de génie et de l'hystérique. Pour prendre une comparaison plus humble, elle agit comme nous faisons de temps en temps quand nous laissons notre main écrire toute seule l'orthographe d'un mot que

nous no retrouvons plus. Mais ce qui, chez n-ous, est accidentel, est perpétuel chez elle; quoiqu'elle ait encore de l'activité, elle n'a plus la conscience personnelle de cette activité et, par conséquent, elle n'agit plus volontairement ^

M. Séglas a rapporté au congrès des aliénistes de Blois^ un exemple du même genre, un jeune homme de 19 ans, hystérique, présentait le môme état d'activité automatique pendant les quelques jours qui précédaient l'attaque : « Il me semble, écrit alors le malade, qu'il y a alors en moi deux personnes, l'une qui agit, marche, parle, mais comme si c'était une autre; l'autre personne qui regarde agir et faire... » C'est un malade chez qui l'aboulie augmente avant l'attaque, comme on l'a vu chez Marguerite, mais c'est toujours le même état que l'on peut appeler diminution de la perception personnelle des actes avec conservation de l'activité automatique.

Cette façon d'agir, quand elle est possible, diminue les effets de l'aboulie, puisque, en réalité, les actes sont toujours exécutés d'une manière suffisante. D'autres malades, au contraire, ne veulent pas ou ne peuvent pas s'abandonner à cette activité automatique; ils cherchent à faire les actes consciemment et volontairement, alors ils ne font plus rien. Ils empêchent même, en essayant de les faire volontairement, des actes qui s'exécuteraient très bien automatiquement. « Les mouvements familiers, ceux que la répétition avait rendus automatiques, sont atteints à leur tour; ils redeviennent conscients et volontaires, ils perdent avec le bénéfice de l'habitude leur caractère acquis de facilité et de rapidité ^. » Le même trouble de la perception person-

1. Conférence sur la suggestibilité des hystériques. Archives de neuroL, nov. 1892.

2. Congrès des aliénistes. Troisième session (Blois). Archives de neurologie, 1892, II, 321.

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