‹ Etat mental des hystériques: les stigmates mentauxChapitre 21 sur 133 · CoAncoT. MaL du syst^verv., III · texte numérisé non relu

CoAncoT. MaL du syst^verv., III

un certain nombre de délires, dans la fièvre typhoïde, dans la tuberculose avancée, dans la manie, etc. Nous avons surtout examiné ces petits états délirants qui surviennent au cours de Thystérie, de la neurasthénie ou de la folie du doute. Les malades sont totalement impuissants à suivre pendant quelques instants la même idée; ils pensent par images isolées ou se bornent à des associations très simples par consonance, par contiguïté entre quelques images très voisines. Les idées qui leur sont inspirées ne font naître que quelques images verbales, quelques rêves, quelques mouvements en petit nombre, et c'est tout. L'incohérence se rétablit immédiatement. Que l'on compare un semblable état d'esprit avec celui d'une hystérique qui, pendant une demi-heure, développera le même rêve, et autour d'une même pensée, celle « d'un voyage dans la lune », accumulera des milliers et des milliers d'images, qui sera capable de conserver une idée suggérée pendant des mois entiers, et on verra que les aliénés ne sont pas tous suggestibles autant qu'on l'a prétendu.

Le même fait peut encore mieux se vérifier si l'on considère les états d'esprit intermédiaires. Certains hystériques sont peu suggestibles, parce qu'ils sont trop malades, et parce que leur pensée ne peut pas conserver longtemps la même orientation, fût-elle tout à fait automatique. A certaines malades comme Rose, Marie ou Marguerite, je puis donner une suggestion qui s'exécutera seulement dans trois mois ; le souvenir sera conservé à leur insu et lacté réalisé. Cette expérience est absolument impossible avec Berthe ; elle développe admirablement des suggestions très simples et momentanées, mais elle est incapable de donner à une idée un développement si prolongé et si considérable. Dans une heure, une attaque, ou môme la moindre émotion va tout bouleverser, tout « démolir » , comme elle dit, et les suggestions que je lui aurais faites auront absolument disparu. On a beaucoup espéri de la thérapeutique de l'aliénation par la suggestion ; je crains que ce procédé ne puisse s'appliquer qu'à des ca« très spéciaux. La sug-

gestion demande pour se développer un esprit relativement sain : c'est une idée déjà exprimée par M. Bernheim*, et je suis heureux de me trouver d'accord avec lui. La première condition de la suggestion est une certaine force d'esprit, et certains malades ne sont pas suggestibles parce qu'ils sont pour ainsi dire au-dessous de la suggestion, comme certains malades infectés sont incapables de faire de la fièvre.

Mais faut-il immédiatement passer à Tautre opinion extrême et soutenir que la suggestibilité est compatible avec une santé normale de l'esprit, et qu'elle se rencontre continuellement chez les personnes les plus saines ? C'est une opinion qui nous paraît également inacceptable. Malgré les affirmations de certains auteurs, je dois avouer que je n'ai pas réussi à provoquer des suggestions chez des personnes moralement bien portantes. 11 est inutile de discuter à l'infini sur le sens du mot « santé » et de prétendre que la santé idéale n'existe pas. C'est renouveler le sophisme des Grecs sur l'homme chauve. Je parle des hommes que l'on considère ordinairement comme normaux, sans antécédents pathologiques ni héréditaires, ni personnels au point de vue névropathique, sans tares actuelles médicalement appréciables. Si je prends une personne de ce genre, et elles sont nombreuses, il faut en convenir, si je lui affirme qu'il y a un petit chien sur le coin de la table, elle me rit au nez et n'éprouve aucune hallucination. Ce fait me paraît incontestable, et pour parler de la suggestion chez les personnes saines, on est obligé de considérer des faits tout différents, des effets de l'éducation, des habitudes, des souvenirs, des croyances, etc. Ce sont des phénomènes psychologiques voisins de la suggestion en apparence, mais dont le mécanisme est bien différent. Ces faits ne sont devenus automatiques que peu à peu, grâce au consentement personnel. Aujourd'hui encore ces actes sont acceptés par l'individu qui s'en rend compte et les assimile à sa personnalité. Il en résulte que de telles actions ne sont 1. BERNHEiir. Hypnoliêmey Buggestion^ 1891, 224

pas envahissantes, sont limitées dans leur développement par les autres pensées avec lesquelles elles sont mises en relation. Des personnes dociles, obéissantes, disposées à penser que d'aulres ont plus d'intelligence et d'expérience qu'elles-mêmes et qui, à cause de cela, croient facilement ce qu'on leur enseigne, ne sont pas des individus suggestibles. Ce développement complet et automatique d'une idée isolée de la personnalité, à la façon d'un parasite, ne se rencontre pas chez l'homme normal.

Inversement toutes les fois que j'ai constaté chez une personne de la suggestibilité indiscutable, je n'ai eu aucune peine à constater des traces nombreuses et évidentes de maladie mentale plus ou moins grave, des distractions exagérées ou même des anesthésies proprement dites, les doutes, les idées fixes, les phobies, toutes les manifestations de l'aboulie. Dans le passé de ces personnes, on retrouve toutes sortes d'accidents névropathiques et le simple fait que la suggestibilité persiste encore aujourd'hui doit rendre le médecin très réservé sur le pronostic de leur avenir. La suggestibilité chez eux en effet ne doit pas être considérée comme une simple exagération de la docilité et de la croyance normale. Ces personnes le plus souvent ne sont ni dociles, ni croyantes, elles ont un caractère mobile et indiscipliné, elles reconnaissent elles-mêmes qu'elles ne peuvent arriver « à croire )> . « Je n'ai plus confiance en personne, je n'ai pas du tout confiance en vous, disent-elles souvent », et cependant on leur fait voir par hallucination tout ce que l'on veut. Elles sont incapables d'obéissance volontaire qui demande de la force d'esprit et elles subissent d'une façon maladive toutes les impulsions automatiques.

Ce rapport entre la suggestibilité et les maladies de l'esprit peut se vérifier sur les hystériques elles-mêmes. IV est facile de voir qu'elles ne sont pas toujours suggestibles au même degré. Souvent, je le sais bien, elles ne sont pas suggestibles parce qu'elles ont une autre idée en tête; rien n'est difficile comme de suggestionner une per-

sonne qui a déjà reçu une suggestion ou qui a une idée fixe. Mais je ne parle pas de cela. Certaines hystériques, que personne n'a touchées, qui n'ont certainement pas d'idées fixes, deviennent peu à peu de moins en moins suggestibles. A quel propos? Tout simplement quand elles guérissent. Je fai observé plusieurs fois et dans des circonstances très particulières. Une hystérique, Lucie, avait des crises tous les jours, ne mangeait pas et ne dormait pas, elle était suggestible au plus haut point. Un peu grâce à moi, je le dis tout bas, elle se calme, n'a plus d'attaques, mange et. dort, elle se renforce, reprend ses souvenirs, puis sa sensibilité. Eh bien, je ne pouvais plus rien lui commander. Entendons-ndus, elle m'obéissait très docilement par consentement volontaire, mais n'avait plus ce développement automatique des idées sans conscience personnelle et sans souvenir. Tout avait disparu.

Bien mieux, on sait qu'au cours même de la maladie, sous toutes sortes d'influences, les hystériques changent beaucoup d'état psychologique. Après une crise, après un sommeil prolongé naturel ou artificiel, après une émotion quelconque, ou bien pendant certains états anormaux que l'on provoque ou qui surviennent spontanément, les malades se trouvent momentanément transformées. Le voile épais qui les empêchait de comprendre les choses se déchire, elles ont des instants clairs, comme me disait autrefois Marcelle. Eh bien, pendant ces instants clairs, on remarque deux choses simultanées : la suggestibilité a diminué considérablement ou môme a disparu, plus d'actes automatiques et impersonnels, plus d'hallucinations en contradiction avec les sensations réelles*. En même temps on constate que l'anesthésie a disparu, que le sujet n*est plus, ni distrait, ni anesthésique, ni aboulique. Les observations de somnambulismes complets qui ont déjà été publiées sont bien significatives à cet égard, elles nous montrent la

1. M. Pitres a remarqué aussi que tous les sujets ne sont pas éga lement suggestibles dans les différents sommeils hypnotiques. (Leçons sur l'hystérie, 1891, II, 166.)

disparition simultanée et de la suggestion et des stigmates de l'hystérie.

La même relation peut se vérifier d'une manière inverse : chez certains sujets, la suggestion ne prend son pouvoir anormal qu'au moment où l'affaiblissement de l'esprit devient manifeste. J'ai souvent vu des hystériques résister sur le moment aux suggestions qui leur étaient faites et les exécuter cependant quelques heures plus tard pendant une crise ou pendant une période de maladie, quand l'esprit affaibli devenait incapable de s'opposer au développement de l'idée étrangère. Je commande à Renée de tirer la langue, elle résiste et la suggestion n« prend pas ; deux jours plus tard, je constate que pendant une attaque elle tire constamment la langue, ce qu'elle ne faisait pas auparavant. Lucie qui avait cessé d'être suggestible vint me retrouver huit mois plus tard, se plaignant de migraines, d'insomnies, de cauchemars; elle était de nouveau distraite, anesthésique, amnésique; il suffit d'un mot pour la suggestionner comme je voulais. Une autre hystérique, Marie, à peu près complètement guérie, ne pouvait plus être suggestionnée que pendant les trois journées de ses règles et, pendant ces trois jours, elle reprenait tous les stigmates de la désagrégation psychologique.

Cette faiblesse qui accompagne la suggestion, qiii varie avec elle, peut, dans certains cas précis, être analysée. On constate à ce moment chez le sujet toutes les tares psychologiques que nous avons déjà décrites, des anestbésies du type) hystérique, ou des distractions équivalentes, des amnésies, des doutes, tous les troubles de la volonté et de l'attention . On voit que le malade a perdu la puissance de synthétiser au même moment un grand nombre de phénomènes psychologiques, qu'il n'a conscience que de peu de faits à la fois, que le champ de sa conscience personnelle est très rétréci. Ce rétrécissement ne modifie pas seulement la sensibilité et la mémoire, il trouble tous les actes et toutes les pensées. Us malades ne sont plus capables de combiner ensemble plusieurs pensées, de se maintenir en équilibre

entre plusieurs idées opposées, de passer facilement d'une idée à une autre. Berthe s'absorbe dans une idée et ne peut plus penser à autre chose, elle se donne tout entière à cette unique pensée qui prend en apparence des proportions énormes. Quand elle pense à la Salpêtriére, elle prétend y avoir été toute sa vie et oublie les rues de Paris. Quand elle rêve aux rues de Paris, elle ne connaît plus la Salpêtriére et ne sait plus s'y diriger. Maria se fixe si bien sur une idée, qu'elle devient incapable de sen^r aucune impression extérieure; on peut la soulever et la porter d'une chambre dans une autre sans qu'elle s'en aperçoive. Les malades eux-mêmes se rendent compte de cet état. « Je m'arrête trop à toutes mes idées, dit Marguerite, je vais encore être malade. » « Ce n'est pas ma faute, si je suis violente, dit Célestine en pleurant quand elle a fait quelque sottise, je ne pensais plus du tout que vous me l'aviez défendu;... je n'ai pas beaucoup d'idées, moi... je ae puis pas penser à tant de choses... tout ce qui me vient à l'esprit je le fais. » Bertlie un jour ne s'arrête-t-elle pas en contemplation devant des boutons qu'une dame avait à son corsage et ne se met-elle pas à arracher un de ces boutons? Quand on l'arrête, elle est stupéfaite "et désolée : « Oh! qu'est-ce que je fais là?... un rien m'attire et j'oubHe tout. » On pourrait encore rappeler un mot de cette même malade que nous avons déjà cité : « Je tombe dans une idée comme dans un précipice et la pente est bien rude pour remonter. » Ce sont là des altérations très nettes de la pensée qui existent chez les individus suggestibles.

Non seulement ces caractères psychologiques accompagnent la suggestion, mais ils nous paraissent l'expliquer. Pourquoi, dans l'état normal, nos idées anciennes rappelées par un mécanisme quelconque ne se développent-elles pas complètement? C'est parce que nous en avons conscience, parce que nous les rattachons dès leur naissance à la masse énorme des autres souvenirs, des autres images, qui constitue notre personnalité. Elles ont leur place, elles jouent leur rôle dans le grand système, mais elles ne sont

pas isolées et indépendantes, et leur développement est contenu par le développement de toutes les autres pensées. « Pour arrêter une pensée, disait M. Ch. Richet, il en faut une autre qui y mette obstacle, pour entraver un sentiment, un autre doit prendre naissance*. » Sans doute, mais pour que ces phénomènes puissent s*opposer les uns aux autres, il ne suffit pas qu'ils soient simultanés, il faut qu'ils soient réunis dans une même conscience. C'est là précisément ce qui fait défaut chez les individus suggestibles, ils sont incapables de réunir lant de pensées dans une même perception personnelle et ne peuvent par conséquent les opposer les unes aux autres. « En raison de la dissociation facile de l'unité mentale, disait M. Charcot en d'autres termes, certains centres peuvent être mis en jeu sans que les autres régions de l'organe psychique en soient avertis et soient appelés à prendre part au processus'. »

U suffît d'observer comment s'exécute une suggestion pour voir que les choses se passent bien ainsi. Quand on affîrme à une de ces malades une idée bizarre en contradiction avec la réalité, elle reste surprise, elle semble recevoir un choc et pendant quelque temps elle résiste, c'est-à-dire que pendant quelque temps elle conserve dans sa conscience la notion de sa personnalité, la connaissance des objets extérieurs réels et ces idées justes s'opposent à la pensée contradictoire que notre parole éveille dans l'esprit. Ensuite, comme le disait Marguerite quand je l'interrogeais sur ses impressions, son attention se fatigue extrêmement vite, la malade ne peut conserver tant de choses à la fois dans l'esprit. « Que mon attention se détourne un moment, une seconde, et je suis perdue, je ne sais plus rien, je suis absorbée dans ce que vous me dites. » Traduisons ce langage, et disons : sa conscience trop étroite ne renferme plus les souvenirs et les sensations antagonistes, elle oublie qu'elle est à l'hôpital, qu'elle a vingt-trois ans, etc.,

i. Ch. RicHET. Vhomme et V intelligence^ 1884, 529. 2. Ghaucot. !dal. du iyst. nerv., III, 455.

et tous les éléments contenus dans Tidée suggérée se développent en liberté.

M. Max Dessoir* fait observer que cette disparition des images antagonistes n*est qu'un résultat de la suggestion ; c'est parce qu'elle commence à se développer qu'elle fait disparaître toutes les autres idées. Cela est juste; dans certains cas, la suggestion en se développant envahit tout l'esprit et supprime, comme on l'a vu, toute autre idée. Mais dès le début ce développement a été rendu possible par le défaut de résistance des pensées antagonistes. Au moment de la suggestion, il y a un choc, une émotion qui détruit la faible synthèse personnelle du sujet. L'idée suggérée reste isolée, plus ou moins complètement séparée des autres idées; elle peut alors se développer et supprimer même toutes les pensées étrangères.

Au début de celte étude sur les conditions de la suggestion, nous avons admis que la suggestion ne pouvait pas se développer dans des esprits malades, qu'elle réclamait, pour prendre toute sa puissance, des esprits relativement sains. Nous venons de démontrer maintenant qu'elle dépend d'un défaut de synthèse, d'un affaiblissement de la conscience. Ces deux affirmations ne sont-elles pas contradictoires? En aucune manière. Un symptôme peut disparaître dans certaines maladies et rester cependant un symptôme pathologique. Le râle crépitant n'existe pas à toutes les périodes de la pneumonie, il disparaît dans beaucoup d'affections graves du poumon, il n'en est pas moins un signe très caractéristique d'une maladie. Il en est de même pour la suggestion : elle n'appartient pas h toutes les altérations mentales, mais elle est le signe d'une maladie mentale particulière. Il faut, pour qu'elle se produise, que l'association automatique des éléments psychologiques soit conservée et que la synthèse actuelle des phénomènes soit altérée ou réduite. Elle demande comme condition essentielle une maladie de la personnalité.

1. Max Dessoir. Experimentelle Pathopsychologie. Vierteljahrsschrift f, wissensc/iaftliclie Philosophie, 1890, 198.

Cette maladie de la personnalité, qui est la condition de la suggestion, peut se rencontrer dans bien des circonstances. Elle se rencontre dans certains états infectieux, dans la fièvre typhoïde, dans la tuberculose, dans des intoxications, surtout dans Talcoolisrae. J'ai décrit autrefois un cas très remarquable de suggestibilité chez un homme pendant la convalescence d'une attaque de delirium subaigu*. On constate cette altération de la perception personnelle dans bien des maladies nerveuses, chez les neurasthéniques, les choréiques, les douleurs, les imbéciles même, on la voit momentanément produite par les grandes émotions, les violents shocks moraux. Mais, si incontestables que soient ces observations, elles nous montrent presque toujours une suggestibilité incomplète. Il faut avouer qu'il y a une maladie particulière qui réunît d'une façon merveilleuse les deux conditions essentielles de la suggestion, la conservation de l'automatisme et la diminution de la syntlièse personnelle : c'est l'état hystérique. L'étude de tous les stigmates nous a constamment montré ces deux caractères dans l'hystérie. Il ne faut donc pas être surpris si l'esprit des hystériques est par excellence le terrain favorable à la suggestion, si nous avons constaté chez elle le développement extraordinaire de ce phénomène. La disposition à la suggestion et aux actes subconscients est le signe d'une maladie mentale, mais c'est surtout le signe de l'hystérie.

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