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DESCRIPTION DES IDÉES FIXES CHEZ LES HYSTÉRIQUES

Un aliéné tourmenté par des idées fixes, qu'il leur accorde une entière créance ou qu'il lutte contre le délire envahissant, a toujours la connaissance précise des pensées qui le tourmentent. 11 les exprime par la parole, ou, s'il ne les explique pas nettement c'est qu'il cherche à les dissimuler ; s'il voulait être sincère, il pourrait toujours les énoncer. 11 en est tout autrement des hystériques, il est bien rare qu'ils se rendent compte clairement d'une idée fixe qui les obséderait. Le plus souvent, ils affirment avoir l'esprit parfaitement tranquille, sans aucune préoccupation. Il n'est pas toujours possible de les accuser de dissimulation et on peut mettre leur sincérité à l'épreuve. On voit quelquefois que ces malades sont très confiants et très sincères, qu'ils avouent même lés choses les plus cachées. Peut-on supposer qu'ils cachent une idée fixe beaucoup plus insignifiante? beaucoup d'auteurs ne l'ont pas pensé, ils ont remarqué que les accidents hystériques ne semblaient pas en rapport avec des pensées du malade. Ces accidents continuaient à exister même quand le malade, entièrement distrait, paraissait penser à autre chose. Souvent même on constatait que ces accidents persistaient la nuit, pendant le sommeil profond, ou pendant des attaques, dans des états, en un mot, où le sujet ne paraissait pas capable de penser à son idée fixe. Ces observations fort justes conduisaient à nier l'existence des idées fixes dans l'hystérie.

NoHs croyons qu'il est nécessaire d'adnaettre l'existence

d'une forme d'idées fixes particulière qui est propre aux hystériques et que nous avons proposé de désigner sous le nom ûHdées fixes subconscientes. Le mot « conscience », quand on l'applique à des idées fixes et à des délires, a pris quelquefois dans la langue des aliénistes un sens particulier. Il signifie que le sujet se rend compte de son délire, en reconnaît la fausseté. Un délire inconscient est au contraire un délire auquel le malade s'abandonne, sans le juger, et qu'il accepte comme la vérité. Je regrette de ne pouvoir accepter ce sens, en réalité incorrect, du mot conscience^ car j'ai été obligé d'employer ces termes dans un autre sens. Une idée ûxey comme un phénomène psychologique quelconque, est consciente, non pas quand elle est jugée, mais simplement quand elle est connue par le sujet, et c'est dans ce sens que les idées fixes des obsédés peuvent être dites conscientes. Nous croyons qu'il est extrêmement important, pour comprendre les hystériques, de savoir que chez elles les idées fixes peuvent perdre ce caractère et se présenter sous l'aspect de phénomènes subconscients. Comment mettre en évidence l'existence d'une idée qui par définition, est ignorée par le malade et ne peut pas être exprimée? Il faut, répondrons-nous, avoir recours à tous les procédés d'observation que les expériences sur les actes subconscients nous ont fait connaître. Les phénomènes subconscients se manifestent, comme on l'a vu, de bien des manières ; il en sera de même pour les idées fixes subconscientes. 1° Ces idées peuvent se développer complètement pendant les attaques d'hystérie et s'exprimer alors par des actes et par des paroles. 2" Dans les rêves plus ou moins agités qui ont lieu pendant le sommeil et dans les somnarabulismes naturels qui surviennent souvent à ce moment, les idées fixes sont entièrement avouées. S** L'un des meilleurs procédés consiste à faire entrer artificiellement le malade dans un état analogue aux précédents, dans le somnambulisme provoqué. Tantôt, abandonné à lui-même dans cet état artificiel, il a des rêves qu'il exprime tout haut, il se livre à des actes, comme dans un somnambulisme naturel.

et révèle ses pensées; tantôt il cause avec nous et répond à

nos questions. 11 est étonnant de voir combien les sujets

mis en somnambulisme retrouvent avec netteté et avec

précision des souvenirs, des idées' dont ils n'avaient

aucune conscience pendant la veille. Ils expliquent très

clairement alors l'idée qui les obsède et rendeiit compte par

le menu de toutes les sensations, de toutes les images qui

ont déterminé et qui déterminent encore les accidents. 4* On

sait que les pensées subconscientes peuvent se manifester

même pendant la veille des malades et à leur insu. Certains

actes qu'ils accomplissent automatiquement quand ils sont

distraits permettent de deviner ces idées. Mais, quand il est

possible de l'employer, le procédé qui consiste à utiliser

l'écriture automatique est plus précis que tous les autres.

Inutile de revenir sur la description de cette écriture que

les spirites ont découverte : si elle n'a plus aujourd'hui le

rôle religieux auquel la destinaient les disciples d'Allan

Kardec, peut-être peut-elle avoir dans maintes circonstances

un certain rôle médical. Signalons aussi un procédé moins

connu qui, dans des cas tout particuliers, peut aussi servir

à mettre au jour les pensées subconscientes : c'est le procédé

du « crystal gazing » décrit surtout par les auteurs

anglais. Beaucoup de malades, des hystériques, à mon avis,

presque toujours, ne peuvent fixer une surface brillante

modérément éclairée sans avoir des hallucinations visibles.

Ce sont leurs propres rêves qu'elles voient défiler dans le

miroir, et quelquefois elles arrivent ainsi à percevoir et à

exprimer des idées dont elles ne se rendaient pas compte

auparavant. Tels sont les procédés, encore bien imparfaits,

qui permettent de pénétrer un peu plus profondément dans

l'esprit des malades.

Qu'il nous soit permis de reproduire comme exemple une ancienne observation que nous avons déjà publiée et yiijbien que manquant de précision sur certains points, est intéressante, car elle nous semble, sauf erreur possible, lune des premières observations d'idées fixes subconscientes chez une hystérique. •

« Il faudrait, disions-nous, passer en revue toute la pathologie mentale et peut-être même une partie importante de la pathologie physique pour montrer tous les désordres psychologiques et cor-porels que peut produire une pensée persistant ainsi en dehors de la conscience personnelle....

Un des sujets que j*ai souvent cité sous le nom de Marie a présenté une maladie et une guérison également curieuses. Cette jeune fille fut amenée de la campagne à Thôpital du Havre parce qu'on la considérait comme folle et que l'on désespérait presque de sa guérison.... A l'approche de ses règles, Marie changeait de caractère, devenait sombre et violente, ce qui ne lui était pas habituel, et avait des douleurs et des secousses nerveuses dans tous les membres. Cependant les choses se passaient à peu près régulièrement pendant la première journée, mais, vingt heures à peine après le début, les règles s'arrêtaient subitement et un grand frisson secouait tout le corps, puis une douleur vive remontait lentement du ventre à la gorge et les grandes crises d'hystérie commençaient : les convulsions, quoique très violentes, ne duraient pas longtemps et n'avaient jamais l'aspect de tremblements épileptoïdes : mais elles étaient remplacées par un délire des plus longs et des plus forts. Tantôt elle poussait des cris de terreur, parlant sans cesse de sang et d'incendie et fuyant pour échapper aux flammes, tantôt elle jouait comme une enfant, parlait à sa mère, grimpait sur le poêle ou sur les meubles, et dérangeait tout dans la salle. Ce délire et ces convulsions alternaient avec d'assez courts instants de répit pendant quarante-huit heures. La scène se terminait par plusieurs vomissements de sang après lesquels tout rentrait à peu près dans l'ordre. Après une ou deux journées de repos, Marie s'était calmée et ne se souvenait de rien. Dans l'intervalle de ces grands accidents mensuels elle conservait des petites contractures tantôt aux bras ou à la poitrine, dans les muscles intercostaux, des anesthésies variées et très changeantes et surtout une cécité absolue et continuelle de l'œil gauche. En outre elle avait de temps en temps des petites crises sans grand

délire, mais qui étaient caractérisées surtout par des poses de terreur. Cette maladie rattachée si évidemment aux époques menstruelles semblait uniquement physique et peu intéressante pour le psychologue. Aussi ne me suis-je d'abord que fort peu occupé de cette personne : tout au plus avions-nous fait avec elle quelques expériences d'hypnotisme et quelques études sur son anesthésie, mais nous évitions tout ce qui aurait pu la troubler vers Tépoque où approchaient les grands accidents. Elle resta ainsi sept mois à rhôpital, sans que les diverses médications et l'hydrothérapie qui furent essayées eussent amené la moindre modification. D'ailleurs les systèmes tliérapeutiques, en particulier les suggestions relatives aux règles, n'avaient que de mauvais effets et augmentaient le délire.

Vers la fm du huitième mois, elle se plaignait de son triste sort et disait avec une sorte de désespoir qu'elle sentait bien que tout allait recommencer : « Voyons, lui dis-je par curiosité, explique-moi une fois ce qui se passe quand tu vas être malade. — Mais vous le savez bien, tout s'arrête, j'ai un grand frisson et je ne sais plus ce qui arrive. »

Je voulus avoir des renseignements précis sur la façon dont ses époques avaient commencé et dont elles avaient été interrompues. Elle ne répondit pas clairement, car elle paraissait avoir oublié une grande partie des choses qu'on lui demandait. Je songeai alors à la mettre dans un somnambulisme profond, capable, comme on l'a vu, de ramener des souvenirs en apparence oubliés, et je pus ainsi retrouver la mémoire exacte d'une scène qui n avait jamais été connue que très incomplètement.

A l'âge de treize ans elle avait été réglée pour la première fois, mais, par suite d'une idée enfantine ou d'un propos entendu et mal compris, elle se mit en tête qu'il y avait à cela quelque honte et chercha le moyen d'arrêter l'écoulement le plus tôt possible. Vingt heures à peu près après le début, elle sortit en cachette et alla se plonger dans un grand baquet d'eau froide. Le succès fut complet : les

règles furent arrêtées subitement et, malgré un grand frisson qui survint, elle put rentrer chez elle. Elle fut malade assez longtemps et eut plusieurs jours de délire. Cependant tout se calma et les menstrues ne reparurent plus pendant cinq ans. Quand elles ont réapparu, elles ont amené les troubles que. j'ai décrits. Or si Ton compare Tarrêt subit, le frisson, les douleurs qu'elle décrit aujourd'hui en état de veille et le récit qu'elle fait en somnambulisme, on arrive à cette conclusion : Tous les mois la scène du bain froid se répète, amène le même arrêt des règles et un délire qui est, il est vrai, beaucoup plus fort qu'autrefois, jusqu'à ce qu'une hémorrhagie supplémentaire ait lieu par l'estomac. Mais dans sa conscience normale elle ne sait rien de tout cela et ne comprend même pas que le frisson est amené par l'hallucination du froid, il est donc vraisemblable que cette scène se passe au-dessous et amène tous les autres troubles par contrecoup. »

Je n'insiste pas pour montrer comment, en modifiant celte idée fixe subconsciente, j'ai pu faire disparaître très facilement les attaques et le délire, ce sont des questions de thérapeutique étrangères à notre étude présente, mais je dois rappeler que tous les autres accidents présentés par cette malade étaient de la même nature que le précédent.

« Après avoir constaté ce résultat, il fallait étudier les autres accidents. Je passe sur des détails de la recherche psychologique qui Sut quelquefois difficile : les crises de terreur étaient la répétition d'une émotion qu'elle avait éprouvée en voyant, quand elle avait seize ans, une vieille femme se tuer en tombant d'un escalier; le sang dont elle parlait toujours dans ses crises était un souvenir de cette scène ; quant à l'image de l'incendie, elle survenait probablement par association d'idées, car elle ne se rattache à rien de précis. Par le même procédé que tout à l'heure, en ramenant le sujet par suggestion à l'instant de l'accident, je parvins non sans peine .à changer l'image, à lui montrer que la vieille avait trébuché et ne s'était pas tuée et

à effacer la conviction terrifiante. Les crises de terreur ne se reproduisirent plus.

Enfin je voulais étudier la cécité de Tœil gauche, mais Marie s'y opposait lorsqu'elle était éveillée en disant qu'elle était ainsi depuis sa naissance. 11 était facile de vérifier, au moyen du somnambulisme, qu'elle se trompait : si on la change en petit enfant de cinq ans suivant les procédés connus, elle reprend la sensibilité qu'elle avait à cet âge et Ton constate qu'elle y voit alors très bien des deux yeux. C'est donc à l'âge de six ans que la cécité a commencé. A quelle occasion? Marie persiste à dire, quand elle est éveillée, qu'elle n'en sait rien. Pendant le somnambulisme, et grâce à des transformations successives pendant lesquelles je lui lais jouer les scènes principales de sa vie à cette époque je constate que la cécité commence à un certain moment à propos d'un incident futile. On l'avait forcée, malgré ses cris, à coucher avec un enfant de son âge qui avait de la gourme sur tout le côté gauche de la face. Marie eut quelque temps après des plaques de gourme qui paraissaient à peu près identiques et qui siégeaient à la même place. Ces plaques réapparurent plusieurs années à la même époque, puis guérirent, mais on ne fit pas attention qu'à partir de cette époque elle est anesthésique de la face du côté gauche et aveugle de Vœil gauche. Depuis elle a toujours conservé cette anesthésie, du moins, pour ne pas dépasser ce qui a pu être observé, à quelque époque postérieure que je la transporte par suggestion, elle a toujours cette même anesthésie, quoique le reste du corps reprenne à certaines époques la sensibilité complète. Même tentative que précédemment pour la guérison : je la ramène avec l'enfant dont elle a horreur, je lui fais croire que l'enfant est très gentil et n'a pas la gourme, elle n'en est qu'à demi convaincue. Après deux répétitions de la scène, j'obtiens gain de cause et elle caresse sans crainte l'enfant imaginaire. La sensibilité du côté gauche réapparaît sans difficulté et quand je la réveille, Marie voit clair de l'œil gauche*. »

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