‹ Etat mental des hystériques: les stigmates mentauxChapitre 25 sur 133 · Automatisme psychologique · texte numérisé non relu

Automatisme psychologique

tîi ACCIDEMS MENTAUX DES HYSTERIQUES.

Un peu plus tard, dans notre description de Marcelle, une malade intéressante présentant surtout de l'aboulie et des idées fixes, nous remarquions que ses idées fixes se présentaient de deux manières bien différentes. Tantôt elles étaient nettes et complètes, exprimées par des hallucinations et des paroles pendant certaines attaques que nous avions appelées des crises de nuage et pendant des somnambulismes provoqués qui mettaient la malade dans un état du même genre ; tantôt ces idées étaient vagues, exprimées uniquement par des mouvements automatiques dont la malade ne se rendait pas compte ou par des doutes qui tourmentaient son esprit, pendant la veille, dans les intervalles lucides qui succédaient aux attaques*. Les idées n'existaient plus dans la seconde période qu'à Tétat subconscient.

Enfin, dans notre dernière étude sur l'amnésie continue, nous avons montré que ces troubles de la mémoire dépendaient souvent de la persistance des idées fixes dans Tesprit des malades; « ces idées étaient quelquefois visibles et avouées par le sujet lui-même, qui se plaignait d'une obsession continuelle ; quelquefois elles n'étaient pas exprimées clairement par le sujet, mais se manifestaient par des mouvements ou des attitudes significatives; souvent enfin, elles étaient très difficiles à découvrir, la malade semblait n'en avoir ni le souvenir, ni même la conscience claire, et il fallait user de toutes sortes de procédés psychologiques pour deviner ce rêve permanent qui empêchait la malade de comprendre et de synthétiser les sensations et les images.

Mme D. rentrait précisément dans ce troisième cas : elle prétendait, quand on l'interrogeait sur ce point, n'être troublée par aucune idée, par aucun rêve et avoir, sauf le manque de mémoire, l'esprit aussi libre que par le passé. La chose pouvait être vraie et cette amnésie continue pouvait être un fait primitif. Cependant les exemples précédents, si analogues au cas de Mme D., me montraient que le&

i. Etude sur un cas d'aboulie et d'idées lises. Bévue philosophiqucy i891, r, 280.

idées fixes, même inconscientes, pouvaient jouer un rôle et qu*il fallait les chercher.

J'ai pu remarquer certains faits significatifs : \^ Ifme D. avait de temps en temps, rarement il est vrai, de petites crises d^hystérie. Ikirant ces crises, elle manifestait une grande terreur et répétait sans cesse des phrases conune cellcs-ei : f Mon mari, mes pauvres enfants... I cette pauvre Jeanne qui n*a pas de robe de deuil.... Ohl cet homme, le misérable...! etc.... » 2» La nuit, celte malade se comportait de deux manières fort différentes : quelquefois, et c*était le fait qu*on avait remarqué en premier lieu, quoiqu'il fût en réalité le plus rare, elle s'endormait assez profondément d'un sommeil c^lme et alors rêvait des incidents journaliers : a La Salpêtrière.. . Monsieur Gharcot. . . les médecins en tablier blanc... » Mais le plus souvent elle ne dormait pas du tout et voici pourquoi : dès qu'elle s'assoupissait un instant, elle se réveillait en sursaut toute tremblante, avec une frayeur terrible. Elle ne se rendait pas compte de ce qui l'avait effrayée, mais elle regardait de tous côtés, comme si elle avait l'idée vague que quelqu'un venait d'entrer. Cette terreur recommençait dès qu'elle s'assoupissait de nouveau, si bien qu'elle préférait garder les yeux ouverts et ne pas dormir. Ses voisines la croyaient endormie et ne s'apercevaient de rien. Une fois en somnambulisme profond, elle m'expliquait très bien ces terreurs nocturnes; dès qu'elle dormait, elle avait une hallucination, voyait entrer l'homme qui l'avait effrayée au mois d'août et entendait distinctement ces paroles : a Madame D., préparez un lit, on vous amène votre mari qui est mort. » 3° Pendant le somnambulisme même, elle avait, quand on la laissait quelque temps livrée à elle-même sans lui parler, des soubresauts de terreur. Elle dressait la tête comme si elle écoutait quelqu'un, et murmurait quelques mots entre ses dents : « Oh ! cet homme, le misérable. . . I J'aimerais mieux mourir, je me tuerai,... etc. » 11 n'était pas facile de la faire sortir de cet état de rêverie quand on l'avait laissée s'y enfoncer, car, à ce moment, elle devenait insensible, ce qui ne lui

était pas habituel. A^ Même pendant la veille, elle avait fréquemment des soubresauts, des <;ris étouffés qu'elle réprimait immédiatement, parce que, disait-elle, elle ne savait pas ce que cela signifiait. En un mot, les remarques précédentes nous donnent souvent à penser que l'événement terrifiant du 28 août n'a pas disparu de l'esprit de Mme D. ; il se reproduit sous forme d'hallucination beaucoup plus fréquemment qu'on ne le croit, il obsède l'esprit pendant la journée, il détruit le sommeil pendant la nuit*. »

En étudiant séparément les divers accidents de l'hystérie, nous aurons souvent l'occasion de signaler d'autres exemples de ces idées fixes subconscientes ; il ne faut signaler ici que les cas les plus caractéristiques pour faire comprendre les caractères généraux du phénomène. L'une des observations qui me paraissent mériter d'être rappelées ici en abrégé est celle d'une malade que j'ai déjà souvent signalée sous le nom alsabelle. Elle arrive à la Salpêtrièfe dans un état d'affaiblissement extrême, car, depuis six ^maines, elle refuse absolument de rien manger. Les aliments ingérés n'ont jamais été vomis et sont parfaitement digérés ; il s'agit évidemment d'une anorexie^ purement mentale. Cependant ni les exhortations, ni les prières, ni les menaces n'ont rien obtenu : la malade semble essayer de manger, mais avant la première bouchée elle repousse tout avec horreur. Sans doute, dira-t-on, il s'agit là d'une idée fixe; malheureusement il semble impossible de la découvrir. Isabelle a été interrogée de toute manière par bien des personnes, elle ne semble pas dissimulée, et quand on l'en presse elle avoue les choses les plus graves, celles qu'elle aurait toute raison pour tenir cachées, mais elle ne peut aucunement expliquer son refus d'aliments. « Je vous assure, dit-elle, que je ne pense pas du tout à ne pas manger, il me semble même que je mangerais volontiers; mais au moment de commencer, cela m'étrangle, me dégoûte, je ne puis pas. Pourquoi? je n'en sais rien, je vous assure que je ne pense pas à mourir et je commence même à avoir 1 Amnésie continue, lievue générale des sciences, 1893, 170.

peur, mais j'ai beau faire tous mes efforts, quelque chose m'empêche de manger. » Si on en reste là, on ne comprendra rien à cette malade et on la laissera mourir de faim. Examinons-la au contraire pendant tous les états subconscients, sommeil, délire de Fattaque, somnambulisme, écriture automatique, etc., nous allons retrouver toujours la même histoire. Sa mère, qui est morte, lui apparaît pendant les attaques, lui fait des reproches pour une faute qu'elle a commise, lui dit qu'elle est indigne de vivi'e et qu'elle doit la rejoindre dans le ciel et lui commande de ne pas manger. Cette hallucination se rattache à toute une suite d'événements antérieurs et il est évident qu'elle ne constitue pas à elle seule toute la maladie. Mais au moins tient-elle sous sa dépendance le symptôme de l'anorexie, car il suffit de la modifier pour que le symptôme disparaisse. La malade réveillée est tout étonnée de manger facilement sans avoir « ce quelque chose qui l'en empêchait » . Il est vrai (fu 'après la prochaine attaque, l'anorexie va recommencer, parce que l'hallucination s'est encore reproduite et a persisté sous forme de suggestion subconsciente. C'est ce délire subconscient qu'il faudra traiter chez elle.

Isabelle présente sans cesse des accidents qui ont le même caractère, je n'en citerai qu'un autre qui n'est pas sans intérêt pour l'élude de l'aliénation. La voici depuis huit jours sombre et triste, elle se cache et ne veut parler à personne. J'ai de la peine à obtenir d'elle quelques paroles qu'elle prononce tout bas en baissant les yeux : « Je suis indigne de parler avec les autres... je suis toute honteuse, j'ai un poids qui m'étouffe, comme un affreux remords qui me ronge.... — Un remords de quoi? — Ah! voilà ce que je cherche jour et nuit. Qu'est-ce que j'ai donc pu faire la semaine dernière? car, auparavant je n'étais pas ainsi. Dites-le-moi sincèrement est-ce que j'ai fait la semaine dernière quelque chose de très mal? » Cette fois, comme on le voit, il ne s'agit plus d'un acte, mais d'un sentiment, d'un état émotif général qu'elle interprète sous le nom de re-

mords; elle est également incapable de comprendre et d'exprimer Tidée fixe qui détermine ce sentiment. Si on distrait le sujet, on peut obtenir récriture automatique et la main écrit sans cesse un nom toujours le même, qui est celui de la sœur dlsabelle morte depuis peu. Pendant les attaques et pendant les somnambulismes, nous constatons un rêve très compliqué dans lequel cette pauyre jeune fille se considère comme la meurtrière de sa sœur. C'est là un délire banal, dira-t-on; oui, mais il se présente d'une manière bien curieuse chez une hystérique : elle en subit seulement le contre-coup, elle en ressent l'état émotionnel, mais elle ignoré absolument le délire lui-même, qui reste subconscient. Il faudrait décrire bien d'autres jAénomènes présentés par cette jeune fîUe, nous les retrouverons à propos des délires hystériques; bien d'autres exemples viendront en effet confirmer peu à peu cette première description. Nous sommes heureux que plusieurs auteurs et en particulier MM. Breuer et Freutid aient vérifié récemment notre interprétation déjà ancienne des idées fixes subconscientes chez les hystériques*.

On voit par ce dernier exemple, que, dans certains cas, une petite partie de l'idée fixe peut être consciente. Isabelle sent qu'elle a un remords sans savoir lequel. Il arrive ainsi fréquemment que les hystériques peuvent se plaindre, pendant leur veille normale, d'un certain trouble mental et qu'elles ressemblent en partie à des obsédées. Célestine éprouve ainsi des sentiments de colère dont elle ne se rend pas compte. Berthe a des hallucinations subites qui sortent, dit-elle, « je ne sais d'où ». Tout d'un coup elle voit devant elle son oncle ou sa cousine auxquels elle ne pensait pas du tout l'instant précédent. Catherine sent une voix intérieure qui lui répète sans cesse : « Je suis poitrinaire, je ne pourrai plus marcher, tout est fini, etc. » Ces phénomènes apparents ne constituent qu'une petite partie de

1^ JosEF Breuer et Sigm. Freund in Wien. Ueber den psychisclien Mechanismus hysterischen Phânomene. NeurologUches Centralblait^ E. Mendel, 1893, n» 1 et 2, extrait p. 6.

LES IDÉES nXES. 69

l'idée fixe. En réalité, il y a chez ces malades des rêves complets ayant rapport à une insulte chez Tune, aux malheurs causés à sa famille par son oncle chez Tautre, à la mort de sa tante phtisique qu'elle a veillée chez la troisième. Ces rêves sont subconscients et ne se manifestent nettement que par les procédés précédents; ils envoient des « messages » à la conscience normale et la troublent. De temps en temps, les idées fixes paraîtront remplir toute la conscience, mais cela n'arrive que dans des états anormaux des somnambuUsmes ou des attaques qui se séparent aussi de la conscience normale. Ces caractères de l'idée fixe sont assez nets et assez fréquents pour caractériser les hystériques ; nous les retrouverons dans la plupart de leurs accidents.

§ 2. DTSBSmêSIES ET HTPraiESTHÉSIES.

Parmi les accidents si nombreux de l'hystérie, les plus simples sont des troubles de la sensibilité. Il ne s'agit pas ici de ces diminutions de la sensibilité qui ont déjà été étudiées sous le nom d'anesthésies, mais de troubles plus accidentels et plus gênants pour le malade. Ce sont le plus souvent des altérations ou des exagérations de la sensibilité normale, des dysesthésies et des hyperesthésies.

Beaucoup d'hystériques semblent avoir des perceptions inexactes des impressions qui frappent leurs sens. Quelquefois il s'agit simplement d'une conséquence de leur anesthésie; elles disent par exemple que leurs aliments n'ont aucun goût, ressemblent à du sable et elles réclament du vinaigre et des condiments très épicés. Mais souvent, la transformation est plus complète et la malade accuse une perception différente de celle qu'un homme normal éprouverait dans ces conditions. L'une prétend que tout a une odeur d'éther, l'autre se plaint que sa soupe ait un goût de poison, quoiqu'elle ne puisse guère préciser ce goût. Une malade a une adoration pour la couleur rouge et

dans le rouge le plus terne, elle voit « des rayons étincelants qui vont jusqu'à son cœur et qui la réchauffent tout entière ». Une remarque de ce genre a servi de point de départ à la théorie qui attribue à toutes les hystériques une passion pour le rouge. Cela est loin d'être général, car voici Berthe au contraire qui trouve le rouge « une couleur répugnante et capable de donner des nausées ». Certains contacts donnent aux hystériques des sensations tout à fait anormales et c'est en partie à cause de cette remarque qu'ont été faites autrefois les études sur rinfluence des aimants et des métaux. Léonie avait du plaisir à toucher le pôle sud des aimants, <( le bon côté » , mais elle avait horreur du pôle nord qui la contracturait ; elle palpait des objets en or avec une évidente satisfaction et ce contact l'excitait étonnamment. Un malade de M. Gilles de la Tourette éprouvait une sensation de brûlure quand il touchait de l'or et avait même à cet endroit des marques rouges sur la peau*. M. Pitres a décrit avec soin un phénomène du même genre qu'il appelle une haphalgésie (acpTj, contact, àX^pç, douleur) : « C'est, dit-il, une variété de paresthésie caractérisée par la production d'une sensation douloureuse intense à la suite de la simple application sur la peau de certaines substances qui ne provoquent à l'état normal qu'une sensation banale de contact* ».

Peut-être faut-il faire intervenir dans certains cas très spéciaux quelque phénomène électrique ou chimique pour expliquer des faits de ce genre, mais, dans l'immense majorité des cas, il S'agit de choses beaucoup plus simples. Briquet avait déjà expliqué quelques-uns de ces faits avec beaucoup de bon sens : « Tout bizarres que paraissent ces appétits, disait-il, on trouve assez fréquemment leur raison d'être. Ainsi, une jeune femme qui mangeait avec déhces la braise de sa chaufferette, ma raconté que dès l'abord elle aimait beaucoup la croûte de pain; de là elle en vint à

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