Briquet. Hystérie j
dation d*idées correspondant probablement à une association de phénomènes nerveui, amène automatiquement la pensée et même la sensation d'une douleur à la suite de telle ou telle sensation déterminée ^
On a objecté aussi que Témotion se produisait même quand on appliquait l'objet sur le côté anesthésique du sujet et que, par conséquent, il ne pouvait être question de phénomènes psychologiques. On sait que, pour nous, Tanes* thésie hystérique ne supprime pas la sensibilité et qu'il existe un grand nombre de suggestions à point de r^re subconscient. Enfin plusieurs auteurs {H-étendent que des expériences ont été faites, dans lesquelles le sujet ne pouvait aucunement distinguer la nature de l'objet appliqué sur son bras et que la réaction se produisait toujours régulièrement. Un barreau non aimanté n'avait pas les mêmes effets qu'un barreau aimanté, une plaque de cuivre n'avait pas les mêmes effets qu'une plaque d'or. Ces expériences sont à mon avis extrêmement difficiles à faire ; il faut être seul avec le sujet et dans un laboratoire installé d'une manière toute particulière. Si on ne prend pas un très grand nombre de précautions, l'attitude, les gestes involontaires des assistants et de l'opérateur, des petits détails des appareils deviennent pour l'esprit du sujet des signes, des points de repère qui amènent automatiquement les phénomènes. 11 ne faut pas oublier que la sensation cutanée même et surtout sur des membres anesthésiques peut être très fine. Si je touche légèrement, en dehors de son regard^ la main gauche de Léonie, elle verra devant elle un bouquet; si une autre personne touche cette main, Léonie ne verra absolument rien. La différence du contact est bien minime, et cependant elle est toujours appréciée. Pourquoi le sujet ne sentira-t-il pas de même tel ou tel côté d'un barreau aimanté auquel il est habitué et qui présente des irrégularités connues? Pourquoi ne distinguera-t-il pas un
1. MoaroN Prince. Association neuroses : a study of the pathology of hysterical joint afTections, neurasthénie and allled forms of neuromimesis. Journal of nervous and mental diêcates^ May 189i, p. 6.
aimant en fer d*un aimant en bois? Bien mieux, je crois que, sans être hystérique, on peut par le simple contact, distinguer certains métaux les uns des autres, leur surface et surtout leur température apparente qui dépend de leur degré de conductibilité ne sont pas identiques. Pourquoi cette distinction ne se ferait-elle pas dans l'esprit des malades? Il faut connaître toutes ces difficultés et en tenir grand compte dans les expériences.
Quand on expérimente de cette manière, on voit le plus souYcnt disparaître les phénomènes qui paraissaient étonnants. Quand j'ai expérimenté avec l'électro-aimant même sur les sujets les plus sensibles, j'ai vu que le sujet ne distinguait plus ni les pôles ni même l'aimantation. M. Ch. Richet, qui a fait ces expériences avec grand soin, est arrivé aux mêmes résultats. La Société anglaise for psyehical research a institué un comité spécial, The Reichenbach commiUee, et a fait construire de beaux instruments sans parvenir à constater cette sensibilité. Que conclure? Qu'il ne faut pas nier l'existence de certaines dysesthésies d'origine physique et qu'il reste des études à faire sur le rôle de l'électricité, des aimants et des métaux; mais que, dans ces études, il faut se préoc- «iper sérieusement des phénomènes psychologiques, car les dysesthésies de beaucoup les plus nombreuses et les plus incontestables sont dues à des phénomènes d'association d'idées automatique.
Parmi les dysesthésies, il en est une qui nous paraît soulever quelques problèmes intéressants et mériter d'être étudiée séparément, c'est un trouble visuel désigné sous le nom de diplopie monoculaire. Quelques malades, en petit nombre à mon avis, viennent se plaindre d'un trouble particulier de la vision; ils voient double. Le plus souvent, cette diplopie est binoculaire et résulte naturellement d'un défaut de converçence des axes optiques, quelle qu'en soit la cause. Mais quelquefois l'observateur est amené à faire une remarque singulière, c'est que cette diplopie persiste même uand on ferme un œil de la malade, que, en un mot, elle
peut être monoculaire. Le fait est assez étrange pour avoir attiré l'attention , et beaucoup d'interprétations en ont été proposées. Ces théories peuvent être rangées dans deux catégories, les théories physiques et les théories psychiques. Je veux simplement dire par là que, pour les uns, il se produit dans l'œil même une altération qui aboutit à la formation de deux images sur la rétine; si on pouvait voir les images peintes sur cette rétine, on constaterait qu'il y en a réellement deux; pour les autres, les phénomènes optiques qui se passent dans l'œil sont restés normaux, et il n'y a qu'une seule image de l'objet peinte sur la rétine : c'est une altération cérébrale qui amène le sujet à croire à l'existence de deux images, à doubler les objets par une sorte d'hallucination visuelle élémentaire. Skokalski, 1840, DuguioUe, Guépin, Découdé, Gut et Fick, 1856, et surtout M. Parinaud, ont réuni tous les arguments favorables à la première interprétation. Pour M. Parinaud, il s'agit là d'un spasme du muscle accomraodateur qui contracte inégalement les divers segments du cristallin et détermine la formation sur la rétine de plusieurs images distinctes du même objet*. Cet auteur s'appuie sur un détail très important qu'il a eu l'obligeance de nousfaire constater sur une malade, Justine, que nous prenons comme exemple de diplopie monoculaire. Ce symptôme s'accompagne évidemment d'un trouble de l'accommodation : la malade n'accommode exactement que pour un point situé à une distance déterminée de l'œil, en deçà et au delà, elle a de la peine à discerner les objets. Or la diplopie semble bien en rapport avec le spasme de l'accommodation, puisqu'elle disparaît quand on place l'objet directement au point par lequel l'œil est accommodé et n'existe réellement que si on avance ou si on recule l'objet. Bien mieux, si par des verres appropriés on modifie cette accommodation, la diplopie disparait même quand l'objet reste placé à une distance où précédemment il était
1. Parinaud. De la polyopie monoculaire dans l'hystérie et les affections du système nerveux. Annales d'oculistique, mai, juin 1878.
VU double. M. Parinaud nous semble avoir montré une des conditions du phénomène, les troubles de l'accommodation; cette condition est-elle la seule?
Plusieurs auteurs, Fallot, Galezowski, 1865, Adaras, Ord, 1881, Fontan, 1885, ont expliqué le fait par un désordre cérébral qu'ils décrivent d'une façon plus ou moins précise. Enfin M. Brunschvig, du Havre, nous paraît avoir fait faire à la question un pas très important en se plaçant résolument sur le terrain psychologique et en montrant par diverses expériences que le mécanisme physique de l'œil ne peut expliquer tous les détails de la diplopie monoculaire*. Nous allons répéter sur une malade, sur Justine, quelques-unes des expériences de M. Brunschvig en y ajoutant quelques détails nouveaux, « l'œil gauche étant fermé, un bâton de cire rouge est placé droit devant l'œil droit; il est vu double, la distance qui séparé les deux images est d'environ 5 centimètres et les deux bâtons sont vus bien parallèlement. Nous nous éloignons jusqu'à 4 mètres avec le bâton tenu verticalement et il est toujours vu double; les deux images conservent toujours le même écartement, quelle que soit la distance. » Justine modifie un peu l'écartement des images si on s'éloigne ; il est difficile de le vérifier, car elle voit très mal et très troubles les objets éloignés. Mais j'ai remarqué un autre détail relatif au même fait, l'écartement qu'elle attribue aux deux images est très variable, non suivant la distance, mais suivant la nature des objets qu'on lui montre. Si je lui montre une allumette placée à 1 mètre, elle prétend en voir deux séparées par 3 ou 4 centimètres, si je lui dis de regarder ma tête placée au même point, elle répond que j'ai deux têtes bien séparées l'une de l'autre, c'est-à-dire qu'elle sépare deux points comme les deux nez de 30 centimètres au moins.
« Nous plaçons alors le bâton horizontalement ettransver-
1. Brunschvic. La diplopie monoculaire. La Normandie médicale^ 15 août 1889, 285.
salement devant Tœil, et à ce moment, les images sont superposées avec le même écartement que pour Texpérience précédente. Nous Tinclinons ensuite à 45 degrés devant Tœil et gradueUemenl jusqu'à ce qu'il arrive horizontalement dans le prolongement de Taxe visuel, et dans toutes ces positions, il est vu double avec images superposées. » Cette expérience est intéressante, car il n'y a pas d'appareil optiqae capable de dédoubler toujours un objet delà même manière, en laissant toujours les extrémités des images absolument superposées dans toutes les positions, je l'ai reproduite avec Justine de la manière suivante. Je trace sur un papier une ligne droite a b, et comme elle déclare en voir deux, je la prie de suivre avec un crayon les lignes qu'elle voit L'une des lignes tracées par le crayon coïncide avec la mienne, la seconde af V est toujours parallèle et superposée à la mienne, fîg. 2. Je dois ajouter qu'un de mes amis, H. Mergier, m'a conmiuniqué des dessins obtenus de la même manière chez une autre malade qui présentait de la diplopie monoculaire et dans lesquels le parallélisme des images se modifie avec l'inclinaison donnée à la ligne primitive, fig. 3. Je n'ai jamais observé moi-même un cas semblable.
M. Brunschvig ajoute une dernière expérience qu'il considère avec raison comme démonstrative* La malade atteinte de diplopie monoculaire de l'œil droit, regarde dans la boite de Fiées* avec les deux yeux ouverts ; elle prétend voir trois pains à cacheter, deux à droite et un à gauche; or celui qui est à droite et qu'elle voit double est précisément celui que seul l'œil gauche peut percevoir. Cette expérience ne peut être répétée avec Justine, car elle a de la diplopie monoculaire pour chaque œil considéré isolément ; quand elle regarde dans la boîte de Fiées elle voit 4 pains à cacheter. Nous ajouterons seulement un détail pour montrer combien l'interprétation psychologique joue un grand rôle dans la diplopie. Quand elle regarde une tête et la voit
1. Pour l'usage de la boite de Fiées. Voir Stigmates mentauxy p. 27.
double, elle entend aussi deux voix et prétend qu'elles sont différentes Tune de l'autre.
Il faut, croyons-nous, reconnaître d'après les expériences précédentes, que dans certains cas au moins, la diplopie m<Mioculaire n'est pas un fait uniquement physique dans le sens que nous avons indiqué. Le trouble d'accommodation
étudié par M. Parinaud est le point de départ d'une illusion ; la malade en réalité voit troubles et non pas doubles les objets qui ne sont point exactement au point pour lequel son œil est accommodé. C'est par une hallucination habituelle, par une idée fixe que s'engendre la diplopie véritable. 11 est probable que ce phénomène de diplopie peut se produire de bien des manières; à côté de la diplopie d'origine physique dont parle M. Parinaud, il y a lieu de placer une diplopie psychique.
Mais d'où vient une aussi sin^lière idée fixe? Dans TobservationdeM. Brunschvig, l'origine delà dipiopie était fort nette et fort simple. La malade était slrabique. « Au début de son strabisme, les deux yeux étant ouverts, il y a eu à plusieurs reprises des images doubles. Or, comme c'était l'œil droit qui louchait, il n'en a pas fallu davantage à Z. pour lui attribuer cette dipiopie. Une fois cette idée bien arrêtée dans son esprit, dès qu'on a voulu la mettre en
Figure 3.
évidence, il a suffi de lui faire regarder un objet avec son œil droit seul pour qu'immédiatement elle le dédoublât, » Cette explication ne peut malheureusement pas s'appliquer à notre malade qui ne louchait pas. Mais il y a chez Justine un autre fait extrêmement intéressant pour la théorie morale de l'hystérie et qui doit jouer ici un rôle analogue. Elle a remarqué elle-même qu'elle est incapable de regarder avec les deux yeux simultanément. « Je sens très bien, dit-elle, que je regarde avec un œil ou avec l'autre, mais jamais avec les deux ensemble ; il y a un œil qui ne travaille pas et il est même douloureux. Je puis d'ailleurs changer, et c'est l'autre œil qui ne regardera pas et qui me sera gênant. » M. Parinaud nous a montré une expérience
ingénieuse qui permet de vérifier son dire. Pendant qu'elle lit un livre, un crayon placé verticalement devant ses deux yeux ouverts Tempôche de lire certaines lettres; cela n'arriverait pas si elle voyait avec les deux yeux. Quand elle essaye de regarder avec les deux yeux, elle voit double et c'est alors une diplopie binoculaire conforme aux lois connues. Cette diplopie binoculaire résulte chez elle d'un défaut de convergence et d'un défaut de fusionnement des images si souvent signalé par M. Parinaud chez les hystériques. D'ordinaire cette diplopie binoculaire ne la gène pas, car, grâce à un procédé maintenant bien connu, elle cesse de percevoir l'image de l'œil qui ne regarde pas; elle en fait abstraction et n'en a pas la perception personnelle. Il s) peut que certains malades commencent ainsi par un défaut de la vision binoculaire et finissent, en négligeant les sensations d'un œil, par créer l'amaurose unilatérale. Mais ici, la malade peut encore voir de chaque œil séparément. Faut-il^attacher ce défaut de vision binoculaire aux troubles de l'attention si considérables chez cette malade? Faut-il rappeler qu'elle est incapable de percevoir deux sensations à la fois, même deux sensations tactiles? En tout cas, il est probable que cette diplopie binoculaire, résultant d'un trouble dans la convergence des yeux et dans le mécanisme de l'attention, a été le point de départ chez elle de cette idée fixe qui lui fait voir deux images avec un seul œil dès que la vision est un peu confuse. Certains cas de diplopie monoculaire nous paraissent se rattacher ainsi aux troubles de l'attention et à l'automatisme des idées fixes.
Parmi les troubles de la sensibilité, ceux qui forment les accidents les plus importants sont les hyperesthésies ou mieux les hyperalgésies. Certains points du corps semblent doués d'une sensibilité si délicate qu'ils sont constamment douloureux et deviennent le point de départ de douleurs vives et d'autres accidents dès qu'ils subissent le plus léger contact. Ces phénomènes nous semblent encore assez
mal connus. Briquet voulait les placer au premier rang parmi les stigmates. 11 me semble que la plupart des hyperesthésies, au moins celles que j*ai pu étudier et comprendre, se rattachent étroitement à des idées fixes et c*est pourquoi je les ai décrites comme des accidents de Thystérie. Ces exaltations de la sensibilité ont été classées de bien des manières; on peut comme Briquet les distinguer suivant les organes affectés et décrire des derroalgies, myosalgies, arthralgies, céphalalgies, néphralgies, cystalgies, hysteralgies, cœlialgies, thoracalgies, pleuralgies, etc. *. On peut aussi reproduire la classification qui nous a souvent rendu des services et distinguer des hyperesthésies systématiques, localisées et généralisées. Ces distinctions peuvent être utiles à certains points de vue, mais comme nous désirons surtout mettre en relief le caractère général des hyperesthésies d'origine psychique, nous proposons de séparer surtout les hyperesthésies vraies des hyperesthésies fausses. Les hyperesthésies méritent d'être appelées vraies quand on constate une véritable exagération dans la finesse, dans Tacuité d'un sens. Beaucoup d'auteurs ont décrit des merveilles attribuées à des hystériques, des acuités sensorielles donnant l'illusion de la lucidité. Je crois que ces hyperesthésies sont beaucoup plus rares qu'on ne le croit et qu'une certaine perspicacité du sujet, des réflexions plus ou moins conscientes jointes à des sens très ordinaires, permettent le plus souvent de comprendre ces prétendues merveilles. Je ne mets pas en doute cependant certaines exaltations des sens qui ont été observées soit pendant la veille, soit plus fréquemment pendant le somnambulisme. N'ayant pas eu l'occasion d'observer sur ce point des faits bien caractéristiques, je me bornerai à répéter l'opinion exprimée déjà souvent par les anciens magnétiseurs et qui me semble fort vraisemblable. Les hystériques sont capables de déplacer très facilement leur attention; de même qu'elles peuvent négliger et oublier complètement certaines sensations, elles
i. Briquet. Op. cit., 220-263.
peuvent concentrer toute leur puissance de pensée sur certaines autres. Nos sens peuvent être mis en action par des impressions fort minimes que nous négligeons ordinairement de percevoir. On a pu, non sans raison, soutenir que les sensations subconscientes étaient beaucoup plus fines que nos perceptions conscientes. Ce sont ces phénomènes ordinairement subconscients qui pénètrent dans la percep • tion personnelle, quand notre attention est vivement eicitée'. Ce sont probablement des phénomènes de ce genre qui éveillent par association d*idée les rêveries et les divinations des somnambules lucides. Léonien*est pas capable, quand on Tinterroge, de distinguer ma main de celle des autres par un léger et rapide contact. Cependant cette distinction s'effectue fort bien à son insu quand je touche sa main anesthésique et elle amène à sa suite plusieurs phénomènes automatiques très caractéristiques. L^étude psychologique de rhyperesthésie vraie, quand elle sera faite avec précaution sur des cas bien nets, fera découvrir des caractères intéressants de la sensation inconsciente et précisera nos connaissances sur la puissance de l'attention.
Certaines hyperalgésies peuvent encore être considérées comme vraies, ce sont les douleurs que les hystériques ressentent souvent dans la tête. Je ne parle pas des sensations superficielles, de la sensibilité exagérée de certains points du cuir chevelu, mais d une douleur cérébrale qui ne se rattache à aucune idée fixe et que plusieurs malades très différentes les unes des autres m'ont paru éprouver régulièrement dans les mêmes circonstances. Je signalais récemment cette douleur en décrivant la guérison de Tamnésie si complète de Mme D. « Le retour des souvenirs, Topération, quelle qu'elle fût, par laquelle la personnalité rentrait en possession de ces souvenirs si longtemps oubliés, s'accompagnait de violentes douleurs de téfe. J'ai vu Mme I). crier de douleur, éprouver des vertiges à ne plus pouvoir se tenirdebout etmême délirerquand elle rentrait en possession
i. H. Oppbnheim. Thatiâchlicheê und hypotheliêcha Uber daa weseii der hyêteriet october 1889, 5.
82 ACCIDENTS MENTAUX bES HYSTÉRIQUES.
d'un groupe important de souvenirs. Ces symptômes s'atténuaient et môme disparaissaient quand les souvenirs étaient définitivement acquis. * » Ce phénomène est fréquent chez les hystériques ; je l'ai constaté au début des grandes attaques, au réveil des somnambulismes profonds ou bien au moment du passage d'un état sonmambulique à un autre. 11 se montre surtout chez les hystériques tourmentées par des idées fixes et principalement quand on cherche à modifier ces idées fixes. Les malades expriment cette douleur en disant qu'elles ont une pierre dans la tête, qu'elles ont de l'eau dans la tête, et souvent elles construisent un délire sur cette douleur. Marcelle se plaignait d'avoir une bête ' dans la tête qui lui rongeait le cerveau et j'ai été surpris d'entendre dernièrement Maria, qui n'a jamais eu aucun rapport avec la première malade, employer exactement les mêmes expressions. Il est inutile de dire que nous ignorons absolument quel est le phénomène physiologique qui donne lieu à une pareille douleur.
Les hyperesthésies qui intéressent le plus le médecin quand il étudie les accidents de l'hyslérie, sont les hyperesthésies fausses ou les hyperesthésies par idée fixe. Sur des points du corps très variés se développe une sensibilité en apparence tout à fait exquise. Le plus léger contact provoque de grandes douleurs, des cris, des spasmes et même des attaques. Ces points peuvent se rencontrer à peu près sur toute la surface du corps, sur tous les organes, même sur le nez, comme nous l'avons vu une fois, ou sur la muqueuse des narines, comme le décrit M. Gilles de la Tourette*. Cependant ces zones douloureuses siègent le plus souvent sur des points particuliers, sur les organes génitaux, les testicules ou les ovaires, sur l'abdomen, sur les articulations, le genou ou la hanche particulièrement. L'ovarie, les hyperesthésies abdominales, les arthralgies, les coxalgies hystériques, le genou de Brodie, etc., sont des manifestations bien connues de la névrose. Nous ne
i. L'amnésie continue. Revue générale des sciences, 4893, 178. 2. Gilles DE la Todrette. Op. cil., 303.
voulons pas faire Thistorique de ces recherches, ni entreprendre la description médicale de ces symptômes, ces études sont faites dune façon très complète dans les ouvrages de M. Pitres et de M. Gilles de la Tourette^ Nous nous bornons à étudier les phénomènes psychologiques qui accompagnent ou qui provoquent ces sensibilités anormales.
Quelques remarques me semblent justifier la dénomination d'hyperesthésie fausse que nous avons appliquée à ce fait pour le distinguer des douleurs qui accompagnent les lésions importantes et des cas d'hyperacuité véritable des sens. C'est un fait bien connu que ces douleurs si violentes ne s'accompagnent pas d'ordinaire d'altérations organiques. « Absence de rougeur et de tuméfaction, disait M. Pitres, peu ou point de douleurs spontanées, pas de sensibilité à la percussion du talon, pas de rétractions musculaires, ni d'attitudes vicieuses, quelle est la lésion organique qui pourrait persister pendant près de deux ans avec cet ensemble de symptômes négatifs*? »
Elles ne sont pas non plus accompagnées d'une délicatesse particulière de la sensation. H. semble effrayée dès que je veux toucher son bras, elle suit avec terreur mon doigt qui s'approche, elle saule et pousse des cris affreux dès que j'effleure sa peau. J'ai cru d'abord pouvoir étudier sur ce cas l'hyperesthésie tactile, et j'ai voulu mesurer avec précision cette sensibilité qui paraissait étonnamment délicate. Après avoir calmé la malade, lui avoir promis cent fois que je n'appuierai pas bien fort, je lui ai fait détourner les yeux et j'ai appliqué sur son bras l'aesthésiomètre. Je fus étonné d'abord de constater que la malade criait également pour tous les contacts quels qu'ils fussent et ne paraissait pas souffrir autrement quand j'appuyais très fort ou très peu. En second lieu, elle distinguait très mal l'écartement des deux pointes do l'instrument et ne reconnaissait pas les objets mis sur
4. Pitres. Op. cit., 1, 181. — Gilles de la Toobette. Op. cit., 222. 2. Pitres. Op, cit., 1,488.
sa peau. Comme le disait M. Féré, après avoir fait des remarques semblables, « ce n'est qu une exagération de la sensibilité à la douleur, le simple contact est moins senti qu'il ne l'est du côté sain *». Y a-t-il même une véritable exagération de la sensibilité à la douleur? Cette sensibilité est fort confuse, puisque toutes les impressions provoquent la même douleur sans variations, sans nuances. Chez une autre malade, j'ai constaté à ce propos un fait plus décisif encore : elle hurlait dès qu'elle voyait ma main approcher de son ventre, mais quand je lui faisais détourner les yeux et que je lui parlais d'autre chose, elle ne s'apercevait même pas que je pinçais fortement la peau du ventre ou que j'appuyais sur lui. Son ventre si hyperesthésique en apparence était en réalité... anesthésique. Brodie avait déjà remarqué autrefois, à propos de la coxalgie hystérique, que la douleur est plus forte, quand la malade a voit l'examen auquel on la soumet ; si au contraire quelque chose vient à la distraire, c'est à peine si elle profère une plainte" ». Ajoutons que nous avons aussi vérifié à ce propos une ancienne remarque de Briquet*. Cette hyperesthésie n'est pas constante et plusieurs malades, H. et M. par exemple, n'ont plus cette sensibilité anormale quand ils sont en somnambulisme. En un mot, cette hyperesthésie variable et contradictoire ne s'accompagne en réalité d'aucune modification sérieuse de la sensibilité. Le sens tactile et même le sens de la douleur sont restés normaux à cet endroit du corps et c'est ce que j'ai voulu exprimer en appelant ce phénomène une hyperesthésie fausse.
En quoi consiste donc le phénomène? Il semble se rattacher évidemment à des phénomènes psychologiques. Souvent en effet l'hyperesthésie est systématique : Estelle, la malade du D»* Despine, pousse des cris dès qu'une personne étrangère veut la toucher, mais elle ne soufTre plus quand elle est remuée par sa mère ou sa douchftuse habi-