‹ Etat mental des hystériques: les stigmates mentauxChapitre 63 sur 133 · MODIFICATION DES STIGMATES · texte numérisé non relu

MODIFICATION DES STIGMATES

Nous venons de passer en revue quelques-uns des effets particuliers, que l'on pourrai! appeler locaux, des idées iixes, et nous avons vu qu'elles peuvent produire sur tel ou tel point du corps des hyperesthésies, des mouvements choréiques, des paralysies, des contractures, etc. Mais leur action est encore plus étendue, elles ne se bornent pas à modifier isolément un phénomène ou une fonction, elles ont une influence des plus graves sur tous les autres phénomènes psychologiques et transforment l'ensemble de la pensée.

Cette opinion a déjà été exprimée en partie par ceux qui ont prétendu expliquer les stigmates mômes de Thystérie par des idées fixes. Certains malades semblent en effet avoir une pensée plus ou moins nette se rapportant à leurs amnésies ou à leur faiblesse motrice. Marcelle, dont l'aboulie était si caractéristique, rêvait qu'elle était paralysée. Certains autres, on l'a remarqué assez vite, ne présentent leurs stigmates qu'au moment où ils paraissent y faire attention et ne les présentent plus quand ils sont distraits. On croit les prendre en défaut quand ils ne pensent plus à jouer la comédie de l'insensibilité ou de l'amnésie et on en conclut lacilement que ces stigmates sont des sortes d'idées fixes survenues par accident.

Cette explication serait simple : le sujet ne sentirait pas., ne se souviendrait pas parce qu'il se serait suggéré la pen-

sée de ne pas sentir, de ne pas se souvenir. Malheureusement, nous n'avons pas vu une influence aussi directe des idées fixes sur les stigmates; l'observation d'un grand nombre de faits très réguliers et faciles à constater nous empêche d'assimiler les stigmates, Tanesthésie par exemple, aux symptômes accidenlels. !• Il y a toujours un événement précis au début de l'accident par idée fixe ; ici, nous ne voyons rien dans l'histoire des malades qui ait pu leur mettre en tète la pensée de ne pas sentir du côté gauche et celle d'avoir le champ visuel rétréci. 2<> Les accidents par idée fixe sont connus par les malades; les stigmates sont tellement indifférents au malade que le plus souvent ils sont ignorés. 5<» Il est vrai que certaines idées fixes sont subconscientes» mais on en retrouve la pensée dans des états somnambuliques ou par les procédés qui permettent de constater les phénomènes subconscients ; jamais aucun de ces procédés ne nous a permis de constater une idée fixe relative aux stigmates. 4<» La pensée de l'accident détermine la nature du symptôme, en d'autres termes, le malade réalise un symptôme conune il le pense. Au contraire, nous trouvons dans le stigmate des caractères compliqués dont le sujet n'a aucune idée. Soupçonne-t-il les troubles bizarres des mouvements qu'amène avec elle l'anesthésie musculaire ? Avait-il la notion de ce syndrome de Lasègue que nous constatons quelquefois chez lui dès qu'il arrive à l'hôpital? 5» Les idées fixes étant accidentelles et personnelles sont très variables; on ne peut énumérer les tics bizarres que l'on rencontre et on peut toujours s'attendre à en voir encore de nombreux que l'on n'avait pas prévus. Les stigmates sont parfaitement réguliers et sont restés les mêmes depuis le moyen âge jusqu'à aujourd'hui dans tous les pays ou on les a observés. 6* Enfin nous avons déjà remarqué autrefois que les idées fixes ne se développent d'ordinaire, sauf des cas tout particuliers, qu'à une époque déjà assez avancée de la maladie. Cette disposition à la suggestibilité, à la division delà conscience, n'est pas complète dès le début; or les stigmates se montrent souvent

iùù ACCIDENTS MENTAUX DES HYSTÉRIQUES.

très tôt à une période où les idées fixes ne pouvaient avoir cette force et cette persistance.

Sans doute, dans certains cas, des caractères partiellement analogues aux stigmates, des anesthésies ou des troubles du mouvement pourront être déterminés par suggestion. Mais nous croyons que ce n'est pas la foimation naturelle de ces symptômes. Le plus souvent, ils ne sont pas accidentels, mais ils sont l'expression d'une faiblesse cérébrale, d'un rétrécissement du champ de conscience dont nous avons essayé d'indiquer les lois générales.

L'influence des idées fixes sur les stigmates est d'une autre nature; elle est indirecte. Une idée quelconque qui semble n'avoir aucun rapport avec la sensibilité ou la mémoire détermine par sa seule présence un affaiblissement de la perception personnelle qui se traduit extérieurement par une augmentation des stigmates. Le fait est très évident et très simple si l'on considère des idées fixes conscientes, c'est-à-dire connues et avouées par le sujet et leur influence sur la volonté et l'attention. Nous ne signalerons qu'un exemple d'aboulie intense entretenue par une idée Cixe chez une hystérique. Ger... exerçait depuis dix ans les fonctions de concierge dans la même maison et elle avait toujours montré beaucoup d'activité et d'attention, quoiqu'elle ait eu déjà quelques crises d'hystérie, très rares, à propos d'émotions violentes. Depuis six mois, son caractère et sa conduite ont complètement changé : elle a peu à peu renoncé à tout travail, elle reste presque toujours couchée, même dans la journée, elle paraît souffrir énormément*dès qu'on lui demande le plus petit service. D'ailleurs elle se trompe sans cesse, répond tout de travers et semble ne plus comprendre ce qu'on lui dit, encore moins ce qu'on lui écrit, elle en arrive même à négliger complètement son enfant et à ne plus le reconnaître. Naturellement on a parlé de toutes les maladies possibles, un médecin a même attribué cette difficulté des mouvements à du rhumatisme et expliquait tout par l'humidité de la cour. Quand j'ai essayé de me rendre compte de ce qui provoquait un état d'aboulie

aussi intense, j'ai facilement remarqué que la malade cherchait à cacher quelque chose. En la pren^fnt à part, en insistant un peu, la confession ne fut pas difficile à obtenir. Ger... avait fait la rencontre d'un chevalier d'industrie qui l'avait complètement dominée. Soit par des procédés hypnotiques, comme elle le prétend sans preuves, soit par des moyens beaucoup plus naturels, il s'était rendu facilement maître-de cet esprit très faible d'hystérique ; peu à peu, sous différents prétextes, il s'était fait confier toutes les économies de la pauvre femme, puis il avait disparu. Ger... rêvait jour et nuit à son voleur, se croyant sous sa dépendance, et quoique volée, s'attendait sans cesse à être arrêtée par les gendarmes. Cette préoccupation continuelle avait amené une foule d'accidents nerveux et en particulier l'abouHe complète. J'ai hypnotisé cette malade, moins pour connaître l'idée fixe qui était bien consciente que pour me rendre compte de ce que le voleur avait pu faire autrefois. Cette femme est en réalité très hypnotisable, mais je ne crois pas qu'elle ait été réellement endormie par le voleur. D'ailleurs elle est tellement suggestible à l'état de veille que tout procédé compliqué était parfaitement inutile. Il sufïit de quelques suggestions et surtout de quelques conseils pratiques pour tout mettre en ordre. Le propriétaire de la maison voulut bien se charger de poursuivre le voleur et Ger... renonça immédiatement à toute préoccupation. Aussitôt, la paresse, la fatigue, les troubles de l'esprit et même le prétendu rhumatisme disparurent comme par enchantement. Ger... se remit à soigner son enfant et sa maison et retrouva toutes les vertus d'une excellente concierge.

La même remarque est beaucoup plus difficile à faire quand les idées fixes ne sont pas connues par le malade, mais restent subconscientes. En voici un exemple assez curieux qui montre en même temps l'un des dangers de la suggestion posthypnotiquo. M... est venue un soir pour se plaindre de divers malaises, c'est après l'avoir fait passer dans cet état second que j'ai causé avec elle et que je lui

ai donné quelques conseils, puis je l'ai réveillée sans songer à lui. répéter ces mêmes conseils pendant l'état de veille. Quelques jours après, elle m'écrit la lettre suivante : « Je ne puis m'expliquer l'état où je me trouve, je dois être très drôle, je comprends tout difficilement et il me semble que tout le monde me regarde, c'est peut-être que je m'explique mal. Je ne sens absolument rien, je laisse tomber à peu près tout, ce qui me donne un air très bête, je ne peux plus travailler et, si on s'en aperçoit dans la maison, ce serait ma perte.... Je ne sais pas si je fais erreur, mais j'ai le vague souvenir que j'ai quelque chose à faire. Depuis deux jours, j'ai longuement cherché ce que ce pouvait être..., je ne trouve pas, je me suis probablement trompée.... » Il suffit, comme on le devine, de la rendormir, de lui enlever cette suggestion mal faite pour lui rendre la tranquillité et la libre disposition de son attention. L'idée fixe appartenait uniquement à la seconde conscience, puisque M... éveillée ne pouvait pas la retrouver, et provoquait cependant une aboulie générale. D'ailleurs, dans tous les cas d'idée fixe subconsciente que nous avons déjà décrits, on retrouvait cette même perturbation de la volonté et de l'attention.

Les idées fixes ont un effet aiialogue sur la sensibilité, nous ne croyons pas que, sauf dans des cas très rares, ridée fixe provoque directement l'anesthésie, mais elle la provoque souvent d'une nianière indirecte. Justine n'a pas d'ordinaire d'anesthésie bien nette ni de rétrécissement du champ visuel; elle arrive un jour la figure sombre et méchante, elle répond mal aux questions et elle ne réagit pas quand on la pique. Je m'aperçois qu'elle est anesthésique totale et qu'elle a le champ visuel rétréci à 20 degrés. Je ne puis obtenir que peu de renseignements sur ce qui s'est passé, car elle me déclare seulement qu'elle est en colère contre son mari et qu'elle a voulu le frapper avec un couteau; elle est honteuse de son acte et ne s'explique pas comment elle a pu se laisser aller à cette violence. Quand elle est endormie profondément, elle raconte que hier matin, pendant qu'elle attendait pour

prendre sa douche, elle a entendu parler d'une malade qui venait d'ordinaire avec elle et qui a été enfermée dans un asile parce qu'elle voulait tuer son mari, « et moi aus&i, dit-elle, je suis folle et je veux tuer, etc. ». L'idée fixe du rêve somnamhulique fut détruite; au réveil Justine était tranquille et en même temps avait retrouvé la sensibilité complète et le champ visuel normal. Je n'avais cependant, j'en suis sûr, fait aucune allusion à l'anesthésie, mais elle était disparue spontanément en même temps que le rêve. Cette observation se répète exactement de la même manière chez d'autres malades, en particulier sur Maria, avec cette différence que chez elle, c'est toujours la même idée fixe qui réapparaît. Quand on la rencontre anesthésique, on peut affirmer qu'elle rêve plus ou moins consciemment à boire de l'éther. L'idée fixe est chez beaucoup de malades une grande cause de l'anesthésie, surtout chez celles qui ne sont pas régulièrement et constamment anesthésiques, mais qui ne le deviennent que par accident et à la suite d'une émotion.

Enfin l'idée fixe joue un rôle encore plus curieux dans la formation d'un autre stigmate, l'amnésie, et surtout cette variété que j'ai appelée l'amnésie continue. J'avais remarque depuis longtemps que toutes les malades qui présentaient d'une manière bien nette cet oubli complet des événements récents au fur et à mesure de leur production, Marcelle par exemple, Justine ou Maria*, étaient en même temps obsédées par des idées fixes le plus souvent latentes et je me demandais quelle influence ces deux phénomènes avaient l'un sur l'autre. L'étude d'une malade extrêmement remarquable à ce point de vue et que nous avons déjà décrite sous le nom de Mme D...*, est venue trancher nos hésitations; nous résumerons ces recherches en quelques mots pour compléter une observation importante. Mme D..., au

i. L'amnésie con/tnu«. Communication au Congrès de psychologie expérimentale de Londres, I*' août 1892. Revue générale des sciences^ 1893, itt7.

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