‹ État mental des hystériques (volume 2)Chapitre 18 sur 102 · ÉTAT · texte numérisé non relu

ÉTAT

;ntal des hystériques.

âge jusqu’à aujourd’hui? Si les hystériques simulaient, se laisseraient-ils prendre à des pièges aussi grossiers que ceux qui leur sont tendus? Enfin, est-ce qu’ils sont venus se vanter de leurs anesthésies? Mais tous les auteurs ont constaté que ces malades les ignorent. C’est nous qui les leur révélons et ils pourraient nous dire : « Si vous n’êtes pas content de notre insensibilité, n’en parlez pas, ce n’est pas nous qui vous l’avons signalée et nous ne tenons pas à passer pour insensibles. »

Il faut sortir de ces explications grossières, et puisque l’anesthésie se présente à nous comme un fait psychologique, il faut chercher, parmi le peu de notions que la psychologie nous a fournies, celle qui résume le mieux des faits de ce genre. Je suis heureux de mettre sous le patronage de Lasègue une opinion que je soutiens depuis plusieurs années : L’anesthésie hystérique est une certaine espèce de distraction : « Un individu, disait Lasègue en 1864, distrait par une forte préoccupation, ne perçoit pas des sensations que, dans une autre situation d’esprit, il eût à peine tolérées... Il est probable que les hystériques, dont l’état moral offre tant d’autres singularités, acquièrent également par le fait de la maladie une sorte de paresse qui les rend moins propres à percevoir certaines modalités psychiques ‘» La distraction, en effet, même chez l’homme normal, produit des phénomènes équivalents à ceux de l’anesthésie hystérique : elle nous empêche de sentir le chapeau que nous avons sur la tête ou de voir le parapluie que nous tenons à la main. Dans les cas les plus forts, c’est à cause d’elle que le soldat blessé au milieu de l’ardeur de la bataille ne sent pas la douleur de sa blessure. L’insensibilité ainsi produite est, elle aussi, mobile et contradictoire, car elle disparaît dès que nous changeons la direction de notre

1. Lasègue, Anesthésie et ataxie hystériques, 1864. Études médicales, II, 32.

LES ANESTHÉSIES.

attention, et elle laisse subsister des mouvements adaptés et intelligents ; l’homme distrait tient ferine son parapluie et ne le laisse pas tomber, quoiquil le cherche partout. Or, la distraction est énorme chez les hystériques, comme nous le verrons de plus en plus, et nous constatons sous nos yeux qu elle peut faire naître des insensibilités momentanées, qui auront tous les caractères des stigmates ordinaires. Certaines hystériques, comme Dec., sont incapables de sentir deux sensations à la fois, dès qu’elles en perçoivent une, elles sont distraites et ne sentent plus l’autre. Berthe, ordinairement sensible du côté droit, ne sent plus que je la pique avec une aiguille pendant qu’elle est occupée à regarder un chien qui passe ou pendant qu’elle parle du bal de la Salpêtrière. Les hystériques obsédées de temps en temps par des idées fixes, comme cela se rencontre si souvent, deviennent bien plus anesthésiques qu’à l’ordinaire au moment de leurs obsessions, et je puis deviner que Justine ou Maria ont leurs idées fixes rien qu’en prenant leur champ visuel. Aussi, sans prétendre que cela résolve le problème, je crois que 1 on a une première approximation de la vérité dans cette formule: l’anesthésie des hystériques est une distraction.

Mais ce n’est qu’une première approximation : en rester là serait tomber dans cette grande erreur qui consiste à confondre les phénomènes pathologiques avec les phénomènes normaux, simplement à cause de leurs analogies inévitables. L’anesthésie n’est certainement pas une distraction ordinaire : elle a beaucoup plus de netteté et de durée, elle est loin de disparaître aussi facilement dès que le sujet le désire, et surtout elle se produit sans qu’il y ait d’idées fixes ou d’objets qui attirent ailleurs l’attention des malades. Il nous faut, pour comprendre cette métamorphose, examiner avec plus de soin la nature de la distraction elle-même et surtout la nature' de la sensation, telle que les recherches psychologiques peuvent l’expliquer.

Le phe'nomène de la sensation a été défini d’une manière fort vague : la plupart des psychologues admettent d’une façon plus ou moins explicite des définitions analogues à celle de Wundt : « Les sensations sont des états de conscience primitifs qu’il est impossible de décomposer en phénomènes plus simples* ». En un mot, les sensations seraient en psychologie ce que sont les atomes en chimie, et cette notion semble d’une manière générale assez satisfaisante. Mais immédiatement, la plupart des psychologues ajoutent une autre formule pour compléter et préciser la première. « La sensation, disent-ils, c’est le phénomène qui se passe en moi quand je puis dire « je sens, je vois L » Cette seconde définition, loin d’éclaircir la première, nous semble en complète contradiction avec elle. Les mots K je vois, je sens », loin de pouvoir s’appliquer à un phénomène simple, désignent, au contraire, un phénomène fort complexe. L’un des deux mots que contiennent ces expressions « sentir, voir » peut, à la rigueur, s’appliquer à un phénomène simple, à un atome psychologique. Un physiologiste Herzen disait que l’on peut comparer le cerveau à une vaste salle remplie d’une quantité innombrable de petits becs de gaz. De temps en temps, certaines petites lampes s'allumeraient de côté et d’autre, c’est là ce que désigne ce mot isolé « sentir, voir ^ ». Mais il est loin d’en être ainsi pour les mots « je,moi », ce sont des termes énormément complexes. C’est l’idée de la personnalité, c’est-à-dire la réunion des sensations présentes, le souvenir de toutes les impressions passées, l’imagi-

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