‹ État mental des hystériques (volume 2)Chapitre 25 sur 102 · I. Pitres, op. cit., I · texte numérisé non relu

I. Pitres, op. cit., I

LES ANESTHÉSIES.

de l’œil gauche, elles ne peuvent pourtant pas s’arrêter à la moitié' d’un mot, quand la sensation voisine qui est bien réelle dans leur esprit forme le mot complet. Les sensations de l’œil droit qui sont conservées au centre du petit champ de perception comme utiles et indispensables, amènent la perception des images fournies par l’œil gauche, dès qu’il y a une raison quelconque pour les reprendre, comme l’image d’une chenille sur le bras amène le sens tactile du bras. Mais qu il n y ait plus, dans le champ restreint de la perception, d’image évocatrice, que l’œil droit soit fermé, ou meme que l’œil droit regarde un objet disposé de manière à être vu tout entier par un seul œil, et les sensations fournies par l’œil gauche trop négligées par la perception ne sont pas reprises M. Parinaud avait donc raison de dire qu’il y a un mécanisme spécial pour la vision binoculaire. 11 y a des associations fonctionnelles, répondant probablement à des localisations anatomiques, qui modifient l’anesthésie hystérique. Mais ces modifications ne sont possibles que parce que toutes ces anesthésies n’étaient que des formes complexes de la distraction.

3» Signalons seulement ici pour y revenir plus tard l’hystérie constituée. L’état mental de l’hystérique, bouleversé et très réduit par la maladie, s’est réorganisé définitivement sur un type particulier. Tous les symptômes ou seulement quelques-uns sont devenus immuables. Il y a des habitudes qui deviennent une seconde nature et qu’on ne change pas en quelques instants par les faibles moyens dont nous disposons. Les anesthésies sont alors régulières, elles ne disparaissent à peu près jamais et surtout elles ne se modifient plus par les efforts momentanés et faibles de l’attention. Chez ces malades, on ne pourra pas toujours répéter facile-

1. L’étude de certains cas de diplopie hystérique, qui sera faite plus tard dans le second volume de cet ouvrage, nous montrera peutêtre un peu mieux comment se forme cette négligence des sensations fournies par un œil qui deyient peu à peu l’amaurose unilatérale.

ment les expériences précédentes. Elles pourront réussir si, autrefois, dans la période de mobilité, il s’est déjà produit des phénomènes analogues, si les sensations tactiles du côté gauche ont déjà été associées à des mouvements ou à des images. Si une association de ce genre n’existe pas, nous ne saurons pas la créer aujourd’hui et ces anesthésies paraîtront quelquefois absolues.

Faudra-t-il dire que ces malades sont absolument différents des autres, et que leur anesthésie est devenue analogue à l’anesthésie organique? Peut-être, dans certains cas, les sensations qui ne sont jamais perçues, qui cessent déplus en plus d’être utilisées peuvent-elles disparaître complètement et donner lieu à ces anesthésies graves dont parle M. Onanoff‘. J’avoue que je doute un peu de la réalité de cette supposition. Cette anesthésie ancienne a passé parles formes précédentes ; elle a conservé des caractères bien spécifiques, sa répartition intelligente, l’indifférence complète avec laquelle le sujet la supporte, la conservation des réflexes, etc. J’aime mieux croire que, dans la pratique de la vie, cette anesthésie se comporte comme les précédentes, mais qu’elle est seulement moins modifiable par nos procédés expérimentaux.

La conclusion restera donc la même malgré cette difficulté, et la formule proposée semble avoir été justifiée dans ses deux parties principales : l’anesthésie hystérique ne semble pas être une maladie organique; j’entends seulement par ce mot une maladie des terminaisons nerveuses, des nerfs ou des centres inferieurs ; c’est une maladie mentale, une maladie psychologique ; elle existe non dans les membres, ni dans la moelle, ni dans les centres basilaires, mais dans l’esprit. Il est bien entendu, une fois pour toutes, que le mot « esprit M représente les fonctions les plus élevées du

I. Onanoff, Perceptions inconscientes. Archiv. de neurol., 1890,

ni.

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cerveau et probablement les fonctions de l’écorce. G est par respect pour la méthode scientifique que nous employons le mot « esprit » et que nous ne voulons pas nous permettre des spéculations métaphysiques sur les altérations inconnues des cellules cérébrales. Dans l’esprit lui-même, cette maladie [porte sur un phénomène tout particulier; ce n’est que rarement nne altération des sensations élémentaires, qui restent ce qu’elles doivent être et qui conservent toutes leurs propriétés. Elle porte sur une opération très spéciale, sur la perception personnelle qui nous permet à chaque moment de la vie de rattacher entre elles et de rattacher à la notion de la personnalité les sensations nouvelles. Elle est due à une faiblesse de cette synthèse des éléments psychologiques que j’ai appelés autrefois la désagrégation psychologique. L'anesthésie hystérique est une maladie de la personnalité.

§ 5. quelques anesthésies particulières

En étudiant les caractères généraux de l’anesthésie hystérique, nous avons été obligé de passer sous silence quelques détails importants relatifs à telle ou telle insensibilité particulière. Il est impossible de les oublier entièrement, car quelques-uns d’entre eux sont devenus le point de départ de phénomènes fort embarrassants. Passons en revue les différents sens, en signalant à propos de chacun les remarques indispensables.

1“ Analgésie. — L’insensibilité à la douleur apparaît de très bonne heure; elle est très fréquente et très profonde. Ce qui nous arrête, c’est qu’elle parait h peu près complètement en contradiction avec les théories générales qui ont été présentées. Non seulement les malades affirment qu’ils ne sentent aucune douleur quand on les pique, quand on les brûle, mais ils ne présentent même pas les manifestations ordinaires de la

sensation subconsciente. Ils ne réagissent pas, n’ont pas de ces tressaillements que la douleur même subconsciente devrait provoquer. Il est vrai que M. Binet a noté quelquefois de ces tressaillements pour une douleur que le sujet prétendait ne pas ressentir; il a vu aussi le sujet avoir une émotion désagréable, comme si la douleur physique se transformait en douleur morale ‘. Mais à mon avis, cela est bien vague et bien rare.

Une observation recueillie par Jules Janet sur Witm. montre bien que ces sensations subconscientes de la douleur jouent un très faible rôle. Witm., ayant les pieds absolument anesthésiques, les place dans un lit sur une boule d’eau trop chaude et le lendemain on trouve à la plante des pieds des brûlures assez étendues. Cette observation semble montrer que la douleur n’avait pas existé même d’une manière subconsciente. Cette malade peut être mise dans un état de somnambulisme complet, dans lequel elle retrouve non seulement toutes les sensations, mais encore, comme cela a été dit, le souvenir des sensations subconscientes de la veille. Dans cet état on lui demanda : « As-tu souffert aux pieds pendant qu’ils brûlaient? — Mais oui, dit-elle. — Alors pourquoi ne les as-tu pas retirés un peu? — Je ne sais pas. » Je suis disposé à croire que la malade retrouvant la sensibilité dans un état plus complet, se figurait avoir souffert. En tous cas, ce phénomène de souffrance subconsciente a dû être minime, puisqu’il n’a pas pu provoquer unléger déplacement des jambes, tandis que de légères sensations tactiles, même subconscientes, amènent chez elle des mouvements complexes. Ce qui rend cette observation particulièrement curieuse, c’est que Witm. peut présenter des exemples très nets dè la persistance, à l’état subconscient, de toutes les autres sensations malgré l’anesthésie. Toutes les

1. Binet, Altérations de la conscience chez les hj'st. Revue philosophique, 1889, I, 162.

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expériences que nous avons décrites sur le tact, le sens

musculaire, la vue, l’ouïe, etc., répétées sur cette malade,

donnent des résultats indiscutables. La douleur semble échapper plus ou moins complètement à la règle générale; il faut savoir le reconnaître. Cette différence entre les sensations de douleur et les sensations tactiles, provoquées sur les parties anesthésiques, j’ai pu la mettre une fois en relief par une petite expérience apez bizarre. M. a une anesthésie très complète qui a même gagné les conjonctives oculaires. Je lui suggère pendant le somnambulisme ; « Quand je te toucherai l’œil, tu lèveras le bras droit. » Après le réveil, je lui promè'ne sur la face un morceau de papier et, à un certain moment non prévu par elle, je fais entrer ce papier dans l’œil de côté, sans dépasser la cornée pour qu’il ne pût être visible. Aussitôt le bras droit se leva en l’air, mais la paupière ne se ferma pas. Le mouvemeiit suggéré en rapport avec la sensation tactile s’exécutait correctement, mais le mouvement réflexe en rapport avec la douleur ne se manifestait pas.

Il faut, en effet, remarquer ce phénomène important : tandis que la plupart des réflexes dépendant des sensations déterminées, du tact ou de la vue, par exemple, sont conservés, au contraire, la plupart des réflexes sensitifs dépendant de la douleur, sont souvent très diminués. Dans l’œil, les réflexes pupillaires sont conservés, le réflexe palpébral peut disparaître; au pharynx, le réflexe de déglutition subsiste, mais non le réflexe nauséeux; le réflexe rotulien est conservé aux jambes anesthésiques, mais le réflexe du chatouillement de la plante des pieds est supprimé. Enfin, et surtout, les réflexes qui dépendent de la fatigue des membres s’atténuent jusqu’à disparaître. Le bras anesthésique placé en l’air peut y rester longtemps, non seulement sans souffrance apparente du sujet, mais même sans troubles respiratoires. En un mot, soit au point de vue des manifestations subconscientes, soit au point de vue

des réflexes, la douleur ne se comporte pas comme les autres sensations *.

La conclusion est bien simple, c’est que la douleur n’est pas une sensation comme les autres. Les faits cliniques viennent confirmer une opinion très souvent soutenue par les philosophes. La douleur n’est pas un phénomène simple, isolahle, pouvant exister seul, comme une sensation de tact ou de couleur, elle est un état de conscience déjà complexe, une sorte d’émotion. « Nous évaluons l’intensité d’une douleur, disait M. Bergson, à l’intérêt qu’une partie plus ou moins grande de l’organisme veut bien y prendre^. » Et si, comme c’est le cas chez l’hystérique, chaque phénomène reste presque isolé sans que l’organisme physique et moral veuille y prendre de l’intérêt, il n’y a pas d’émotion, pas de douleur proprement dite. L’analgésie se rattache donc à la conception précédente du défaut de synthèse des éléments psychologiques : la douleur ne reste pas isolée comme les autres sensations, mais elle disparaît quand la synthèse disparaît.

2“ Anesthésie organique. — Je donne ce nom à la perte de ces sensations vagues qui nous informent sans cesse de la présence et de la vie de nos organes. Certains malades non seulement ne sentent plus l’attouchement de leurs membres, mais perdent la notion de leur existence. « Il me semble, disent-ils, qu’on m’a amputé le bras à l’épaule. » Le cas le plus curieux que j’aie rencontré est celui de Corn. : elle avait conservé quelque sensibilité aux cuisses et au bout des pieds, mais ne sentait rien aux jambes. « Je suis étrangement raccourcie, disait-elle, on m’a collé mes doigts de pied au bout des genoux. » Quelquefois

1. Même réflexion dans un travail récent de Fr.W. Myers. Subliminal consciousness, Proceedings of the society forpsychicalresearch, 1892, 323.

2. Bergson, Essai sur les données immédiates de la conscience, 1889, 27. Voir, aussi Binet, Contribution à l’étude de la douleur chez les hystériques. Revue philosophique, 1889, II; 169.

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le phénomène est plus compliqué ; un malade dont M. Charcot rapporte l’observation se plaignait que son membre était à la fois « douloureux et absent. * « Une autre prenait son bras pour un membre étranger appar tenant à une autre personne ^ Des illusions variées se surajoutent à l’anesthésie.

Cette anesthésie est fort rare ; je n’en ai observé que doux exemples, et je n’ai pu constater si elle laisse subsister des sensations subconscientes. Quant aux conditions de sa production, j’ai fait une remarque analogue à celle de M. Pitres ^ Cette anesthésie ne dure pas longtemps; elle disparait sans que l’on observe d’a.utres modifications simultanées dans les autres sensibilités. Ainsi Corn, avait ordinairement son bras droit sensible : à la suite de petites crises qui eurent lieu pendant la nuit, son bras droit devint subitement complètement anesthésique et p*aralytique. Elle disait le lendemain matin avoir le bras coupé à l’épaule. Aubout de quelques jours, elle perdit cette illusion et se rendit cçmpte de l’existence de son bras, quoique je ne pus voir aucune modification appréciable ni dans l’anesthésie, ni dans la paralysie. Cette illusion, qui semble être l’inverse de l’illusion célèbre des amputés, se produirait donc, si je me permets de juger d’après ce cas, quand il y a une modification trop rapide dans la sensibilité dun membre et disparaîtrait par l’accoutumance, quand la personnalité s’est habituée cà vivre avec ce membre anesthésique. . n

On sait que d’autres sensations organiques, celles de la faim, de la soif, du besoin d’urmer, etc., peuvent être absolument perdues. M. reste plusieurs jours sans rien manger ni rien boire et elle n’en éprouve aucune incommodité; elle se décide à manger et a

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