‹ État mental des hystériques (volume 2)Chapitre 42 sur 102 · Ribot, Les maladies de la mémoire · texte numérisé non relu

Ribot, Les maladies de la mémoire

2. Weir Mitchell. Mary Reynolds, a case of double consciousness: Philadelphie, 1889.

LES AMNÉSIES.

moment, elle entra dans un profond sommeil qui dura une vingtaine d’heures. Quand elle se réveilla, elle avait perdu absolument tous les souvenirs, « elle était comme un être entrant pour la première fois dans ce monde* ». Tout ce qu’elle avait conservé du passé, c’était la faculté de prononcer un petit nombre de mots instinctivement, sans leur accorder de sens. « Ses yeux semblaient ouverts pour la première fois sur le monde ; » les personnes, les maisons, les champs, les arbres, tout semblait pour elle des choses inconnues. 11 fallut tout lui apprendre, « en un mot, c’était un enfant, qui venait de naître mais avec les facultés de l’âge adulte ». Je n’étudie pas maintenant ce que devint cette seconde existence, je signale seulement cet exemple extraordinaire d’amnésie générale.

Amnésies continues. — Toutes les amnésies précédentes étaient, comme je l’ai dit, la perte de souvenirs réels qui avaient été autrefois acquis et qui s étaient déjà plusieurs fois manifestés en tant que souvenir. Les hystériques peuvent présenter une tout autre modification de la mémoire, plus grave peut-être encore que les précédentes. Les souvenirs peuvent être altères dans leur formation même : le malade peut perdre d’une manière continue la faculté d’acquérir des souvenirs, l’amnésie marche en avant, elle est antérograde, comme disait M. Charcot % antérograde de conservation, disait aussi M. Sollier ». Si j’osais modifier l’usage établi, je dirais que ce n’est pas à proprement parler une amnésie, c’est-à-dire une perte de souvenirs, puisqu il n’y a pas de souvenirs. C’est plutôt un trouble dans la façon de percevoir les choses, dans l’attention. Mais puisque la manifestation principale de cette altération

1. Weir Mitchell, op. cit., « To ail intents and pu'rposes she was as a being for the first time ushered mto tbe world. »

2 Charcot^ Sur un cas d’amnésie rétro-antérograde. probablement d’origine hystérique. Revue de médecine, 10 fév. 1892, p. 81. 3. Sollier, op. cit., 159.

est en réalité une absence des souvenirs qu’un homme normal aurait eus, je décrirai le symptôme comme une amnésie, et j’en étudierai le mécanisme en traitant des troubles de l’attention, de l’aprosexie.

Presque toutes les hystériques présentent à un certain degré cette amnésie ; elle, entre pour une bonne part dans ce qu’on appelle vulgairement leurs distractions et leurs étourderies. A. ne se souvient pas des chemins qu’on lui fait faire et se perd dans les rues pour rentrer; elle est renvoyée de sa place de domestique, parce que, malgré sa bonne volonté, elle oublie toujours les ordres qu’on lui donne. C., un homme, a commencé par avoir des amnésies localisées, puis des oublis plus étendus, maintenant il onblie presque tout : «Je cause avec quelqu’un, et dès qu’il a le dos tourné je ne sais plus avec qui, ni de quoi j’ai parlé. » Une autre malade ne peut jamais retrouver ses affaires, car elle oublie toujours où elle les a placées. Beaucoup d’auteurs ont signalé des faits de ce genre ‘.

Mais, pour étudier ce symptôme, il faut choisir des cas où il se montre beancoup plus net et tout à fait prédominant. 11 m’a surtont semblé frappant chez une malade du service de M. Falret, Marcelle, sur laquelle j’étudiai un caractère essentiel de l’hystérie, l’absence de volonté, l’aboulie. Voici les remarques que j’avais faites sur son intelligence et sa mémoire : « Au premier abord on croit avoir affaire à une personne intelligente ; elle cause en général facilement quand elle n’est’ pas trop intimidée ; montre quelle a reçu quelque instruction et sur certains sujets, en particulier quand on lui parle de son père, fait preuve de délicatesse dans ses jugements. Mais essayons de mesurer son intelligence avec un critérium dont on se sert souvent. Cherchons ce qu’elle a appris, ce qu’elle a compris des choses qui se passent autour d’elle. Interrogeons-la en particulier

i. Raymond, Anesthésie cutanée. Revue de médecine, 1891, 396.

LES AMNÉSIES.

sur son séjour à rhôpital... .Eh bien, Marcelle nous étonne par son ignorance; elle est dans le service depuis un an, et elle n’a rien vu, rien compris; elle connaît à peine les infirmières qui la soignent et ne s’est pas aperç,ue de leur hiérarchie ; elle n’a remarqué aucun malade et n’a pas plus appris depuis qu’elle est dans le service, que n’aurait pu faire une idiote. En un mot, elle semble présenter les résultats d’une intelligence passée et non d’une intelligence actuelle. Cette forme d’intelligence bizarre va s’expliquer par les analyses suivantes.

« La mémoire, en effet, présente un caractère du même genre : quand elle raconte les incidents de sa vie passée, on remarque que son récit est net, exact, riche en détails, tant qu’il s’agit des années antérieures à quinze ans, époque du début de sa maladie. A partir de ce moment, les souvenirs deviennent peu nombreux et vagues, mais si on dépasse l’âge de 19 ans, les souvenirs font à peu près défaut et se bornent à quelques événements saillants. Enfin, si on l’interroge sur les derniers mois, les dernières semaines qui viennent de s’écouler, on constate, avec étonnement, un oubli absolu. Les souvenirs acquis anciennement sont conservés, mais elle est devenue de plus en plus incapable d’apprendre rien de nouveau, d’acquérir aucun nouveau souvenir. Cet oubli des événements récents est très curieux par sa rapidité et sa profondeur : elle est absolument incapable de nous dire ce qui s’est passé la veille; souvent, à midi, elle ne sait plus rien de la matinée. Un mot qu’elle prononçait résume cette situation : « Est-il possible qu’il y ait déjà un an depuis mon entrée à l’hôpital, singulière année pendant laquellé il ne s’est rien passé ! » C’est, chez une jeune fille de vingtdeux ans, une mémoire de vieillard qui peut réciterl’Æ'néide et ne se souvient pas de ce qu’il a fait le matin *... »

1. Étude sur un cas d’aboulie et d’idées fixes. Revue philosophique, 1891, I, 383.

J’ai rencontré depuis d’autres faits du même genre chez diverses malades. Maria, par exemple, entreprend de lire un roman, mais, comme ses voisines me le firent observer, elle passa toute la journée à relire la première page. Quand elle était arrivée au bas de la page, elle s’arrêtait un moment, puis régulièrement se remettait à lire le commencement. D’ailleurs, quand je lui demandai ce qu’elle avait lu, elle ne fut pas capable de me dire même le titre de son roman. Elle ne put jamais, malgré mon insistance et son travail, apprendre par cœur quelques vers. A de certains moments, l’oubli était immédiat. Elle ne pouvait répondre qu’à des questions rapides, sinon elle restait étonnée et disait : « Que demandez-vous? » Elle oubliait ses propres phrases et disait sans cesse : « De quoi est-ce que je vous parlais? »

M. Sèglas et M. Sollier ont publié une observation à laquelle nous avons déjà fait allusion, ils ont décrit une malade qui, avec beaucoup d’autres troubles de la mémoire, présentait encore à un haut degré celui-ci. La journée finie elle disait une phrase analogue à celle de Marcelle ; « C’est drôle deux nuits de suite, nous venons de passer une nuit et voilà une autre nuit qui commence L »

Ces différents exemples, déjà très frappants, ne nous montrent pas encore cette amnésie continue d une manière absolument complète, toujours égale. G est sur une malade très curieuse delà Salpêtrière, déjà étudiée par M. Charcot ^ et par M. Souques que nous avons pu voir l’amnésie continue dans toute sa netteté

1. Sèqlas et Sollier, Folie puerpérale, amnésie, etc. Archives de neuroL, 1890, n» 6"

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