Bernheim, HypnotismCf
LES ABOULIES.
ses idées s’embrouillent, et elle ne peut plus rien vouloir, ni faire attention à rien. Quoiqu’elle soit toujours as.iez aboulique, elle ne l’est pas continuellement à ce de°-ré. On pourrait dire aussi que l’aboulie est quelquefois localisée non à certaines actions mais à certains membres du sujet. On sait que les hystériques ne font guère attention à leurs membres anesthésiques, qu’ils les oublient presque complètement et ne peuvent par conséquent, les remuer volontairement comme les membres sensibles. Ces troubles du mouvement méritent d’être étudiés à part. Enfin, on pourrait remarquer que le défaut de synthèse, caractéristique de l’aboulie, ne porte pas également sur toutes les images psychologiques. Marcelle, une grande aboulique qui reste à étudier, réunit mieux et comprend mieux les images auditives que les images visuelles et celles-ci mieux que les images de sens musculaires. L etude de ces aboulies localisées n’est pas encore assez avancée.
Les aboulies générales qui portent simultanément sur toutes les actions et toutes les pensées sont de beaucoup les plus importantes; elles;se!présentent sous deux aspects presque toujours réunis, mais que la description peut séparer : les aboulies motrices et les aboulies intellectuelles. Pour comprendre une maladie, disait souvent M. Charcot, il faut l’étudier sous:sa forme a plus nette, la plus typique. J’ai pu étudier chez M. Palret une hystérique dont le symptôme prédominant était une aboulie énorme; je suis loin dé prétendre que toutes les malades soient construites sûr ce modèle, mais je crois qu’il est utile de reproduire cette description avant d’étudier les cas atténués et moins nets.
Le fait le plus apparent que l’on constate avant tout chez cette personne, et le premier symptôme dont elle se plaint, si on l’interroge, est une difficulté sin^guliere des mouvements. Elle reste en général immobile sur sa chaise, faisant machinalement un petit travail de crochet et elle refuse presque toujours de se déranger
OU de faire un mouvement quelconque. Quand on lui propose de faire un mouvement des bras, en particulier d’étendre la main pour prendre sur la table un objet qu’on lui montre, elle refuse d’un air chagrin et boudeur. Si on insiste beanconp et longtemps, elle se soulève lentement et avance très légèrement la main, pnis elle s’arrête, immobile, et dit ; (( Mais je ne peux pas, » et retire son bras. Puis elle l’étend de nouveau un peu, reste en suspens, fait des mouvements inntiles, incohérents, et enfin, par un mouvement brusque, prend l’objet, souvent elle le remet plusieurs fois sur la table avant de pouvoir décidément le garder dans la main. Ces hésitations pour prendre un porte-plume ou un verre peuvent durer un quart d’heure ou une demi-heure. Le plus souvent, d’ailleurs, Marcelle ne persévère pas si longtemps et après quelques essais infructueux, èlle retire la main et ne bouge plus; puis, d’un air de mauvaise humeur, elle déclare qu’elle ne peut pas et ne veut même plus essayer. C’est de cette dernière façon que les choses se passent qnand elle est seule. Elle ne pourrait arriver à se déshabiller pour se coucher si on ne l’aidait; elle hésite pour toucher sa robe, réussit avec beaucoup de peine à l’enlever un peu, mais au lieu de continuer elle la remet et recommence indéfiniment. Je la trouvai un jour les mains vides, sans son crochet habituel qui était sur une table à un mètre d’elle. « Je m’ennuie tant, me dit-elle, parce que je n’ai pas mon crochet, donnez-le-raoi. » Un autre jour, je la trouve renfermée dans la salle et je lui reproche de n’être pas sortie profiter d’un beau jour de soleil : « J’ai essayé, me ditelle, mais je n’ai pas pu sortir, alors je suis restée sur ma chaise. » Cette hésitation, comme on le voit par ce dernier exemple, atteint aussi les mouvements des jambes. Enfin, à de certains moments, elle reste sans répondre et ne peut même ouvrir la bouche; le lendemain, elle raconte qu’ellé a voulu parler mais n’a pu
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y parvenir. En un mot, tous les mouvements volontaires des bras, des jambes, même ceux de la langue et des lèvres présentent la même hésitation et la même impuissance.
Cette hésitation et cette impuissance, qui ne s’expliquent par aucune paralysie, ne peuvent pas ici être rattachées à une idée fixe, telle que serait, par exemple, la pensée que les objets sont répugnants ou dangereux. Insistons sur les raisons qui, dans ce cas, comme dans les autres, permettent de faire le diagnostic entre l’aboulie motrice et un véritable délire du toucher.
Je surprends plusieurs fois Marcelle dans ses plus forts moments d’hésitation et je lui demande si elle éprouve un réel sentiment de dégoût. Elle avoue qu’elle ne l’éprouve pas et, quand on insiste à ce moment même, elle convient qu’en réalité elle ne sait pas du tout d’où vient son hésitation. Ensuite le délire du contact est ordinairement limité (du moins quand il est primitif) à quelques objets qui ont frappé l’imagination de la malade, les boutons de porte ouïes objets en cuivre, les épingles, un meuble, etc. Or Marcelle elle-même se plaint à moi qu’on l’accuse à tort d’avoir peur des boutons de porte. Son hésitation n’existe pas plus pour les portes, elle est générale et s’applique à tous les, objets indistinctement.
Une petite expérience peut encore trancher la question. Les auteurs qui ont parlé du délire du contact ne me semblent pas distinguer assez dans leurs observations deux sortes de contacts, le contact actif et le contact passif. 11 faut, il me semble, dans le délire de ce nom, constater l’altération de ces deux sortes de touchers, il faut que le malade non seulement ne puisse toucher lui-même l’ohjet, mais encore en redoute le contact, si on l’approche de lui. Or Marcelle ne m’a jamais paru présenter la moindre crainte du contact passif. Elle n’arrive pas à me toucher la main et elle hésite indéfiniment; mais elle ne bouge pas et ne se montre pas
fâchée si je lui prends moi-même la main. Elle ne peut toucher elle-même un papier, mais elle ne recule, pas et ne se plaint pas si je lui mets le papier sur les mains ; souvent mêmé, elle demande qu’on lui donne les objets. Le contact ne lui est donc pas odieux et il n’y a pas de dégoût réel. Ce qui est troublé, c’est le contact actif, le fait d’accomplir un mouvement pour atteindre l’objet. Mais, dans ce phénomène, l’élément principal est le mouvement lui-même et non le contact qui ici n est pas en jeu. ^
Ce qui rend l’observation encore plus nette, c est que l’on peut constater la même difficulté dans les mouvements seuls isolés de tout contact. Marcelle hésite pour se lever, pour marcher, pour parler, comme pour prendre un objet. On provoque les mêmes efforts, les mêmes hésitations en lui demandant simplement de lever le bras en l’air. Nous sommes donc bien en présence d’un trouble psychologique qui porte sur la faculté motrice, sur les phénomènes présidant aux mouvements.
Telle est la forme de l’aboulie motrice, quand elle est complète; le plus souvent, elle n’existe pas à ce degré. Les actes volontaires deviennent seulement pénibles, lents de courte durée et entrecoupés d’arrêts innombrables. Les malades mettent un temps infini pour s’habiller, pour manger, pour coudre quelque chose ou écrire la lettre la plus simple. Elles éprouvent surtout une peine énorme à prendre une décision et à commencer un nouveau travail et, bien souvent, cette résolution si difficile ne leur sert à rien; car un des caractères les plus faciles à constater, c’est qu’elles n achèvent jamais ce qu’elles commencent. La résolution ne dure pas; au premier obstacle, au plus petit incident, elles sont distraites, se donnent tout entières à une nouvelle pensée et abandonnent complètement la première.
« J’avais pourtant une belle résolution, dit Berthe, si on lui fait des reproches, mais que voulez-vous, elle
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a été démolie, parce que quelqu’un est entre. » Pour arriver à faire quelque chose, ces personnes sont obligées de diviser et subdiviser des actes qui nous paraissentsimples : onferaun premier effort aujourd’hui pour chercher une aiguille ; demain on en fera un second pour chercher du fil et peut-être commencera-t-on a coudre après-demain. Elles fractionnent leurs actes , et n’arrivent pas cependant à exécuter une action un peu
intellectuelle : 11 est impossible d’éUidier les névroses elles maladies mentales sans s’être bien rendu compte de ce caractère important. La volonté n a pas uniquement une action motrice ; elle joue un rôle essentiel dans l’intelligence, et je suis même disposé a croire avec Wundt^ et avec Bastian^ que cette fonction intellectuelle est la première, et que les actes en sont seulement la manifestation extérieure. Quand on la considère à ce point de vue, la volonté prend le nom d’attention et son résultat principal est de nous faire comprendre en les synthétisant [comprehendere) les phénomènes psychologiques inférieurs, sensations et images,de nous donner l’intelligence des choses. Lette forme de la volonté est troublée comme l’autre chez les abouliques et les deux altérations sont ordinairement simultanées.
La difficulté de l’attention a déjà été signalée dans les plus anciennes observations sur l’aboulie, celle de Leuret en 1834, celle de Billod en 1843, et dans toutes les autres plus récentes. Un médecin d Ainsterdam, nommé Guge \ ayant observé des modifications analogues de l’attention au cours de certaines affections nasales, leur donna le nom d’aprosexie (à, -r:pos£x.^i.v,
1 Raymond et Arnaud, Sur certains cas A'ahoxpxe. Annales
3. Bastian, Les processus nerveux dans 1 attention et la volition, Revue philosophique, 1892,1, 353.