D’après Rivière, op. cit
s’attacher à, être attentif), le mot a paru juste et a été appliqué même aux troubles de l’attention dans les névroses. J’étudierai d’abord, suivant la règle, la forme la plus complète de l’aprosexie, puis je décrirai les formes atténuées qui sont ici particulièrement intéressantes.
« 11 m’arriva un jour, dit sainte Thérèse', que, voulant lire la vie d’un saint,... j’en lus quatre ou cinq fois de suite quelques lignes sans pouvoir jamais rien y comprendre, quoiqu’elles fussent en langue vulgaire, ce qui me fit jeter le livre ; et la même chose m’est arrivée diverses fois... » Les hystériques d’aujourd’hui ne manquentpas de suivre sur ce point, comme sur bien d’autres, l’exemple de leur illustre patronne. C’est, en effet, en leur demandant de lire avec attention quelques lignes et d’expliquer ensuite ce qu’elles ont compris qu’on mettra le mieux en évidence, dans les cas simples, leur aprosexie.
« C’est un spectacle curieux pour un psychologue que la façon dont Marcelle lit un journal. Je lui désigne un alinéa que je la prie de lire. Elle obéit et semble lire tout bas : « C’est fait, dit-elle. — Bien, qu’avez-vous lu? De quoi s’agit-il? — Tiens, je n’en sais rien, laissezmoi relire. » Elle relit tout bas : « Eh bien? » Elle reste étonnée : « Mais, dit-elle, je ne sais pas de quoi il s’agit, cela n’entre pas dans ma tête. — Lisez tout haut. » Elle lit tout haut et très correctement, quoique d’une voix monotone; mais quand elle a fini, le résultat est le même, elle n’a rien compris. Elle lit du français comme elle lirait une langue étrangère; elle prononce les mots, elle comprend à la rigueur chacun d’eux isolément, mais n’entend absolument rien au sens du paragraphe L »
Les sensations ne lui manquent pourtant pas, puis-
i ■ Sainte Thérèse, autobiographie, p. 484.
2. Étude sur un cas d’abouiie et d’idées fixes. Revue philosophique, 1891, I, 389.
LES ABOULIES.
qu’elle lit correctement à haute voix. Est-ce un trouble de la mémoire? La plupart des auteurs qui décrivent de.s faits analogues semblent le supposer et disent que le malade oublie le commencement de la phrase quand il lit la fin. C’est admettre là, chez la plupart des abouliques, une forme d’amnésie continue extraordinaire. Chez peut-être,le phénomène pourrait être de
ce genre ; mais on sait que Marcelle n’oublie les événements récents qu'au bout de quelques heures. D’ailleurs l’expérience prouve qu’il n’en est pas ainsi. « 11 m’est arrivé une fois, immédiatement après la^lecture à haute voix, de lui demander les mots qui étaient contenus dans ces deux lignes. Elle a pu les réciter presque tous, mais sans comprendre la phrase. Cette récitation des mots ne se fait pas dans l’ordre de la lecture, mais semble se faire suivant l’ordre des associations banales. Elle récite ensemble les mots de même consonance ou de même nature. Un jour, elle lisait un petit alinéa sur un incendie qui contenait plusieurs chiffres, la date, le nombre de maisons brûlées, le nombre des victimes. Elle me récita à la suite et sans erreur tous les chiffres contenus dans l’alinéa, mais sans comprendre ce qu’ils signifiaient. On voit que cette altération intellectuelle n’est due ni à la sensation, ni à la mémoire, ni à l’association des idées entendue dans le sens vulgaire. 11 y a, là un trouble tout particulier de l’attention dont nous étudierons le mécanisme en même tepps que celui de l’aboulie. Le même caractère de l’inintelligence dans la lecture s’observe chez d’autres malades, assez régulièrement chez Maria pendant toute une année, plus irrégulièrement chez Berthe, Justine et bien d autres malades.
Si l’aprosexie augmente encore, ce défaut d’intelligence va se manifester non seulement dans le phénomène compliqué de la lecture, mais dans la simple perception des objets extérieurs : Un jour, les parents de Marcelle ôtant venus la voir, on crut lui faire plaisir
en lui donnant la permission de sortir du service et d’aller se promener dans le parc de la Salpêtrière. Il fallut, au bout de peu de temps, la ramener à cause d un accident singulier. Une fois en dehors des bâtiments qu elle connaissait, elle se mit à regarder de tous côtés d un air effaré, demandant : « Où suis-je? Qu’est-ce que cela? » Elle ne voulait plus avancer et cherchait par terre si le sol était solide ou non, elle ne reconnaissait plus aucun objet, pas même un arbre ou un banc, et finit par dire qu’elle ne voyait plus clair. Une fois de retour dans la salle accoutumée, elle se remit peu à peu et reconnut de nouveau les objets.
Dans une autre circonstance, Marcelle étant fort malade et en proie à dès idées délirantes,nous a montré un trouble analogue, non plus dans la perception des images visuelles, mais dans la perception des sensations auditives. Elle paraissait écouter ce qu’on lui disait, mais elle se mettait à rire et répétait : « Qu’est-ce que vous dites?Mais je ne vous comprends pas. «Elle ne pouvait plus comprendre une seule parole. J’ai observé des faits de ce genre, plus ou moins passagers, il est vrai, chez beaucoup d’hystériques. Il y a des semaines entières pendant lesquelles Berthe ne comprend plus ce qu’on lui dit; elle se met à l’écart et ne se mêle plus aux autres malades : « J’ai beau écouter, dit-elle, je ne comprends pas ce qu’elles disent, j’ai l’air d’une bête. » Il faut lui répéter des choses simples cinq ou six fois et attirer vivement son attention : « Cela n’entre pas dans ma tête, elle est trop dure; je ne vous comprends pas, cela m’agace. » Il y a des malades avec lesquelles on ne peut commencer à causer facilement que lorsque la guérison avance, ainsi que l’a remarqué M. Sèglas en traitant une hystérique de ce genre E Si cette aprosexie restait permanente à ce degré, on peut dire què la malade sortirait de l’hystérie et entrerait dans une autre
1. SÉOLAS, Faits de thérapeutique suggestive. Arc/iives de neuroL, 1885. Extrait 11.
classe, celle des mélancoliques, par exemple; cette évolution. ainsi que je le montrerai plus loin, n est pas aussi rare qu’on le pense, il nous suffit de voir ici combien elle est naturelle.
Quand l’aprosexie est complète, comme dans les cas précédents, elle présente un caractère particulier : le malade est en général calme, indifferent a son aff^ection, il ne parait pas souffrir quand on lui dit de fixer 1 attention; c’est qu’en réalité il ne la fixe pas du tout. Les choses ne se passeront plus ainsi dans 1 aprosexie atténuée. Quand la puissance d’attention est simplement diminuée au lieu d’être supprimée, on peut observer une quantité de troubles bien complexes.
1° L’attention est très lente et très difficile a Axer, à chaque instant, le sujet vous échappe et se remet a rêver ou à babiller au hasard; il faut de nouveau et pendant longtemps l’exciter et l’encourager pour qu’il essaye de faire attention. Cela est bien plus long encore lorsqu il est seul. Quand Marguerite veut écrire une lettre, ce sont des préparatifs interminables de plusieurs jours. « Il faut bien, dit-elle, que je m’y remette, que je me
rattrape. » ... - , i
2“ Quand l’attention est à peu près hxée et que le s jet travaille réellement à comprendre ce qu on lui fait lire, ou à effectuer un petit calcul, toutes sortes de som/- /■raùces commencent; des inquiétudes de tous cotés, des maux de tête souvent atroces, qui seront quelquefois persistants, obligent à interrompre. Le malade qui redoute ces douleurs évite spontanément d exercer son attention, ou il ne le fait que dans les cas indispensables. Un jeune homme de ce genre qui se rendait fréquemment coupable de distractions énormes me disait : « Quand je suis avec des intimes, je ne crois pas que ce soit la peine de faire attention, je me laisse aller. »
3» Ces phénomènes subjectifs qui se produisent pendant l’exercice de l’attention, s’accompagnent de symptômes objectivement appréciables. A'anesthésies nou-
velles et de troubles du mouvement qui montrent bien la difficulté de l’effort. Pour faire attention à quelque chose, l’hystérique est obligée d’employer toute sa petite force mentale et de sacrifier momentanément tout le reste. Elle cesse de percevoir les sensations qu’elle avait cependant conservées. Marguerite, qui d’ordinaire est seulement anesthésique à droite, le devient des deux côtés; Maria, Justine, etc., perdent aussi toute sensibilité; on peut même leur mettre du sulfure de carbone sous le nez sans qu’elles le sentent, tandis qu’à l’ordinaire elles le repoussent. Le champ visuel se rétrécit et ne peut plus recevoir aucune image en dehors de celle que le sujet regarde*. Non seulement les sensations, mais les mouvements eux-mêmes sont négligés par le sujet. Pendant que l’attention est fixée, il semble que les images motrices aient conquis toute leur indépendance. Alors se produisent une quantité de grimaces, de tics, de soubresauts des bras et des jambes dont le sujet ne s’aperçoit pas. On peut prendre la direction de ces mouvements et faire faire toutes sortes d’actions dont le malade n’a aucune conscience. Tel était ce jeune homme, interne des hôpitaux, qui avait de l’écholalie pendant qu’il jouait aux cartes et à qui ses camarades faisaient répéter toutes sortes de mots sans qu’il s’en doutât. C’est le principe d’une variété d’actes subconscients qui seront étudiés plus loin.
4“ Cette attention si pénible ne dure pas longtemps; elle oscille, cesse, reprend un moment, et finit, au bout d’un temps variable, mais toujours assez court, par disparaître complètement; elle amène souvent à sa suite un certain nombre à’accidents. Quelques sujets se contentent de détourner les yeux de leur travail, ils disent qu’ils ne peuvent plus continuer, et se plaignent d’un fort mal de tête. Mais chez d’autres, les choses sont beaucoup plus graves. Chez quelques-uns, il y a